‹ La laitière de MontfermeilChapitre 94 sur 102 · SŒUR ANNE EST MÈRE. LONG SÉJOUR A LA FERME · texte numérisé non relu

SŒUR ANNE EST MÈRE. LONG SÉJOUR A LA FERME

Sœur Anne est toujours dans la ferme où l'a laissée le comte de Montreville, car nous savons maintenant que l'étranger qu'elle a sauvé de la chaumière des voleurs n'était autre que le père de Frédéric, qui revenait de Vizille, où il avait été s'informer du sort de la jeune fille que son fils avait abandonnée. Mais le comte n'avait trouvé dans le bois que le vieux

pâtre, et celui-ci ignorait de quel côlé sœur Anne avait porté ses pas en quittant sa cabane. A toutes les questions qu'on lui adressait, il ne pouvait que répondre :

— Elle est partie, elle a voulu s'en aller, je ne sais où elle est allée ! . .. En s'éloignant du bois, le comte avait parcouru les environs de

Grenoble, et c'était en retournant à Lyon que sa voilure avait été arrêtée dans la forêt.

Sœur Anne, malgré le désir qu'elle a de continuer son voyage, sent bien qu'elle n'est plus en état de se mettre en route ; le moment approche où elle va être mère, où elle pourra presser contre son cœur le fruit de ses amours. Cette pensée adoucit un peu ses tourments; l'espoir de voir son enfant la distrait quelquefois de ses peines, et dans la ferme chacun cherche à lui rendre la tranquillité, à ramener le sourire sur ses lèvres. Les habitants de cette demeure sont de braves gens qui portent à la jeune muette le plus vif intérêt. Sans en être récompensés, ils auraient montré pour elle le même attachement; mais l'or ne nuit jamais, et la somme que Je comte de Montre ville leur a donnée en les engageant à continuer de garder sœur Anne est pour eux considérable.

La jeune femme, qui sent bien devoir prolonger son séjour chez eux, leur présente la bourse que lui a remise le vieux monsieur, quelques moments avant de s'éloigner; mais les villageois ne veulent plus rien accepter.

— Gardez cet or, lui dit la fermière, gardez-le, mon enfant; cet homme respectable que vous avez sauvé des mains des brigands a pourvu à tout; il nous a trop payés, même!... nous n'avions pas besoin de cela pour vous rendre service; vous êtes si douce, si gentille et si malheureuse !... Pauvre petite femme !... ah! je devine en partie votre situation !... quelque séducteur aura abusé de votre inexpérience, de votre innocence!... il vous a trompée, puis vous a laissée lu !... Voilà l'histoire de toutes les jeunes filles qui n'ont point do parents pour les garantir des pièges de tous ces beaux messieurs... Ne pleurez pas, mon enfant !... je suis bien loin de vous condamner!... vous êtes moins coupable que toute autre! mais c'est celui qui vous a quittée qui mériterait d'être puni... Dans l,i situation où vous êtes, vous abandonner!... ah! il l'uni qu'il ait Le cœur bien dur!...

En entendant ces mots, sœur Aune fait un mouvement précipité comme pour empêcher la fermière d'en dire davantage : elle pose un doigt sur sa bouche, et secouant la tête avec force semble démentir ce que la villageoise vient de dire.

— Allons, dit la fermière, elle ne veut pas que l'on dise du mal de

lui!... elle l'aime encore!... Voilà bien les femmes! toujours prêtes à excuser celui qui leur a Tait le plus de mal. Mais ne vous inquiétez plus de voire sort, mon enfant; restez avec nous, nous vous chérirons comme notre fille, nous aurons bien soin de vous; ici vous êtes pour jamais à l'abri de la misère.

Sœur Anne presse tendrement la main de la fermière, mais ses yeux ne font pas une promesse que son cœur n'a pas l'intention de tenir. Frédéric règne toujours au fond de ce cœur brûlant, et l'espoir de le retrouver n'abandonne pas la jeune fille.

