‹ La laitière de MontfermeilChapitre 98 sur 102 · LIV. 332. — PAUL DE KOCK. — ED. J. ROUFF ET Cic. 1 IV · texte numérisé non relu

LIV. 332. — PAUL DE KOCK. — ED. J. ROUFF ET Cic. 1 IV

•t quelques travers à celui qui respecte l'amitié. Il y a tant d'amis sincères, vertueux, délicats, qui se l'ont un jeu de brouiller les ménages !

: sque Dubourg et Ménard se trouvent réunis chez Frédéric, ce qui arrive toujours aux fins de trimestre, l'ancien précepteur ne manque pas de faire l'éloge du ménage qu'il a sous les yeux :

— C'est Orphée et Eurydice, c'est Deucalion et Pyrrha, c'est Philémon et Baucis... Pyrame et Thishé...

— Oui, morbleu! dit Dubourg, Frédéric a une femme charmante, une femme qui a toutes les qualités, un trésor enfin... Ce serait bien le diable s'il n'était pas content.

— Sans doute!... mais si je n'avais pas donné à mon élève d'excellents principes de sagesse et de morale, peut-être, tout en aimant sa femme, ne serait-il pas aussi rangé. Le czar Pierre le Grand adorait Catherine, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir des maîtresses : nombre de princes ont eu des concubines, et j'ai connu de très bons maris qui couchaient avec ienrs servantes, probablement par esprit de propriété.

— Mon cher monsieur Ménard, ne vantez pas si haut la sagesse de Frédéric !... s'il n'avait eu que vous pour se conduire...

— Vous l'auriez mieux; guidé peut-être, témoin quand vous avez voyagé avec nous en baron Potoski...

— - Allons, chut! monsieur Slénard, que ce voyage soit oublié, nous n'avons pas été plus sucs l'un que l'autre. J'espère que devant M** de fille vous n'avez jamais parlé de la petite aventure du bois... de cette passion de Frédéric...

-- Oh! pour qui me prenez-vous?... Je sais très bien que ce serait maintenant maladroit!... non est hic locus, et cependant Mmc de MontreviMe ne pourrait s'en fâcher; tout ce qui s'est fait avant le mariage ne la F irde pas ; elle a trop d'esprit pour ne pas rire des petites folies que son m ri 8 pu faire étant garçon...

.Malgré son esprit . il y a des choses qu'une femme n'apprend jamais avec plaisir; il faut toujours éviter de dire ce qui peut lui faire croire qu'une autre ap( ae elle le cœur de son mari. Quoique en épou-

sant un jeune homme une femme sache fort bien qu'il a déjà connu

iour, elle se persuade qu'il, n'a jamais aimé personne autant qu'elle ; elle veut être celle qui lui a fait connaître le sentiment le plus vif, et ce serai itte illusion.

— Je comprends tr : st comme un cuisinier auquel on veut bien laisser croire qu'on n'a jamais mangé un m illeur macaroni.

— C'est cela même. On! vous êtes étonnant pour les comparaisons.

D'ailleurs, je crois la jeune femme susceptible de devenir jalouse ; elle aime son mari à un tel point !

— Au fait, je crois que vous avez raison. J'ai remarqué qu'un

elle paraissait moins gaie qu'à l'ordinaire... je présume que c'est parce que son mari s'amusait depuis un quart d'heure à caresser un chat...

— Que le diable vous emporte avec vos chats!... soupçonner tance d'une telle sottise!. .

— Comment, sottise? mais il y a des hommes qui préfèrent leur chien à leur femme, comme il y a des femmes qui aiment mieux leur serin que leur mari... Ce n'est pas pour mon élève que je dis cela. mais...

— Mais Mme de Montreville vous a-t-elle demandé quelquefois, comme à moi, si Frédéric avait toujours eu des moments... de triste.-se, de mélancolie?...

— Ah ! oui, oui, je me souviens que l'autre soir encore elle rn'a dit tout bas : — Frédéric soupire, lui connaissez-vous quelque chagrin? en devinez-vous le motif?

— Eh bien! que lui avez-vous répondu?

