LE HASARD LES RAPPROCHE
Frédéric aime toujours sa femme, peut-être avec moins d'emportement, de délire que dans le premier mois de son union; mais la facilité qu'un mari a d'être avec sa compagne n'a point éteint son amour ; car chaque jour il découvre en Constance de nouvelles qualités, de nouvelles vertus. Les charmes de la figure séduisent, mais ne suffisent pas pour enchaîner; heureux l'époux qui trouve dans sa femme des attraits sur lesquels le temps ne peut rien!
Constance paraissait susceptible d'un seul défaut, bien cruel lorsqu'un ne sait pas s'en rendre maître, mais qu'elle renfermait avec soin dans son sein. Elle était jalouse ; l'excès de son amour pour Frédéric lui faisait quelquefois concevoir de secrètes alarmes. Lorsqu'il était rêveur, pensif. Constance devenait inquiète et mille craintes s'élevaient dans son esprit. Qui pouvait occuper son époux, l'attrister, le faire soupirer?... car il soupirait encore quelquefois. Avant leur mariage, elle attribuait a son amour pour elle la mélancolie qui souvent obscurcissait le front de Frédéric... Mais maintenant qu'ils sont unis, maintenant qu'ils peuvent se livrer à toute leur tendresse, que rien ne trouble Leur bonheur, pour Frédéric soupire-t-ii encore? pourquoi est-il quelquefois rêveur? Voila ce que se dit Constance, mais l'aimable femme se garde bien de voir
ce qu'elle éprouve à son époux ; elle serait désolée de faire paraître le moindre soupçon. Quoique jalouse, elle ne tourmentera pas son mari : elJ ■ sera toujours aussi tendre, aussi douce, aussi aimante; et si elle soutire, elle le cachera avec soin, afin de ne pas affliger celui qu'elle aime plus que la vie.
La mort du général vient au bout d'un an troubler leur bonheur. M. de Vaimont était aimé de tous ceux qui l'entouraient, et tendrement i de sa nièce, à laquelle il avait tenu lieu de père. L'amour de son époux put seul adoucir le chagrin de Constance, rivemenl afflig ;e de ! < mort de son oncle. M. de Montre vil le mêla ses ivgivi il un
véritable ami; mais dans la vieillesse <»ii montre son y:-;i L plus . âge
qu'au printemps de la vie pour supporter la mur! de ceux que l'on aimait. Est-ce l'âge qui rend égoïste? Est-ce que te cœur, devenu insensible aux feux de l'amour, se ferme aux transports de L'amitié, ou ne serait-ce pas
plutôt l'idée que la séparation doit être moins longue, et qu'on rejoindra bientôt ceux que l'on a perdus?
Constance était unique héritière de son oncle ; le général était fort riche et possédait plusieurs fermes et différentes terres que Frédéric voulait connaître. Il avait formé le projet de faire une tournée dans ses nouvelles propriétés, et Constance devait, rester à Paris, afin de ne point laisser seul M. de Montreville, attristé de la perte de son ami. Mais comment quitter sa femme avant que sa douleur soit moins vive ? Le voyage n'était point pressé, Frédéric le remettait de mois en mois et Constance, qui n'avait pas encore quitté son mari un seul jour, ne pouvait se décider aie laisser partir.
Quelque temps après la mort du général, Frédéric apprenant que M. Ménard, tourmenté souvent par la goutte, n'a plus d'élèves et n'est point heureux, se rend chez son ancien précepteur et lui propose de venir habiter avec lui.
— J'ai besoin, lui dit-il, d'un homme sage, habile, qui veuille bien prendre connaissance de mes affaires, surveiller les comptes de mes régisseurs, se charger de correspondre avec eux. Mon cher Ménard, soyez cet homme-là. Songez bien que ce n'est pas comme intendant, mais comme ami que je vous demande chez moi; et si le ciel me donne des enfants, vous serez auprès d'eux ce que vous étiez auprès de leur père.
Ménard accepte avec reconnaissance, et bientôt il est installé chez Frédéric, où Constance lui témoigne beaucoup d'égards et d'amitié; elle aime l'ancien précepteur, parce qu'il chérit son mari ; et Ménard, vivement touché des attentions que la jeune femme a pour lui, s'écrie souvent en lui baisant la main avec respect :
— Ah! madame, faites donc des enfants!... je serai leur précepteur, et ils seront aussi gentils que monsieur votre époux, qui est mon élève et qui me fait honneur.
A cela Constance sourit... elle ne demanderait sans doute pas mieux, mais on n'a pas toujours tout ce qu'on désire.
Dubourg n'a pas non plus abandonné son ami. Frédéric lui a dit : — Viens chez moi quand tu voudras, ton appartement sera toujours prêt. Dubourg profite de cette permission non pour aller loger chez Frédéric à Paris, mais pour habiter quelquefois sa maison de campagne. C'est surtout vers la dernière moitié du trimestre que l'on voit plus souvent Dubourg qui touche ses rentes par quartier, mais ne peut jamais parvenir à en faire durer un plus de six semaines; alors il va manger chez Frédéric s'il est à Paris, ou prendre l'air à sa campagne en lui disant :
— Grâce à toi, mon ami, avec mes seize cents livres de rente, je vi>
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Constance gémit en secret. (P,
comme si j'en avais le double; je dépense mon revenu en six mois, et c'est loi qui fais les frais de l'autre moitié de L'année.
Le caractère gai de Dubourg- plaît aussi a Constance, et Frédéric voit toujours avec plaisir venir sou ami, car il sait bien que cet ami-là ne dira jamais à sa femme un mot qu'elle ne doit pas entendre, H que, malgré ses principes légers, il ne la regardera que comme une sœur. <>n peut