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LA DILIGENCE. SŒUR ANNE A PARIS

Une jeune femme qui jusqu'à l'âge de seize ans n'est point sortie de sa chaumière, qui par sa situation est plus que toute autre étrangère au monde et à ses usages, doit éprouver mille sensations in nivelles en se voyant pour la première fois entourée de personnes étrangères, dans ces maisons roulantes qui vous emportent à travers les villes et les champs.

Telle est la situation de sieur Anne, qui n'a encore que dix-huit ans et demi lorsqu'elle part pour Paris avec son fils âgé de vingt et un mois. Assise dans le fond de la voiture, tenant son enfant sur ses genoux, elle n'ose lever les veux sur les personnes qui voyagent avec elle, et rougit lorsqu'elle s'aperçoit qu'un l'examine.

Sa jeunesse, sa beauté, son amour pour son (ils. devaient la rendre intéressante aux yeux de toute personne sensible. .Mais on trouve peu de sensibilité dans une diligence; les gens qui entourent sœur Anne n'en paraissent pas abondamment pourvus. A sa gauche est un marchand qui ne cesse de parler de ses affaires avec un autre négociant placé en face de lui. Lecours de la Bourse, le prix du sucre, du café, de la cochenille, les opérations qui ont eu lieu aux dernières foires occupent lell< ment messieurs, qu'ils ne trouvent pas même le temps de faire leurs excuses à leurs voisines, lorsque en gesticulant ils leur mettent le coude dans I is eûtes ou leur tabatière sous le nez A sa droite, nuire jeune mère a un monsieur d'une quarantaine d'années, au regard oblique, a la mine sèche et longue, qui parle peu, niais semble écouter et chercher à connaître ses voisins. En face est une dame de cinquante ans, en vieille robe de soie tachée, coiffée d'un mauvais chapeau de velours, sur lequel se balancenl des plumes qui ressemblent à des arêtes, et dont le visage enlumim est

surchargé de rouge, de mouches et de tabac. Celte dame, avant que la voilure ait roulé dix minutes, a déjà appris à ses voisins qu'après avoir fait les ingénues à Strasbourg-, les princesses à Caen, les amoureuses à Sainl-MalOj les bergères à Quimper, les reines à Nantes, les mères nobles à Noisy-le-Sec, et les jeunes premières à Troyes, elle va remplir l'emploi des grandes coquettes au théâtre des Funambules à Paris, d'où elle compte obtenir incessamment pour la Comédie-Française un ordre de début qu'elle sollicite depuis trente-six ans.

Enfin, auprès delà débutante est un gros monsieur qui dorl presque toujours, et ne se réveille que pour dire : — Aïe! nous allons tomber!... J'ai cru que nous versions !... voisin extrêmement aimable en diligence.

Pendant les premiers moments du voyage, sœur Anne n'entend qu'un bruit confus de mots auxquels elle ne comprend rien, les marchands mêlant leur indigo et leur cochenille aux aventures arrivées à la grande coquette, qui ne s'arrête que pour priser et dire à son voisin le dormeur :

— Prenez donc garde, monsieur... vous vous jetez sur moi. . Ayez donc les égards dus à mon sexe !...

— Aïe!... nous allons tomber!... dit alors le gros monsieur en se frottant les yeux.

Après s'être occupé de soi, on finit toujours par s'occuper des autres ; le monsieur au regard louche a déjà fait compliment à sœur Anne de la beauté de son fils, et cela lui a valu un doux sourire de la jeune muette. car on est certain de plaire à une mère en donnant des éloges à son enfant.

La dame au vieux chapeau considère à son tour sœur Anne, et dit : — Elle est fort bien, cette petite dame... figure très intéressante... C'est justement le costume que je portais dans Annttle et Lutrin, en 1792 : comme cela m'allait !... Il faudra que je rejoue ce rôle-là aux Funambules.

Les deux marchands jettent un coup d'œil sur sœur Anne; mais comme le petit Frédéric tient dans ses mains un morceau de sucre, cela les ramène nécessairement sur les variations que vient d'éprouver cette denrée.