Peu de temps après le départ de l'étranger, sœur Anne, se rappelant qu'il lui a remis un papier, le prend dans la bourse où elle Ta serré et le présente à la fermière, impatiente de savoir ce qu'il contient ; la villageoise lit : Le comte de Montreville, rue de Provence, à Paris. Le papier ne contenait pas autre chose, et sœur Anne ne se doute pas que c'est le nom du père de Frédéric, car il n'a jamais devant elle prononcé le nom de sa famille; mais elle entend avec joie nommer Paris; elle tâche de faire comprendre à la fermière que c'est là qu'elle veut se rendre et replace avec soin le papier dans sa bourse.

— C'est l'adresse de l'étranger, dit !a fermière; oh! cet homme-là ne ressemble pas à tout le monde!... il est reconnaissant; il n'oubliera jamais le service que vous lui avez rendu; et je suis certaine que si vous alliez à Paris, il vous y recevrait bien; mais qu'iriez- vous faire dans cette grande ville?... Croyez-moi, ma chère enfant, restez avec nous, vous serez plus heureuse.

Sœur Anne est charmée de posséder ce papier sur lequel est le nom de la ville où elle compte -e rendre un jour; avec ce billet elle pourra se faire comprendre et rend grâces au ciel de cette circonstance qui lui permettra de trouver ce Paris dans lequel elle espère trouver aussi son amant.

Après deux mois de séjour dans la ferme, sœur Anne met au monde un fils... Avec quelle ivresse elle contemple son enfant! avec quels transports elle entend ses premiers cris ! Il faut être mère pour comprendre les jouissances que ce moment procure. Déjà dans les traits de son enfant elle croit retrouver ceux de Frédéric; à chaque instant elle le considère, le couvre de baisers; son fils ne la quitte plus : malgré sa faiblesse, c'est elle qui le nourrit. Les villageois n'ont point cherché à s'opposer au désir quelle a témoigné d'allaiter son fils; car pour une mère c'est une source de jouissances sans cesse renaissantes, et sœur Anne semble les goûter plus vivement qu'une autre. Elle est si heureuse, si fière lorsqu'elle tient son enfant sur son sein que ce bonheur la distrait de ses peines. Elle n'ouhlie pas Frédéric, mais son âme n'est plus en proie à une

sombre tristesse ; la vue de son enfant ramène souvent le sourire sur ses lèvres; elle sent que pour son fils une mère peut tout supporter.

Quelques semaines après son accouchement, sœur Anne témoigne le désir de se remettre en voyage; mais les habitants de la ferme s'opposent à son projet.

— Y pensez-vous? lui dit la fermière, vous mettre en route en nourrissant votre enfant! Songez que ce n'est plus votre vie seulement, c'est la sienne que vous exposeriez. Croyez-vous, en cherchant de nouveau des fatigues, des dangers, pouvoir offrir à ce pauvre petit un sein dans lequel il puiserait la vie? Non, madame, non, cela est impossible; bientôt cet enfant perdrait la santé, l'existence, si vous persistiez dans votre projet.

Compromettre l'existence de son fils!... cette idée fait frémir la jeune muette. Il n'est pas de sacrifice qu'elle ne fasse pour son enfant; c'en est un bien grand pour elle de suspendre son voyage, mais ce que vient de dire la fermière la décide sur-le-champ à rester à la ferme jusqu'à ce que son fils ne puisse plus se ressentir des peines qu'éprouvera sa mère.

— Allons, allons, vous resterez, dit la fermière, qui lit dans les yeux de sœur Anne qu'elle ne résiste pas. C'est bien, mon enfant, vous êtes raisonnable. Dans un an... dans dix-huit mois, si votre fils est assez fort... alors nous verrons; mais jusque-la il ne faut point songer à voyager.

Sœur Anne a pris son parti; et tout en songeant encore à Frédéric, elle ne s'occupe plus que de son enfant. Pour prix de ses soins, elle voit son fils acquérir chaque jour de nouvelles forces ; sur ses joues brille la santé, sur ses lèvres un doux sourire, et déjà ses petits bras semblent entourer avec reconnaissance celle qui lui donna le jour.

