LE MARIAGE SE FAIT
Frédéric ne passe plus un jour sans voir Constance; depuis qu deux amants se sont avoué réciproquement leur amour, à chaque instant ce sentiment semble augmenter encore. M"0 de Valmont aime avei abandon d'un cœur qui ne cherche [dus h cacher ce qu'il ('prouve, est fière de l'amour qu'elle inspire à Frédéric, el mel tout son bonheur à lo, partager.
Frédéric, plus ardent, plus impétueux, cède au sentiment l'entraîne, mais en aimant, il ne doil pas être aussi heureux; il a besoin de s'étourdir... de repousser des souvenirs qui troublent son bonheur: semblable à ces gens qui n i ; leul plus en arrière, de crainte d'y
trouver des sujets d'effroi, Frédéric chas e les | qui le reportent
à une époque encore récente. Il veut ne s'occuper que de Constance; il sent bien que désormais elle doit remporter sur toute autre : à quoi donc serviraient quelques soupirs qui ne consoleront pas celle qu'il abandonne? On se dit cela, mais malgré soi, dans le sein du bonheur même, il existe au fond de l'âme quelque chose qui nous reproche le mal que nous avons fait... à moins cependant que nous n'ayons pas d'âme, et il y a beaucoup de gens chez lesquels on en chercherait en vain
Le comte de Montreville est absent depuis quinze jours. Frédéric ignore le but du voyage de son père, il le soupçonne cependant : mais il n'a plus envie de profiter de son absence pour partir de son côté. Pourraitil maintenant quitter Constance un seul jour? Quoiqu'elle l'ait rassuré sur le mariage dont on lui a fait peur, Frédéric n'est pas encore tranquille ; il supplie son amie de questionner son oncle à ce sujet. Constance n'ose parler de cela au général; mais, vaincue par les sollicitations de Frédéric, elle se décide enfin à le questionner, et un matin elle va en rougissant le trouver dans son cabinet.
— Mon oncle... on m'a dit que vous aviez des projets sur moi, dit Constance en baissant les yeux.
Le général la regarde en souriant, puis tâche, pour lui répondre, de prendre un ton sérieux, mais cela ne va pas à sa physionomie.
— Qui vous a dit, mademoiselle, que j'avais des projets sur vous? — ■ Mon oncle... c'est M. Frédéric qui le sait de son père.
— Ah! diable! M. Frédéric s'occupe de cela?... et quels sont donc ces projets, mademoiselle?
■ — Mon oncle, vous devez le savoir mieux que moi... ■ — Ah! c'est vrai, tu as raison. Eh bien ! oui, j'ai des projets. — ■ Pour mon établissement, mon oncle?... demande Constance en tremblant.
— Oui, pour te marier, enfin.
— Me marier! il serait possible! Ah! mon oncle... Et l'aimable fille lève sur le général des yeux suppliants et déjà pleins de larmes.
— Allons, allons, calme-toi, morbleu! dit le général en prenant la main de sa nièce... Te voilà déjà aux champs, comme si je devais faire ton malheur : est-ce que tu ne veux pas te marier?...
— Mais... je ne dis pas cela, mon oncle.
■ — Alors, pourquoi donc cet effroi en apprenant que je songe à le donner un mari?
— Mais... c'est que je veux... je ne voudrais pas.
— Tu veux, tu ne voudrais pas!... Hum! les femmes ne peuvent
jamais parler clairement... Pourquoi ne pas me dire tout de suite que tu ne veux épouser que Frédéric?
■ — ■ Ah! mon oncle... vous savez...
— Il faudrait que je fusse aveugle pour ne pas voir cela; et ce beau monsieur qui s'avise d'aimer ma nièce... et qui soupire, qui est triste, qui se désole, au lieu devenir tout bonnement me demander sa main...
— Ah! mon cher oncle... vous voudrez donc bien?
— Parbleu, est-ce que j'ai l'habitude de ne pas vouloir ce qui te plaît?...
— Mais ce mariage avec ce colonel?...
— C'est un conte inventé par mon vieil ami, je ne sais pas trop pourquoi ; mais enfin il est venu me trouver et m'a supplié de le laisser dire cela : il a bien fallu le laisser agir, quoique je ne comprenne rien à tous |ces mystères, et qu'il me semble que, lorsque deux jeunes gens s'aiment et se conviennent, il n'y a pas besoin de marches et de contremarches pour les marier. N'importe; Montreville a sa tactique, dont il ne veut pas s'écarter. Ne va pas dire cela à Frédéric surtout, car son père m'en voudrait ; mais à son retour, qui doit être prochain, je mets fin à ces mensonges, et je t'unis à ton amant, qui finirait par se rendre malade à force de soupirer.
Constance embrasse son oncle et le quitte, encore embellie par la certitude du bonheur. Bientôt Frédéric revient près d'elle et s'informe avec inquiétude de ce que lui a dit le général.
