I.IV. 331. — PAUL DE KOCK. — ÉD. i. Rûl'FF ET C
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SOELR ANNE 319
La jeune mère lui tend la main pour ravoir sa bourse, mais la dame se contente de lui demander ce qu'il faut lui servir : — J'aurai grand soin de vous, ajouta-t-elle, car monsieur en partant a payé pour votre loyer et toute la dépense que vous pourrez faire pendant les deux jours qu'il m'a dit que vous passeriez chez moi.
Ce monsieur est parti ! Un affreux pressentiment vient enfin éclairer sœur Anne ; elle tâche de se faire comprendre... elle tend sans cesse sa main en faisant signe comme si elle comptait de l'argent. — Je vous dis que je suis payée, dit l'hôtesse; je ne vous demande rien, mon enfant, et je vais vous faire monter à dîner.
Sœur Anne reste anéantie; ce n'est pas seulement son or qu'elle regrette, elle n'en connaît pas encore toute la valeur; mais dans sa bourse était l'adresse du comte de Montre ville, et le misérable Ta emportée avec tout ce qu'elle possédait. Que deviendra-t-elle?... comment pourra-t-elle maintenant trouver la maison dé son protecteur?
Pendant la journéela jeune femme conserve encore quelque espérance : elle se flatte que l'inconnu reviendra; mais la nuit est venue, et l'homme obligeant n'a point reparu. Sœur Anne pleure en pressant son fils sur son sein; ce n'est plus pour elle seule qu'elle tremble, et sa peine n'eu que plus vive. Déjà elle voit son enfant privé du nécessaire, manquant de nourriture; elle frémit, elle entrevoit toute l'horreur de leur situation, et. se repent maintenant d'avoir quitté la ferme, car la pensée que son fils souffrira aussi abat tout son courage.
Elle passe encore dans sa chambre le second jour de son arrivée à Paris ; le misérable qui l'a dépouillée lui a dit nue le comte était absent pour deux jours, elle attend donc au lendemain pour chercher M. de Montreville. Elle se fiait" qu'elle reconnaîtra la maison devant laquelle le fiacre s'est arrêté. La pauvre petite croit se retrouver dans cette ville immense où elle vient pour la première fois!... elle ignore que le fripon qui l'a volée a fait arrêter la voilure devant un hôtel qui n'était point celui du comte.
Le lendemain elle prend son fils sur son bras et de l'autre le paquet qui contient ses effets, puis quitte sa demeure où l'hôtesse ne cherche pas à la retenir, parce qu'on n'a payé la dépense que pour deux jours. Sœur Anne se recommande à la l'i ranimer son coi
en s'avenlurant dans celte ville qu'elle ne connaît pa . \ chaque moment les voitures l'effraient, les chevaux lui font peur, les i marchands à éventaires l'étourdissent ; la vue de toul ce mande qui va, vient, se croise, et souvent La presse brusquement, la trouble à tel point qu'elle ne sait plus où elle en est. La pauvre petite entre sous une porte
cochèrc et se met à pleurer. La portière de la maison lui demande le motif de son chagrin, mais sœur Anne ne peut que verser des larmes ; alors la portière s'éloigne de mauvaise humeur en disant : C'est bien la peine de s'apitoyer sur le sort de gens qui ne veulent pas vous dire ce qu'ils ont !
La jeune fille, après avoir longtemps pleuré, se remeten route : mais elle a marché quatre heures et n'en est pas plus avancée; elle voit toujours des rues, des bouliques,mais elle ne sait de quel côté se diriger, et fait souvent beaucoup de chemin pour revenir au point d'où elle est partie. Et cette maison du comte, comment la reconnaître?... elle commence à croire que cela n'est, pas possible. La fatigue l'accable, c:ir elle porte toujours son enfant sur ses bras... bientôt le besoin se fait sentir et vient augmenter l'horreur de sa situation.
Elle s'assied sur un banc de pierre; les gens qni passent jettent un regard sur elle... mais ils continuent leur chemin ; ils s'arrêteraient si, au lieu d'une femme qui pleure sur son enfant, ils voyaient un chat se batlre avec polichinelle.
Heureusement que l'on est dans le milieu de l'été ; le temps est superbe, et l'approche de la nuit ne force point à quitter la promenade. La jeune muette est entrée dans la boutique d'un pâtissier, elle donne des gâteaux à son enfant, puis présente tristement un de ses effets en payement; mais on le lui rend en la regardant avec pitié et surprise, car la mine de sœur Anne n'annonçant pas la misère, on ne conçoit pas qu'elle se trouve sans argent.
Elle a essayé de se remettre en route, mais la nuit redouble ses alarmes, et malgré les réverbères qui éclairent Jes rues, le bruit des chevaux lui semble encore plus effrayant; elle tremble à chaque moment d'être renversée avec son fils par ces voitures qui souvent l'entourent de tous côlés ; elle prend de nouveau le parti d'aller s'asseoir sur un banc.
Sœur Anne se trouve alors dans la rue Montmartre ; plusieurs fois dans la journée elle a passé par la rue de Provence et devant l'hôtel de M. de Montreville, mais la pauvre petite ne le connaît pas; il lui serait maintenant impossible de retrouver sa demeure, elle est prête à se livrer au désespoir, mais elle presse son fils contre son cœur, et en le couvrant de baisers tâche de reprendre des forces. L'enfant lui sourit et joue avec ses cheveux : il est dans l'âge où l'on ne connaît pas le malheur quand on est dans les bras de sa mère.