— L'enfant est gentil, dit la comédienne, il a déjà de l'expression dans les traits... S'il était à moi, je le mettrais au théâtre... Dans un an, il pourrait faire le petit Joas à'Athalie, et dans deux il saurait faire les grands écarts de Polichinelle vampire. Ah ! voilà comme on élève les enfants maintenant! C'est superbe!... Tous ceux qui résistent sont, à douze ans, des Forioso!

Sœur Anne ne sait pas ce que c'est que Forioso et le petit Joas, mais elle voit que l'on considère son enfant, et son cœur éprouve ce sentiment

de plaisir et de fierté si naturel chez une mère. Cependant, bientôt les questions s'adressent à elle.

— Vous allez à Paris, dit la comédienne; est-ce pour le faire vacciner?... L'a-t-il été dans votre endroit?... Qu'allez-vous faire à Paris?... Voire mari vous a-t-il devancée ?...

A toutes ces questions, la dame, ne recevant aucune réponse, commence à prendre de l'humeur et à trouver fort insolente la conduite delà jeune femme. — Est-ce que vous ne m'entendez pas, madame? reprendelle d'un ton ironique. Quand je vous adresse la parole, il me semble que vous pouvez bien me faire l'honneur de me répondre.

Sœur Anne fait un signe de tête négatif, en baissant tristement les yeux. — Eh bien!... qu'est-ce à dire?... s'écrie la vieille débutante; je crois qu'elle ose me signifier qu'elle ne veut pas me répondre!... Apprenez, petite mijaurée, que je saurai bien vous faire parler!... et que Primerose Bérénice de Folleucourt n'est pas faite pour souffrir une insulte !... Je me suis battue plus d'une fois en scène... J'ai fait des rôles d'homme, et je sais lirer l'épée, entendez-vous, petite impertinente?...

Sœur Anne, effrayée du ton de la vieille dame et des regards courroucés qu'elle lui lance, jette sur son voisin de droite un coup d'œil suppliant, et celui-ci, qui la considère avec curiosité, dit à la comédienne : Madame, vous avez tort de vous fâcher...

— Qu'est-ce à dire, j'ai tort?...

— Sans doute, le silence de cette jeune femme n'est pas naturel... Depuis qu'elle est en voiture, elle n'a pas dit un seul mot, même à son enfant... je crois qu'elle est muette...

— Muette!... une femme muette!... c'est impossible, monsieur. Mais sœur Anne s'empresse de faire signe que c'est la vérité; aussitôt

la vieille actrice pousse un cri d'étonnement si fort que son voisin se réveille.

— Elle est muette!... se pourrait-il?... monsieur, entendez-vous... elle est muette!...

— Aïe!... j'ai bien cru que nous version»;...

— Ah! quel homme insupportable vous êtes!... jll me donnera des attaques de nerfs avec ses versements... Pauvre ange!... chère mignonne!... vous êtes muette, ma bonne amie?... Ah! que je vous plains!... que vous devez souffrir!... J'aimerais mieux être sourde et aveugle. Pauvre petite! qu'elle est intéressante!... que de grâces!... ne pas pouvoir parler... Et comment cela vous est-il arrivé, mon enfant?

Sieur Anne, presque aussi étonnée «le L'amitié que lui témoigne la comédienne qu'elle l'a été de sa colère, lire de son sein sa bourse, en sort

le papier qu'elle porle toujours sur elle, et le présente à son voisin, qui lit bas, et se contente de dire : C'est l'adresse de la maison où elle va.

— Sans doute pour être nourrice sur lieu... Ah ! qu'elle ferait bien mieux de jouer la pantomime ! La jolie tête ! comme elle serait bien dans Phiïomèle et Térée.