En traçant devant les villageois le nom de Frédéric, sœur Anne est parvenue à faire comprendre que c'est ce nom qu'elle veut que l'on d .mne à sou fils. Les villageois n'appellent plus l'enfant autrement, et la jeune mère éprouve un sentiment de plaisir toujours nouveau chaque fois que ce nom frappe son oreille; combien son bonheur sera plus grand encore lorsque son enfant y répondra!

La jeune muette est depuis six mois chez les bons fermiers, lorsqu'un jour un courrier apporte à la ferme un paquet contenant vingt-cinq louis et un billel du comte de Montreviile adressé aux villageois. Dans sa lettre, il recommande de nouveau la oins, en les prévenant

que tous les six mois il leur enverra pour elle une pareille somme.

La fermière se hâte d'apprendre à sœur Anne ce que fait pour elle le comte de Montreviile, el les yeux de la jeune mère se remplissent des larmes de la reconnaissance.

■ — Quel brave homme ! dit la villageoise... Ali! j'étais bien sûre qu'il

ne vous oublierait pas... Morgue! je vous le répète, si plus tard il vous prend encore l'envie d'aller à Paris, c'est chez ce comte-là qu'il faudra vous rendre tout de suite!... Dame! mon enfant, c'est qu'un comle, c'est un seigneur... un homme puissant... Celui-là est bien riche, à ce qu'il paraît, et si vot' séducteur est dans Paris, il vous le fera retrouver ben vite: et peut-être ben que, par les bons conseils qu'il lui donnera, il l'engagera à ne plus vous quitter.

Sœur Anne témoigne qu'elle pense comme la fermière, et qu'elle fera tout ce qu'elle vient de dire. Elle la force ensuite à accepter la somme envoyée par le comte, et se trouve plus heureuse en pensant qu'elle n'est point à charge aux bonnes gens qui lui marquent tant d'intérêt.

Le temps s'écoule : sœur Anne idolâtre son fils. Il lui tient lieu de tout ce qu'elle a perdu; elle revoit en lui ce frère qu'elle chérissait, et dont la mort lui a causé une révolution si funeste; elle revoit Frédéric, ce sont ses traits que son fils lui offre. Elle étudie les moindres désirs de son enfant ; elle épie son regard, son sourire, et dans ces soins si touchants trouve moins long le temps qui s'est écoulé depuis qu'elle n'a revu son amant, et celui qui doit se passer encore avant qu'elle se rapproche de lui.

Le petit Frédéric promet d'avoir la beauté, la douceur de celle dont il tient le jour; déjà il balbutie ce nom si doux à l'oreille d'une mère, et sœur Anne sent alors combien il est nécessaire qu'elle ne prive pas son enfant des soins qu'on lui prodigue à la ferme. Si son fils ne connaissait qu'elle, le pauvre enfant ne parlerait pas ; car la voix est aussi un art dans lequel il faut un maître.

Le comte fait parvenir un second envoi d'argent à l'époque qu'il a désignée. Son messager s'informe toujours de la situation de la jeune muette, de la santé de son enfant, et engage sœur Anne à ne point quitter la ferme où elle goûte une existence tranquille, où elle peut prodiguer tous ses soins à son fils.

Mais sœur Anne n'a point renoncé au désir de se rendre à Paris. Malgré les remontrances de la fermière, elle veut tout tenter pour retrouver Frédéric. L'amour qu'elle sent pour son fils ne diminue pas ses regrets d'être éloignée de son amant : il semble au contraire qu'en considérant son enfant, dont elle admire la beauté, elle éprouve le plus vif désir de l'offrir à son père. — S'il le voyait, pense-t-elle, pourrait-il ne pas l'aimer?... Non, il ne songerait plus alors à se séparer de moi.

Le petit Frédéric a vingt mois. Depuis longtemps, il ne puise plus sa nourriture dans le sein de sa mère. Il commence à essayer ses premiers pas; chaque jour sa marche est moins chancelante. Sœur Anne le guide, le soutient; elle remarque l'augmentation de ses forces, de ses facultés.