Constance tâche de dissimuler sa joie ; la femme qui aime le plus n'est pas fâchée quelquefois d'inquiéter un peu son amant, car, dans les tourments qu'il éprouve, elle voit de nouvelles preuves de son amour.
— Eh bien! dit Frédéric avec impatience, vous ne me répondez pas? Vous avez cependant parlé à votre oncle au sujet de ce mariage... Est-il vrai qu'il en ait conçu le projet?...
— Mais oui, il songe à me marier...
■ — J'avais donc raison ! s'écrie le jeune homme en faisant un bond qui fit trembler Constance ; il y pense ; on m'avait dit la vérité... Mais on ne vous ravira pas à mon amour...
— Mon ami... calmez-vous...
— Que je me calme quand on veut vous marier! Constance, si votre oncle est un tyran, je vous enlève... Nous fuyons ensemble au bout du monde!... au bout de l'univers!... Vous, vous seule suffirez à mon bonheur!... Ce soir, si vous y consentez, nous partirons... Comment, mademoiselle, vous riez en voyant mon désespoir!...
— Ah ! Frédéric, quelle mauvaise tète vous avez !
— Ah! mademoiselle veut me donner maintenant des leçons de sagesse... il me semble que ce mariage ne vous afflige pas beaucoup... C'est donc comme cela que vous m'aimez?...
• — Méchant ! . . . quel reproche ! . . . Ah ! mon ami, parce que mon amour est plus tranquille que le vôtre, ne croyez pas qu'il ait moins de force.
— Mais ce mariage que projette votre oncle?
■ — Et si c'était avec vous, monsieur, qu'il songeât à me marier?...
— Avec moi !...
Tous les [rails de Frédéric s'animent d'une expression nouvelle, et Constance pose un doigt sur sa bouche en lui disant : ■ — Chut!... silence, mon ami, mon oncle m'avait bien défendu de parler... mais puis-je vous voir longtemps de la peine!...
— Quoi! Constance, il se pourrait!... Ah! quel bonheur! votre oncle est le meilleur des hommes!... Ah ! laissez-moi aller me je 1er à ses pieds...
— Non pas vraiment!... pour qu'il me gronde... mais je ne pourrai donc jamais vous rendre raisonnable? asseyez-vous là, monsieur, auprès de moi...
— Mais enfin quand donc pourrai-je lui dire que je vous aime?
— Au retour de votre père... il ne tardera pas sans doute. Savezvous s'il est allé bien loin?...
— Mais... non... je ne crois pas... je ne suis pas certain... ■ — Eh bien, mon ami, vous voilà tout pensif...
■ — Moi, non, je vous jure.
■ — Tant que nous n'avons pas été certains de notre bonheur je vous ai pardonné ces airs rêveurs, ces moments de tristesse qui vous prennent quelquefois auprès de moi; mais songez bien, monsieur, que je neveux plus de ces mines-là... Mon ami, vous n'avez pas de chagrins,, pas de peines secrètes que vous ne puissiez confier à Constance, n'est-il pas vrai?
— Non, sans doute !
— Fromettez-moi que vous me direz tout... tout absolument, que i'aurai votre confiance entière... Est-ce que deux époux doivent se cacher quelque chose?...
— Oui, ma chère Constance, je vous le promet-, je vous dirai toutes mes pensées.
Frédéric ment Un' peu en ce moment, mais ce mensonge est excusai. le, et dans cet instant une confiance entière ne causerait pas un grand plaisir à Constance, qui est persuadée que son amant ne songe qu'à elle, et qui, malgré son air calme, sa douceur et sa confiance, aime trop éperdument Frédéric pour ne pas être susceptible de jalousie, sentiment qui chez les femmes est presque' toujours adhérent à l'amour.
Le comte de Montreville revient à Paris après une absence de pris d'un mois. En toute autre circonstance Frédéric aurait été surpris de la longueur d'un voyage qui pouvait être terminé en quinze jours, mais près de Constance il ne s'est pas occupé de cela. Cependant, en revoyant son père, tous les souvenirs du Dauphiné reviennent à son esprit, il demeure embarrassé devant lui, il voudrait et n'ose le questionner.
De son côté, le comte ne paraît pas le même qu'avant son départ : comme s'il était fortement préoccupé d'un événement récent, ij est souvent rêveur, pensif, et en regardant son fils semble aussi craindre et désirer une explication. Enfin Frédéric se hasarde le premier à questionner son père, et contre son attente, celui-ci en lui répondant n'a plus ce Ion sévère, cet air froid qu'il prenait autrefois en abordant ce sujet.
— ■ Vous avez été en Dauphiné, dit Frédéric, vous avez été à Vizili ■■".'...
— Oui, dit le comte, j'ai parcouru les environs de ce village... le bois dans lequel vous avez séjourné si longtemps...