La soirée s'avance ; déjà les boutiques se ferment, les piétons sont moins nombreux, les voitures mettent de plus longs intervalles à se succéder. Sœur Anne levé les yeux et regarde autour d'elle avec un peu plus
d'assurance. Où demandera-t-elle une retraite pour la nuit ?.. Elle se trouve perdue au milieu de ces habitations, elle n'ose s'adresser nulle part!... Son regard suppliant s'attache sur les personnes qui passent devant elle... quelques hommes s'arrêtent pour la considérer.
— Elle est jolie ! disent-ils ; mais elle leur présente son enfant, et ils s'éloignent aussitôt.
— Grand Dieu ! pense l'infortunée, les habitants de Paris n'aiment donc pas les enfants?... ils s'en vont bien vite dès que je leur montre le mien.
Sur le minuit des soldats passent dans la rue, ils s'approchent, j'en frissonne... l'un d'eux s'avance en lui disant: Allons, allons, que faitesvous là avec votre enfant ? Rentrez chez vous, ou je vous emmène au corps de garde.
Le ton dur de l'homme qui vient de lui parler la fait trembler, elle se lève précipitamment et s'éloigne en serrant son enfant entre ses bras. Mais à peine a-t-elle fait cent pas qu'elle s'aperçoit qu'elle a oublié sur le banc de pierre le paquet qui contient ses effets ; elle courl aussitôt pour le chercher... elle retrouve la place où elle était assise, mais hélas ! déjà ses effets n'y sont plus... malheureuse! c'était sa dernière ressource!
Elle ne trouve point de larmes pour ce dernier malheur, un poids énorme semble arrêté sur sa poitrine ; elle s'éloigne avec son enfant, elle n'ose plus penser... Elle marche plus vivement et sans savoir où elle va... elle serre son lils avec plus de force, tous ses membres sont agités par une contraction nerveuse... elle a presque perdu le sentiment de ses maux. Elle vient de descendre la rue Montmartre, elle arrive au boulevard... des arbres frappent sa vue, son cœur se dilate... La pauvre petite se croit sortie de cette ville où le sort la poursuit, elle se croit de nouveau près de ses champs, de ses bois, et, courant précipitamment vers le premier arbre qui se présente, elle se serre tout contre, le touche avec ivresse, et ses larmes se font un passage.
Elle s'assied enfin sous le feuillage dont l'aspect vient de ranimer son cœur ; elle couvre son enfant avec le tablier qu'elle porte, et se décide a attendre le joui- en cet endroit.
Le jour est revenu sans que la jeune muette ait goûté un moment de repos; elle songe au sort qui l'attend, elle voit qu'il faudra implorer la charité publique pour elle et son lils. Seule, elle attendrait la mort ; mais pour son enfant elle peut tout supporter. Après avoir été si bien dans la ferme, entourée de gens qui l'aimaient, qui chérissaient son lils. être réduite à demander son pain !... Combien elle se repent d'avoir quille ce séjour tranquille! c'est surtout en regardant son enfant qu'elle s'a :cuse: Pauvre petit ! pense-t-elle, tout ce que tu souffriras sera mon ouvrage
Mais suis-je donc si coupable d'avoir voulu te rendre ton père?... Ah! si du moins je pouvais retrouver cet asile! si je pouvais revoir ces bons villageois qui me traitaient comme leur fille ! Je sens qu'il faut renoncer à l'espoir de revoir Frédéric!... mais si ma douleur m'ôte la vie, que deviendra mon fils dans cette ville immense?...
La pauvre mère pleure en considérant le petit Frédéric, qui dort encore. Quelques paysans qui vont au marché lui offrent en passant du pain, des fruits; une laitière lui fait boire de son lait, ainsi qu'à son enfant; tous les cœurs ne sont pas insensibles, les Parisiens même donnent volontiers aux pauvres ; et s'ils ne le font pas plus souvent c'est qu'ils craignent de s'attrister devant un malheureux.
Pendant une partie de la journée, sœur Anne parcourt encore la ville pour tâcher de trouver la demeure de son protecteur; souvent elle voit passer des hommes qui ont la tournure, la mise de Frédéric; alors elle se hâte, elle double le pas pour les atteindre, et lorsqu'elle est près d'eux elle reconnaît son erreur; les uns la regardent avec étonnement, les autres en ricanant... elle s'éloigne toute honteuse elle cœur brisé. Mon Dieu! se dit-elle, je ne pourrai donc jamais le rencontrer!...
Vers la fin de la journée, les provisions qu'on lui a données le matin sont épuisées; il faut tendre la main et implorer la pitié des passants. Sœur Anne a besoin de regarder son fils pour trouver la force de demander du pain. Si du moins ceux qui font le bien le faisaient avec grâce, les infortunés seraient moins à plaindre; mais c'est d'un air dur ou dédaigneux, c'est presque en les grondant que bien des gens donnent aux malheureux. Hélas! pense sœur Anne en versant des larmes, pourquoi donc me font-ils un crime d'être pauvre?
Il lui tarde de quitter Paris ;les habitants des campagnes lui semblent plus humains, plus doux; auprès d'eux elle se sent moins honteuse. Mais quel chemin prendre pour retrouver la ferme hospitalière? il faut donc s'en remettre à la Providence, qui jusqu'à présent ne lui a pas été favorable, pauvre petite ! puisse-t-elle te guider enfin vers le terme de tes maux!
Ignorant le chemin qu'elle doit prendre, mais voulant absolument sortir de la ville, sœur Anne se décide à suivre un homme qui marche à côté d'une petite carriole recouverte entoile. En eilet, cet homme ne tarde pas re un faubourg, puis à sortir par une des barrières de la ville. En suivant toujours la carriole, qui ne va qu'au pas, la jeune mère se trouve enfin dans la campagne ; elle respire plus librement, elle embrasse son fils, et implorant pour lui le secours du ciel, elle se dirige vers un village pour y demander l'hospitalité.