— Parbleu! je lui ai répondu : Madame, c'est qu'il a sans doute une mauvaise digestion, et alors la respiration est gênée ; cela m'arrive souvent. Depuis ce temps-là, elle ne m'a plus questionné tarée sujet.

— J'en suis bien persuadé.

Quoique Frédéric soit heureux, il n'a pas oublié la jeune muette du bois, et c'est son souvenir qui le jette quelquefois dans de profondes rêveries. ïl voudrait connaiire le sort de sœur Anne, nais il n'oparler à son père. Le comte lui a dit qu'il veillait sur elle, et Frédéric sait qu'il peut se lier à sa parole; mais ne point savoir où elle est, ce quelle fait... ne point savoir si elle l'aime toujours... L'ii e en

douter, car il a bien fait tout ce qu'il fallait pour cela! Cepend plus son amour pour Constance devient calme, paisible, plus le souvenir de sœur Anne se présente fréquemment à sa pensée; un sourire, une caresse de sa femme lui font aisément oublier la jeune muette... mais plus tard son image revient encore... il semble que le cœur de l'ho, ait toujours besoin de souvenirs on dJ

Depuis pris de as, Frédéric est L'époux de Constance; leur

seul chagrin est de n'avoir point d'enfant. Frédéric désirerait \m Bis, Constance voudrait offrir ;i son époux un gi - a tendresse, et

M. Ménard souhaite ardemment qu'il lui arrive de petits étèi

Le comte de Montreville a' habite point avec ses . mais il

vient souvent chez eux : il a toujours pi on- domestique celui qui t'accompagnait lorsqu'il lut attaqué dans la Eorél pael il a défendu de parler

de cette aventure. Mais un soir, en causant avec les gens de l'office, le valet oublie la défense de son maître ; et comme chacun conte une histoire de voleurs, il ne manque pas de parler des périls qu'il a courus, ainsi que M. le comte, qui a été sauvé, comme par miracle, par une jeune femme muette. Le valet de Frédéric est présent lorsqu'on raconte cette histoire; le lendemain, en habillant son maître, il lui demande si ce qu'a dit Dumont est vrai, parce qu'il croit que Dumont est un menteur, et que jamais M. le comte n'a dit avoir été attaqué par des voleurs et sauvé par une jeune femme muette.

Ces derniers mots attirent l'attention de Frédéric : un secret pressentiment lui dit qu'il s'agit de sœur Anne ; il ne répond rien à son valet, et se hâte de se rendre à l'hôtel de son père. Le comte est absent, mais Dumont y est; Frédéric peut lui parler seul, c'est justement ce qu'il voulait. Aux premières questions, Dumont rougit, il se rappelle la défense du comte, mais il n'y a plus moyen de se taire. D'ailleurs, en disant tout au fils de son maître, il ne croit pas commettre une grande faute, et ne conçoifpas pourquoi M. de Monlreville a voulu faire un mystère de cette aventure.

Frédéric se fait dépeindre la jeune fille que son père a conduite à la ferme; dès les premiers mots, il ne doute pas. que ce ne soit sœur Anne. Il demande mille détails à Dumont; celui-ci lui dit tout ce qu'il sait.

-- Crois-tu qu'elle sera restée dans la ferme? dit Frédéric.

— Oh! oui, monsieur... elle était trop souffrante pour continuer son voyage... et puis, j'oubliais de vous dire qu'elle était sur le point de devenir mère.

— ■ Que dis-tu, Dumont?... cette jeune fille...

— Fille ou femme, je n'en sais rien, mais je vous réponds qu'elle était enceinte.

Sœur Anne aurait un enfant!... Frédéric comprend maintenant pourquoi son père agit avec tant de mystère. Il s'informe exactement du nom du village, de la position de la ferme dans laquelle on a laissé la jeune muette; puis, donnant une bourse à Dumont, il lui recommande à son tour le plus grand secret sur cette aventure et sur leur entretien. Dumont promet de ne plus parler, et se perd en conjectures sur la conduite du père et du fils.