— Et... vous avez vu cette... jeune iiil
— Non, je ne l'ai point vue; depuis quelques jours elle avait ou Lié sa chaumière, qu'un vieux pâtre seul habitait.
— Quoi! sœur Anne n'est plus dans sa retraite! se pourrait-il?... et Marguerite?. . .
— La vieille femme est morte depuis plusieurs mois.
— Sœur Anne est partie... pauvre petite!... que peut-elle être devenue?... dans sa situation comment pourra-t-elle se conduire... se faire comprendre? Ah! malheureuse!...
— Que voulez-vous dire? s'écrie le comte en fixant sur son fils des yeux où se peignait l'expression du plus vif intérêt, quelle est donc la situation de cette jeune fille... qui la rend donc tant à plaindre?... répondez, Frédéric!
— Mon père... sœur Anne depuis l'âge de sept ans a perdu l'usage de la parole... un événement affreux, une frayeur épouvantable ont ôlé à cette pauvre petite la possibilité de se faire entendre.
— Grand Dieu! dit le comte vivement frappé de ce qu'il vient d'apprendre, c'est elle!... je l'avais deviné!
Mais Frédéric n'a point entendu les derniers mots que son père vient de prononcer. Il est tout occupé de sœur Anne, qu'il croit voir errante, sans secours, sans abri, au milieu des bois, «les campagnes; repou dans la plupart des auberges, cl partout en proie à la misère et au niai heur. Il songe que tout cela est sou ouvrage, que. s'il n'avai! pas cherche à inspirer à cette jeune lillc une passion violente, elle aurait, vécu tranquille dans le fond de sa retraite, ne désiranl point des plaisirs qu'elle ne
connaissait pas, et ne se créant point un bonheur, une existence différente. Dans ce moment, les remords accablent Frédéric, et il se reproche vivement sa conduite avec une femme dont il a cessé d'être amoureux, mais qui lui est toujours chère.
Depuis longtemps, le comte et son fils étaient plongés dans leurs réflexions. Le comte rompt enfin le silence en s'adressant à Frédéric d'une voix émue :
— Rassurez- vous sur le sort de cette jeune fille... Je l'ai retrouvée.
— Vous l'avez retrouvée, mon père, se pourrait-il?...
— Oui, dans une ferme, aux environs de Grenoble. Je l'y ai laissée... et j'ai fait en sorte de la mettre à l'abri de la misère.
— Mais comment?... vous ne pouviez la connaître...
— Son malheur, sa jeunesse... elle m'intéressait vivement... quelque chose me disait que c'était la personne que je cherchais, je n'en doute plus depuis que vous m'avez dit qu'elle est muette. Je vous le répète, ne vous inquiétez plus de son avenir; je l'ai laissée chez de bonnes gens, qui l'aiment, et où elle sera bien; j'aurai soin d'ailleurs de veiller sur son sort.
Le comte se garde bien de dire à son fils son aventure dans la forêt et tout ce qu'il doit à sœur Anne ; en apprenant qu'elle lui a sauvé la vie, il craint que Frédéric ne sente se rallumer pour elle son premier amour: il ne veut pas surtout que Frédéric sache que la jeune muette est sur le point d'être mère; cette connaissance pourrait déranger les projets qu'il a formés. Enfin le comte, quoiqu'il s'intéresse maintenant à sœur Anne et se promette d'assurer son existence et celle de son enfant, n'en désire pas moins voir s'accomplir le mariage de son fils avec la nièce de son vieil ami, et pour cela juge très nécessaire de cacher tout ce qui a rapport à la pauvre orpheline.
En arrivant à Paris, il a expressément défendu à son domestique de parler de l'aventure de la forêt et de la jeune femme qu'ils ont laissée à la ferme.
L'assurance que son père vient de lui donner, que sœur Anne était entourée de bonnes gens et désormais à l'abri du besoin, a calmé le chagrin de Frédéric. En amour les remords ne durent guère, et le sentiment nouveau est toujours là pour chasser les souvenirs de l'ancien. C'est auprès de Constance que le jeune homme va oublier entièrement la pauvre fille des bois, c'est en faisant de nouveaux serments d'amour qu'il perd le souvenir de ceux qu'il a faits à une autre.
Le retour du comte de Montreville doit amener le prochain mariage des jeunes gens. Frédéric le désire, Constance l'espère et le général le
Mlle CONSTANCE.
veut, parce qu'il trouve qu'il ue faut pas laisser les amants soupirer longtemps.
Tout le monde esl d'accord : quel obstacle pourrait retarder le bouheur des deux amants? Le mariage est arrêté. Le général si- fail uni' fête de dansera la noce de sa nièce, quoiqu'il n'aii jamais dansé de -a vie; If comte ne désire pas moins saluer Constance du doux aom 'lf fille, <-i les