Le voisin de sœur Anne ne répond plus à la vieille actrice; il semble préoccupé depuis qu'il a vu la bourse pleine d'or que la jeune mère a tirée de son sein pour montrer l'adresse du comte. Depuis ce moment, il redouble d'attentions, de prévenances avec sœur Anne ; il caresse le petit Frédéric, et pousse la galanterie jusqu'à lui acheter du sucre d'orge et du pain d'épice à la première station. Sœur Anne, dont le cœur simple et pur ne voit que des amis et des protecteurs, ne remarque pas la fausseté qui règne dans les regards de son voisin, et se sent au contraire disposée à lui accorder toute sa confiance. Pauvre petite!... que vas-tu faire à Paris?...

Le second jour du voyage, le monsieur louche dit à sœur Anne : — Je connais beaucoup à Paris le comte de Montreville chez lequel vous allez... c'est un de mes amis. Si vous le désirez, je vous conduirai moimême chez lui.

La jeune muette marque au monsieur qu'elle accepte avec reconnaissance ; et la vieille actrice, qui s'aperçoit que sœur Anne sourit à son voisin, se pince les lèvres en la regardant d'un air dédaigneux, puis murmure entre ses dents : Cela va bien... en voilure on fait vite connaissance. Voilà comme on suppose toujours le mal, surtout quand on en a fait toute sa vie. Quant à sœur Anne, elle regarde la comédienne avec étonnement : elle ne conçoit rien à une femme qui en moins de vingt-quatre heures lui a montré de la colère, de l'amitié et du dédain.

Enfin la diligence est entrée dans la grande ville : sœur Anne est éblouie, étourdie de tout ce qu'elle aperçoit ; elle se croit dans un monde nouveau; car étant arrivée à Lyon le soir, et repartie le lendemain de bon matin, elle n'a pas vu cette ville, dont la grandeur, la richesse et la population auraient pu lui donner une idée de Paris.

Le monsieur sec et louche, qui est toujours aux petits soins pour la jeune muette et son fils, les fait descendre de la diligence ; et pendant que la grande coquette des Funambules l'arrange son chapeau et ses plumes un peu froissées par la voiture, pendant que les deux marchands courent à la Bourse, et que le gros monsieur s'éloigne en disant : — Tiens, nous n'avons pas versé... c'est drôle; je croyais que nous verserions... l'homme obligeant fait venir un liacre ; on y place les paquets

de sœur Anne: elle y monte avec son enfant, et le monsieur y monte avec elle.

L'inconnu a parlé au cocher: il dit à la jeune voyageuse : — .Nous allons chez M. le comte de Montreville :je suis enchanté de vous conduire moi-même dans sa maison, car dans ce Paris, où vous êtes étrang vous pourriez vous trouver fort embarrassée, ne pouvant vous faire entendre.

Sœur Anne remercie le monsieur ; la pauvre petite ne se doute pas qu'elle est tombée entre les mains d'un intrigant, d'un misérable escroc qui, après avoir fait dans tontes les grandes villes de petites gentillesses qui l'ont forcé à fuir, revient à Paris dans l'espoir qu'une absence de huit ans l'aura fait oublier de ses anciennes dupe.-, et qu'il pourra en faire de nouvelles. Mais il était impossible que la jeune muette ne donnât pas dans le premier piège qu'on voudrait lui tendre. Douce, confiante, étrangère à la ruse, elle ne soupçonnait jamai al. Son aventure de

la forêt lui aurait fait craindre des voleurs dans un bois, mais elle ne pouvait lui apprendre à se défier de ceux que L'on rencontre dans le monde, et qu'il est beaucoup plus difficile de reconnaître, parce qu'ils s'y couvrent du masque de la probité, cg qui les rend souvent plus dangereux que ceux qui nous attaquent sur les grands chemins.

Le fiacre qui conduisaitles voyageurs s'arrête devant une belle maison. Le monsieur s'empresse de descendre en disant à sœur Anne : — Attendez un moment; voilà l'hôtel du comte, mais il faut s'assurer s'il y esl mi tenant. Et aussitot.il entre dans la maison, puis revient au bout de quelques minutes d'un air contrarié :

— Ma chère dame, ce que je craignais est arrivé : le coml Montreville est à la campagne; il ne reviendra que dans deux jours.