Depuis que Frédéric sait que sœur Anne l'a rendu père, il ne goûte plus un moment de repos. Cette idée le poursuit sans cesse, il brûle du désir de voir son enfant. Ses rêveries sont plus fréquentes, plus souvent son front est chargé de nuages, et Constance l'entend soupirer. La jeune femme n'ose questionner son époux; mais en secret elle souffre et se

tourmente; elle se flattait d'occuper seule Frédéric, de remplir son âme, d'être l'unique objet de toutes ses pensées; mais elle est près de lui, elle presse sa main dans la sienne... ce n'est pas elle qui peut le faire soupirer.

Quand il lui échappe de demander à Frédéric ce qu'il a, celui-ci, s'efTorçant de se remettre, la presse contre son cœur en lui disant : — Que veux-tu que je désire encore?... Mais alors même Constance trouve dans son sourire quelque chose de triste, il ne lui semble pas entièrement heureux.

Frédéric annonce à sa femme qu'il va entreprendre ce voyage qu'il diffère depuis longtemps, mais qui devient indispensable; Constance se flattait que Ménard le ferait à sa place; Frédéric même en avait parlé, mais il a changé de résolution et paraît décidé à partir. Constance n'ose le retenir encore, ni lui proposer de l'accompagner; elle craint de lui être importune, elle craint de le contrarier dans la moindre chose, et d'ailleurs, si Frédéric avait eu envie qu'elle vînt avec lui, il n'aurait eu qu'un mot à dire, elle aurait tout quitté pour le suivre ; mais ce mot, il ne l'a pas dit!... Constance gémit en secret, mais elle ne montre a son mari qu'un front calme et des traits riants.

Frédéric l'a tendrement embrassée ; il lui a promis de hâter son retour, et d'être auprès d'elle dans un mois. Constance tâche de prendre courage, et Frédéric est parti en la recommandant à Ménard et à Dubourg; mais Constance n'a pas besoin de distraction; quoique éloigné, Frédéric sera toujours près d'elle.

On est au mois d'août, dans celte belle saison de l'année où l'on respire avec douceur l'air plus vif des campagnes; Constance veut passer dans sa maison située près de Montmorency tout le temps de l'absence de son mari. Lu, plus tranquille qu'à Paris, il lui semble qu'elle sera plus libre de penser à lui, de compter les instants qui doivent encore s'écouler avant son retour. M. de Montreville va voir sa bru à la campagne. Mais à l'âge du comte on.a des habitudes, les distractions deviennent un besoin. Le comte aime Paris, où il a un grand nombre de connaissances, et dont la vue animée a toujours flatté ses penchants. Après une semaine de séjour à la campagne, il revient dans sa ville favorite se livrer à ses plaisirs accoutumés.

Constance reste seule avec M. Ménard et les domestiques. Ou esl encore au commencement du trimestre, et Dubourg n'est pas à la campagne ; mais Constance n'éprouve pas un moment d'ennui ; quand le cœur est bien occupé, la tête n'est jamais vide; Le vieux précepteur lui tient fidèle compagnie; il lui parle de l'histoire grecque et romaine, cite ses auteurs latins, s'enfonce quelquefois dans l'histoire ancienne; il n'esi

pas certain que tout cela amuse beaucoup Constance; mais lorsque M. Ménard a fini de parler, elle lui l'ait un sourire si aimable que le précepteur est toujours content.

Vers la fin de la journée Constance se rendait au belvédère : c'était son endroit favori ; c'était là que Frédéric et elle avaient commencé à s'entendre, c'était la qu'elle avait ('prouvé les premières impressions de l'amour. Depuis ce temps le belvédère était souvent visité, elle v venait attendre le retour de son époux. Constance, assise sur cette éminence, dominait dans la vallée, et voyait dans la campagne qui environnait les murs de son jardin.

Un beau soir, en promenant ses regards sur le chemin qui passe devant sa maison, Constance aperçoit une jeune femme assise au pied d'un arbre, et tenant un enfant en bas âge dans ses bras ; cette infortunée. qui parait dans la plus affreuse misère, considère avec douleur son enfant, et. tout en le couvrant de baisers, semble livrée au plus violent désespoir. Constance se sent vivement émue. Dans ce moment M. Ménard monte au belvédère.

— Tenez, lui dit-elle, regardez donc cette pauvre femme... comme elle embrasse son enfant... Mais elle semble bien affligée... La voyezvous?...

