IIV. 329. — PAUL DE KOCK. — ED. J. RI10PF ET C". LIV. :î"J
amants... ah! vous savez bien ce qu'ils désirent ; cela se devine, mais cela ne se dit pas.
Tout occupé de son prochain bonheur, Frédéric n'a plus que bien rarement de ces souvenirs qui donnaient à ses traits une expression de tristesse; quand par hasard il lui échappe un soupir, un regard de Constance éloigne aussitôt ces pensées données à d'autres temps. W* de Valmont est si aimable, l'approche du bonheur la rend si belle qu'il est impossible de ne point l'adorer.
Enfin est arrivé ce jour qui doit unir Frédéric et Constance. Le comte de Montreville est tellement satisfait qu'il permet à son fils d'inviter à son mariage toutes les personnes qu'il désirera. Frédéric ne se connaît point de meilleur ami que Dubourg, qui, au milieu de ses folies, lui a souvent donné des preuves d'un véritable attachement. D'ailleurs, depuis que Dubourg a hérité de sa tante, il est devenu beaucoup plus raisonnable. A la vérité, il est toujours gêné vers le milieu du mois, mais il n'a pas hypothéqué son revenu, et a remplacé l'écarté par le domino, jeu où l'on s'échauffe beaucoup moins.
Ménard n'est pas non plus oublié; le bonhomme aime tendrement Frédéric; il a été un peu trop indulgent dans le voyage, mais le comte a pardonné cela, et d'ailleurs le précepteur a toujours eu les meilleures intentions. Quant à son penchant pour la table, dans le monde cela passe souvent pour une qualité.
Constance est parée avec goût et élégance ; mais on ne peut s'occuper de sa toilette en voyant ses grâces et sa beauté; car le bonheur, qui embellit tout, ajoute encore aux charmes d'une jolie figure. Les hommes ne peuvent que l'admirer ; quant aux femmes, elles voient d'un coup d'oeil toutes les parties du costume et pourraient, au besoin, nous dire comment est placée chaque épingle, et combien de plis la robe fait par derrière et par devant : notre perspicacité n'ira jamais jusque-là.
Frédéric est rayonnant d'amour ; il ne perd pas Constance de vue, c'est le plus sûr moyen de n'avoir aucun fâcheux souvenir ; Frédéric est fort bien aussi, sa figure est noble et douce, et si les hommes admirent Constance, les dames ne la plaignent pas d'épouser Frédéric.
Le général et le comte éprouvent la satisfaction la plus vive d'unir leurs enfants. Dans sa joie, M. de Valmont est plus gai, plus expansif que le comte de Montreville ; mais celui-ci sourit à tout le monde, et pour la première fois, il embrasse tendrement son fils.
M. Ménard s'est habillé avec soin et conserve une tenue très sévère jusqu'au moment du diner. Quant à Dubourg, enchanté d'être au mariage de son ami, et voulant se mettre dans les bonnes grâces du comte, il
prend toute la journée une mine tellement raisonnable, qu'il a l'air d'avoir le spleen, et s'étudie à se donner une démarche si posée qu'on croirait qu'il a soixante ans. Toutes les fois que le comte se trouve près de lui, il parle des faux plaisirs du monde, du bonheur de la retraite et des jouissances qui attendent le juste après sa mort. Cela devient si fort que le général dit à Frédéric :
— Quel diable d'homme que ton Dubourg! Est-ce qu'il passe son temps dans les cimetières? Je me suis approché de lui une fois ou deux pour causer, il m'a cité cinq ou six passages des Nttàto d'Young et du Petit Carême de Massillon; voilà un jeune homme bien gai pour une noce.
Frédéric va près de Duhourg, et l'engage à se laisser aller à son caractère habituel; mais celui-ci est persuadé que sa conversation, son air et sa tenue enchantent M. de Monlreville, et il n'y a pas moyen de le faire sourciller.
Un dîner magnifique est préparé dans l'hôte] du comte, d'où les jeunes mariés doivent partir le soir pour retourner à l'hôtel du général, dans lequel ils vont habiter. Le général, étant souvent en voyage, n'a besoin que d'un petit appartement, et cède aux nouveaux époux les trois quarts de sa maison.
Les mariages dans la haute société n'ont point la gaieté des noces bourgeoises, c'est ce qui dédommage la classe bourgeoise de ne pas être de la haute société. Cependant une gaieté douce préside au repas. M. Méuard s'en donne comme à la table de M. Chambertin; mais Dubourg ne mange pas, il refuse de presque tous les mets, parce qu'il présume que c'est beaucoup plus comme il faut. Impossible de lui faire accepter un verre de Champagne ni de liqueurs :
— Je n'en prends jamais, répondit-il avec un flegme imperturb;
Le comte de Montreville le regarde avec étonnement, tan lis que Ménard, qui est près de lui, lui dit ;i chaque instant :
— Vous en preniez cependant... je vous en ai vu prendre a<se/. souvent!... dites donc que vous êtes malade, à la bonne heure.
— 'L'on ami est terriblement sobre, dit le général rie. c'est un anachorète que tu nous as amené.
Après h- repas, la danse remplit la soirée. Les nouveaux épou livrent à ce plaisir, qui donne la patience d'en attendre d'autres; aussi la danse est-elle toujours nécessaire pour terminer gaiement un i n
Mais Dubourg ne danse pas; il se contente de se promener avec raideur dans les salons, tenanl sa tête comme s'il avait un torticolis, et ne s'arrètant jamais auprès d'une table d'écarté.
— Vous ne jouez pas, monsieur Dubourg? lui dit le comte d'un air riant.
— Non, monsieur le comte, j'ai entièrement renoncé à ces jeux d'argent; je n'aime plus que les échecs, c'est le jeu des gens raisonnables, le seul qui me convienne.
— Vous ne dansez pas?
— ■ Jamais ; je n'aime que le menuet, danse noble et posée. C'est bien dommage qu'on ne la danse plus.
— Diable ! monsieur Dubourg, vous êtes bien changé, vous étiez un peu élourdi autrefois...
— Ah! monsieur le comte, autre temps, autres soins; avec les années on devient sage.
— Les années!... mais il n'y a pas encore un an que vous faisiez Hippolyte et que vous vouliez faire jouer Thésée à ce pauvre Ménard.
— Ah! monsieur le comte, depuis ce temps il s'est fait en moi une bien grande révolution. Je n'aime plus que l'étude... la science... ah! la science surtout!... car, comme dit Caton : Sine doctrina vita est quasi mortis imago.
Le comte s'éloigne de Dubourg en souriant, et celui-ci est persuadé qu'il est fort satisfait de lui. Cette journée est passée ; Ménard a regagné son petit logement en repassant dans sa mémoire tous les morceaux délicats qu'il a mangés. Dubourg n'est pas plutôt hors de l'hôtel qu'il saute et court comme un écolier qui n'est plus sous les yeux de son maître. Frédéric et Constance sont heureux!... des témoins importuns ne sont plus là pour contraindre les élans de leur tendresse... car le monde pèse aux amants, et c'est avec impatience qu'ils attendent le mystère et la solitude. Frédéric peut enfin emmener sa femme : le premier jour des noces, un époux est un amant qui enlève sa maîtresse.