La figure de la jeune fille semble dire : — Que vais-je faire pendant ce temps? où vais-je aller?

— Tranquillisez-vous, reprend l'homme obligeant, je ne veux pas vous laisser dans l'embarras; je vais vous conduire dans une honnête maison où l'on aura bien soin de vous. Deux jours sont, bientôt pas alors vous reviendrez chez M. le comte.

Sieur Anne lui témoigne de nouveau sa gratitude; elle esl l<> i de toutes Les peines que l'on se donne pour elle, sans cependant en être surprise : elle se figure que c'esl ainsi que tout le monde agil dans les grandes villes. Le fiacre repart. Le mouvemenl delà voiture plaîl au petil Frédéric : il rit, il saule sur les genoux de sa mère : et celle-ci, eo apercevant ces grandes maisons, ces boutiques et ce monde oui se croise, laisse voir tout l'étonnement qu'elle éprouve. -- Oh! vous verreî bien autre

chose encore, dit le monsieur, vous serez surprise de mille manières différentes... ce voyage vous sera très profitable.

Le fiacre s'est arrêté devant une méchante maison garnie du faubourg Saint-Jacques, et sœur Anne en y entrant trouve que cet honnête asile est bien triste et bien sale : mais elle se laisse conduire par le monsieur, qui fait porter son paquet dans une chambre qu'on vient de leur donner, et qui reste bientôt seul avec la jeune mère et son enfant. ■ — Avant de vous quitter, dit-il à sœur Anne, je dois vous prévenir qu'il y a une petite formalité à remplir : quand on vient loger dans un hôtel à Paris, il faut déclarer ce qu'on a d'argent sur soi... C'est la police qui veut que cela se fasse ainsi, afin qu'il ne se perde jamais rien dans la ville, parce que si vous déclarez aujourd'hui avoir quarante louis, et qu'il vous en soit volé un demain, alors on va compter les bourses de tous les habitants de la capitale, et celui qui a un louis de trop est le voleur. Hein! que dites-vous de cela? C'est bien inventé, n'est-ce pas?

Sœur Anne ne comprend pas trop ce que ce monsieur vient de lui dire; elle le regarde comme pour en attendre une autre explication, et il reprend : — Voulez-vous aller compter avec la maîtresse de la maison, ou voulez-vous que j'y aille pour vous?... ça vaudra mieux! donnez-moi votre bourse, ce sera plus tôt fait.

La pauvre petite tire sa bourse de son sein, et le monsieur obligeant la prend en disant : — Ne vous impatientez pas; je vais compter ce qu'il y a dedans. Puis il sort, et donne en bas une pièce d'or à la maîtresse de la maison en lui disant : — Voilà pour payer la dépense de cette jeune femme qui est muette. Après cela le fripon s'éloigne en se flattant que ce procédé est fort délicat, puis il va au Palais-Royal, où, trouvant d'autres fripons de sa force, il perd bientôt l'or qu'il vient de voler à une infortunée; puis, ne trouvant plus de dupes qui lui donnent leur bourse, il en escamote une dans la poche d'un gros milord; puis le milord, s'en étant aperçu, fait arrêter le coquin; puis on le conduit à la Préfecture, puis à Bicêtre, puis aux galères, où il s'exerce encore à voler ses camarades... Mais laissonsle là.

Sœur Anne attendait toujours le retour de ce monsieur qui venait de sortir avec sa bourse, la pauvre petite n'avait aucun soupçon, elle ne concevait nulle inquiétude et jouait tranquillement avec son fils, jetant quelquefois un regard par la croisée, puis se retirant tout effrayée, parce que la chambre était au troisième, et que la jeune muette ne s'était jamais trouvée si élevée au-dessus des passants.

Cependant le monsieur ne revenait point, et sœur Anne s'étonnait de sa'longue absence, lorsque la maîtresse du logis vint la trouver.

Lu valet, oublie la défense de sou maître. (P. 328.)

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