— Dans l'instant, madame, dit Ménard ; je cherche mes lunettes... où diable les ai-je fourrées?

Dans ce moment la pauvre femme lève les yeux, et apercevant Constance, son regard devient si expressif, si suppliant, qu'il est impossible de ne pas la comprendre.

— Ah!... elle pleure, s'écrie Constance... attendez... attendez, pauvre femme... je descends...

Constance quitte précipitamment le belvédère, tandis que Ménard regarde de tous côtés, en cherchant ses lunettes.

A quelques pas de là, une petite porte donne sur la campagne; Constance l'ouvre, et se trouve bientôt près de l'infortunée qu'elle veut secourir. En approchant de la ranvre femme, elle se sent encore plus touchée, car tous les traits de la mendiante annoncent la souffrance et ie désespoir, mais c'est surtout pour son enfant qu'elle implore la pitié de Constance. En la voyant, elle le lui présente, et de grosses larmes coulent de ses yeux rougis par le malheur.

— Pauvre petit! dit Constance, qu'il est pâle... maigre!... mais les jolis traits !...

Et elle prend l'enfant dans ses bras, en disant à la mère :

— Venez, je vais vous donner de quoi vous remettre... Suivez-moi.

L'infortunée fait quelques pas, mais elle retombe bientôt... elle n'a plus la force de marcher.

— Grand Dieu ! dit Constance, dans quel état est cette malheureuse mère!... Monsieur Ménard, venez donc m'aider à la conduire jusqu'à la maison.

— Me voici... me voici, madame... Elles étaient dans la poche de mon gilet, dit Ménard en arrivant. Oh ! oh ! voilà une personne qui semble avoir besoin d'auxiliaire...

■ — Soutenez-la... aidons-la à marcher... Pauvre femme! qu'elle me fait de peine! Mon Dieu! est-il possible qu'il y ait des gens aussi malheureux !...

— Très possible, certainement, madame; mais il faudrait savoir ca^v; causarum.

Avec l'aide de Ménard et de Constance, qui, tout en tenant l'enfant, soutient encore la mi.-re, la pauvre femme parvient à arriver jusqu'à la mais m. Là, Constance s'empresse de lui donner tout ce qu'elle croit pouvoir lui faire du bien, ainsi qu'à son enfant ; et pendant que la pauvre mendiante reprend des forces, elle la considère avec intérêt.

— Voyez donc, dit-elle à M. Ménard. elle est toute jeune encore... et déjà si à plaindre!... Ses traits sont doux... touchants... Pauvre mer.' ! d'où donc venez-vous?... que comptez- vous faire maintenant?

A ces questions L'infortunée ne répond rien... On en devine la cause : c'était sœur Anne et son lils que Constance venait de seoourir.

Depuis dix jours que la jeune muette était sortie de Paris, elle errait au hasard dans la campagne. Forcée de chercher sans cesse un asile et du pain, souvent rebutée, souvent se privant de nourriture pour en conseï m fils, sœur Anne sentait chaque jour s'affaiblir ses forces el courage, le désespoir s'emparait de son esprit... il minait toutes ses facultés, et lïnfortunée attendait la mort en embrassant son enfant, lorsque le hasard qui l'avait conduite devant la demeure <i" Mm0 de Montreville. permit que eelie-ei l'aperçût et volât à son secours.

Constance, étonnée de ne point recevoir de réponse a ses questions, venait de les renouveler, lorsque sœ ir Anne, portant la main si; lèvres, et secouant tristement la tète, lii sa cruelle situai

— 0 ciel !... elle ne peut ; r... Pau imeî... Et avec son enfant, sans argent.., sans guide... sans pouvoir môme d saroute... Ah! c'est trop., c'est trop de peine à la fois !

Et Constanc mi vers sieur Anne, laisse rouie;- des larmes

que lui arrache la vue de son infortune, tandis que la jeune mue touchée d'une pitié n laquelle elle n est pins accoutumée, prend la

main de sa bienfaitrice, la couvre de baisers, et la presse sur son cœur.