Assise dans le fond de la voilure. (P. 311.)

Semblable au jardinier qui considère les changements qu'une nùil a apportés dans ses jeunes plantes, une mère voit chaque jour avec délices ceux qui annoncent les progrès de son enfant.

Tranquille sur la santé de son fils., à l'abri du besoin par la somme que le comte lui a donnée à son départ, el ne doutanl pas d'ailleurs qu'rn arrivant à Paris elle trouvera en lui un protecteur el un ami, sœur \nnc

LIV. 330. — TAtL DE KOCK. — Kl). J. IIOI'KI' HT ('.'". MV. 3J ..)

est résolue à entreprendre ce voyage, et un matin, elle présente à la fermière le papier que lui a laissé le comte... C'était annoncer qu'elle voulait partir.

Les habitants de la ferme essayent encore de la faire changer de résolution ; mais cette fois sœur Anne est inébranlable ; elle veut partir, elle veut aller à Paris ; son cœur lui dit qu'elle y trouvera Frédéric.

— Pourquoi emmener votre enfant? lui dit la fermière; laissez-le avec nous, vous savez combien nous l'aimons. Mais sœur Anne ne comprend pas qu'une mère puisse se séparer une seule minute de son fils; elle serre le sien contre son sein, et fait signe qu'elle ne le quittera jamais. — Du moins, dit la fermière, puisque vous voulez absolument aller à Paris, vous ne vovagerez plus à pied comme une mendiante. Je vais avec ma carriole vous conduire jusqu'à Lyon, et là, je vous embarquerai dans une diligence qui vous conduira avec votre enfant à votre destination. En arrivant, vous montrerez l'adresse que vous avez, on vous conduira chez 81. de Montre vil le' : cet homme-là ne vous abandonnera pas... et quand vous voudrez revenir près de nous, il saura vous en procurer les moyens.

Sœur Anne témoigne à la bonne fermière toute la reconnaissance que lui inspirent ses bontés. Le voyage étant décidé, on s'occupe des préparatifs : les villageois ont acheté à la jeune femme du linge, de3 habillements et tout ce qu'il faut à son fils; ils veulent encore lui offrir de l'argent; mais la bourse que possède sœur Anne contient cinquante louis; cette somme lui paraît énorme, et bien plus que suffisante pour exister à Paris, lors même que le comte de Monlreville ne l'y protégerait pas ; elle ne veut rien prendre de plus, et les vêtements qui la couvrent lui semblent magnifiques, en comparaison de ceux qu'elle portait dans son bois. Son cœur éprouve un sentiment de joie lorsqu'elle considère son costume simple et de bon goût, qui est celui d'une jeune fermière du Dauphiné. — Il me trouvera plus belle, se dit-elle; peut-être m'aimera-t-il davantage...

Tous les apprêts sont terminés : la fermière a fait atteler son cheval à sa carriole, dans laquelle elle se place près de sœur Anne, qui tient son fils sur ses genoux. On part'de grand matin, et le soir même on arrive à Lyon. La fermière y arrête une place pour la jeune mère, dans une diligence qui partie lendemain pour Paris; elle la recommande au conducteur, afin qu'il veille sur elle pendant le voyage.

Le moment du départ est arrivé : ce n'est pas sans répandre des larmes que la bonne fermière se sépare de la jeune muette et du petit Frédéric.

— Vous avez voulu nous quitter, mon enfant, dit-elle à sœur Anne,

je crains bien que vous n'ayez eu tort... Vous allez dans une ville immense... On n'y aura pas pour vous la même amitié que dans notre village... mais ne nous oubliez pas... Faites-nous donner de vos nouvelles par ce M, de Montreville, qui paraît vous aimer beaucoup, et si quelque jour vous étiez malheureuse, ah ! revenez bien vite chez nous, vous y serez toujours reçue comme notre enfant.

Sœur Anne embrasse tendrement la bonne fermière, puis monte avec son fils dans la voiture qui doit la conduire à Paris.

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