— Ma foi, dit Ménard en tirant son mouchoir, car le bon précepteur n'avait pu voir sans attendrissement ce tableau, ma foi... je conviens que la position était critique... D'ailleurs la langue est fort nécessaire dans tout le cours de la vie, et quiconque n'a point de langue, ou ne peut pas s'en servir, est comme un renard sans queue, un papillon sans ailes, ou un poisson sans nageoires.

Constance continue à donner tous ses soins à sœur Anne et à son fils ; l'enfant rit déjà dans ses bras ; il est dans l'âge heureux où le chagrin passe devant un gâteau ou un jouet ; Constance ne peut se lasser de l'embrasser.

— Tenez donc, dit-elle à M. Ménard, regardez comme il me sourit...

— Je le crois bien, vous lui donnez des bonbons. On prend les hommes avec des paroles sucrées, et les enfants avec du sucre sans paroles. Les enfants montrent en cela plus de sagesse que les hommes.

— Les jolis traits, les beaux yeux!... Je ne sais si c'est une illusion, mais il me semble qu'il a les yeux de mon mari.

— ■ De mon élève?... Oh! il me paraît difficile que des yeux de deux ans ressemblent à des yeux de vingt-trois.

— Pauvre petit! je sens que je l'aime déjà... Que je serais heureuse d'en avoir un comme cela!...

— Cela viendra madame : Sara avait quatre-vingt-dix ans lorsqu'elle donna le jour à Isaac. Vous avez encore du temps devant vous.

Sœur Anne éprouvait une bien douce jouissance envoyant Constance caresser son fils. Mme de Montreviile ne pouvait se lasser de le considérer, car elle trouvait dans ses traits quelque rapport avec ceux de son époux. M. Ménard regardait sœur Anne avec commisération : il était bien loin de se douter que cette pauvre mendiante était cette jeune fille qu'il avait aperçue dans le bois de Yizille, assise auprès de Frédéric. Comment aurait-il pu la reconnaître!... il ne lavait vue qu'un moment, et alors elle était rayonnante de plaisir et d'amour, alors ses traits charmants n'étaient point flétris par les larmes et la douleur ; la fatigue d'une route pénible, des souffrances sans cesse renaissantes, n'avaient point encore rendu sa démarche chancelante. Enfin, Ménard n'avait jamais su que la jeune fille était muette ; il ne pouvait donc, en ce moment, soupçonner qu'elle était devant lui.

— Savez-vous écrire, pauvre femme? dit Constance à sœur Anne. Celle-ci lui fait signe que non. Quel dommage!... J'aurais voulu savoir le nom de ce joli enfant!...

La jeune muette regarde vivement autour d'elle. On l'a conduite

Frédéric! s'écrie Constance... (P. 333.)

dans une salle basse qui donne sur Le jardin. Elle en sort en faisant signe à Constance de la suivre. Elle casse une branche au premier buisson; pais, se penchant vers la terre, elle trace sur le sable qui couvre Les allées du jardin le nom de son enfant.

— Frédéric! s'écrie Constance en lisant Le nom que s. m;- A.nne vient de tracer. Quoi! votre enfant se nomme Frédéric?... Ah! je sens

MV. 333. - TAU. DE KOCK. - El». I. ROI FF RI C". LIV. 333

qu'il m'en sera encore plus cher... Frédéric! mais c'est justement le nom de mon mari... Qu'en pensez-vous, monsieur Ménard? n'est-ce pas singulier?

— Je n'y vois rien de fort extraordinaire, dit le précepteur. Comme il y a une grande quantité de Martin, de Pierre et de Paul, il peut se trouver aussi beaucoup de Frédéric. Je ne connais que le nom de Thésaurochrysonicoclwysides, inventé par Plaute, qui ne soit pas devenu commun... Aussi, si j'avais eu un fils, je ne l'aurais pas nommé autrement quoique le nom ne soit pas très coulant.

Constance a pris de nouveau le petit garçon dans ses bras. Elle l'appelle Frédéric, et l'enfant, répondant à ce nom qu'on lui donnait à la ferme, balbutie le mot de maman et semble chercher des yeux les bons villageois qui l'appelaient ainsi.

— Je veux absolument que mon mari voie cet aimable enfant, dit Constance ; puis, après avoir réfléchi quelque temps, elle s'approche de sœur Anne et lui prend la main, suivant attentivement ses moindres signes, afin de comprendre ses réponses.

— Où alliez- vous avec votre enfant?... Elle n'en sait rien!... Malheureuse femme! vous n'avez donc plus ni père ni mère?,.. Ils sont morts!... Et le père de cet enfant, votre mari, pourquoi n'est-il pas avec vous?... Eiie pleure!... Pauvre petite!... Il l'a abandonnée ! ... Abandonner un si joli enfant... une femme si intéressante ! si infortunée!... Ah! c'est affreux !... il faut avoir un cœur bien dur ! jlais consolez-vous, séchez vos larmes, je ne vous abandonnerai pas, moi... Oui, j'y suis résolue, je veux prendre soin de vous, de votre enfant. Vous ne me quitterez plus. Vous logerez près de moi; je vous occuperai à des ouvrages d'aiguille ; je vous apprendrai à travailler, je ferai élever votre fils sous vos veux. Mon mari est bon, sensible, généreux, oh! je suis bien cerl qu'il ne me blâmera pas de ce que je fais. Il vous aimera aussi, et vous finirez vos jours avec nous. Entendez-vous, pauvre mère, ne pleurez plus?... ne tremblez plus pour votre enfant... Désormais la misère ne vous atteindra pas!... Eh bien! voyez donc, monsieur Ménard, elle se jette à mes pieds, elle me baise la main!... comme si j'étais un Dieu !... A quoi donc servirait la richesse, si l'on ne savait pas faire un peu de bien!

— Madame, faire la charité est un des préceptes de l'Evangile, malheureusement tout le monde ne le met pas en pratique comme vous !...

— Mais il est temps de s'occuper de loger cette jeune femme, dit Constance en ramenant sœur Anne vers la maison. Après toutes les fatigues qu'elle a endurées, elle doit avoir besoin de repos. Où la feronsnous coucher?... Ah! ce petit corps de logis qui touche à la serre dans le

jardin. Mon mari voulait en faire un cabinet d'étude; mais il travaillera dans son appartement. Oui, c'est cela; monsieur Ménard, veuillez donner des ordres... Qu'on y porte un lit, tout ce qu'il faut pour ce soir; demain je le ferai arranger entièrement. Là, elle sera tranquille, elle aura son fils auprès d"elle, et dès le matin elle pourra le promener dans le jardin.

M. Ménard est allé dire aux domestiques de préparer un logement dans le pavillon du jardin. Pendant ce temps, Constance reste avec sœur Anne, qui ne sait comment lui témoigner toute sa reconnaissance, et dont les traits semblent déjà moins abattus. Constance, en l'examinant, la trouve à chaque instant" plus intéressante; la jeune muette n'a rien de ces mendiantes qui semblent vouloir arracher, à force de plaintes ou d'importunités, quelques secours qu'elles reçoivent avec insensibilité. Sœur Anne est douce, craintive; elle est étonnée de l'intérêt qu'elle inspire; on lit dans ses yeux la reconnaissance qu'elle en éprouve, et il règne dans son air, dans toute sa personne, quelque chose qui, malgré sa misère, semble annoncer qu'elle n'est point née dans les dernières classes de la société.

— Plus je la regarde, dit Constance, plus je m'étonne que l'on ait pu l'abandonner... Ses traits sont délicats, ses yeux doux et pleins de charmes... Comme elle sera bien sous d'autres vêtements!... Et toi, cher petit, oh! je veux bien avoir soin de toi.

Ménard vient annoncer que tout est disposé dans le pavillon du jardin pour y recevoir la pauvre femme et son fils : Constance prend sœur Anne sous le bras ; elle la conduit au pavillon, regarde si rien ne lui manque pour la nuit, et la quitte en l'engageant à se livrer au repos et à ne plus se chagriner.

Sœur Anne presse sa main sur son cœur, et Constance s'éloigne tout émue en disant à Ménard : — Ah ! maintenant je trouverai moins longue l'absence de Frédéric! Je sens que le meilleur moyen de se distraire de ses peines est de soulager celles des autres.

Page 1