ARRIVÉE DE DUBOURG L'ORAGE SE FORME
Sœur Anne, en s'éveillant le lendemain malin, craint un moment que tout ce qu'elle voit ne soit qu'une illusion. Après avoir souffert ce que la misère a de plus affreux, après avoir erré si longtemps, el souvent sans obtenir un asile pour reposer sa tète et celle de son lils ; après avoir éprouvé tout ce que peut ressentir une mère qui tremble à chaque instant
pour les jours de son enfant, se trouver dans un séjour élégant, commode, couchée dans un bon lit, rassurée sur son sort à venir ; au lieu du froid dédain de la pitié, recevoir les soins touchants d'une femme généreuse, qui double le bien qu'elle fait par la grâce qu'elle y met, c'est passer subitement dans une situation si différente que le cœur ému craint de se livrer au sentiment d'un bonheur auquel il ne peut croire encore.
Sœur Anne embrasse son fils; puis elle se lève et le conduit dans le jardin qui entoure le corps de logis où elle loge. Quel délicieux séjour!... quel bonheur de l'habiter, d'y soutenir les premiers pas de son enfant ! Le petit Frédéric court déjà seul dans les allées de lilas et de roses; lorsqu'il chancelle, un sable épais amortit sa chute, et l'enfant attend en souriant que sa mère vienne l'aider à courir de nouveau.
Constance est éveillée de bon matin; toute la nuit elle a pensé à la jeune muette et à son fils; le bien qu'elle veut leur faire ne lui permet pas de goûter de repos, car le plaisir a aussi son insomnie, et les femmes mettent dans tout ce qu'elles veulent faire plus d'ardeur, plus de sentiment que les hommes. Si pour une parure, un objet frivole, elles paraissent quelquefois fort préoccupées, que d'âme, que de sensibilité ne mettentelles point dans une bonne action!
Mme de Monlreville se hâte de descendre au jardin; elle veut aller voir sa protégée. Elle trouve sœur Anne et son fils sous un bosquet de chèvrefeuille. L'enfant joue aux pieds de sa mèi;e, qui en voyant Constance vole au-devant d'elle, et s'empare d'une de ses mains, qu'elle tient longtemps sur son cœur.
— Déjà levée! dit Constance en embrassant le petit Frédéric, comment avez-vous passé la nuit?... Bien... Tant mieux!... Après tant de fatigues, vous avez besoin de beaucoup de repos. Ce pauvre petit!... il me sourit... on dirait déjà qu'il me reconnaît. Mais je ne veux pas que vous gardiez ces vêtements; venez, venez avec moi, je vais vous donner une de mes robes... Elle vous ira; nous sommes à peu près de la même taille... Oh ! je n'entends pas qu'on me refuse, songez qu'il faut obéir, ou je me fâcherai.
Constance emmène sœur Anne et son fils dans son appartement. Là elle cherche dans ses robes les plus simples, et force sa protégée à s'en revêtir. Sous ce nouveau costume, la jeune muette semble prendre des grâces nouvelles, et sa timidité, son embarras n'ont rien de cette gaucherie que tant de gens laissent percer sous des vêtements qui ne sont pas faits pour eux.
— Elle est charmante, dit Constance, qui appelle sa femme de chambre, et lui fait arranger bien simplement, mais avec goût, les cheveux
de la jeune femme. Comme elle est bien ainsi!... Et dans quelques jours, lorsqu'elle sera entièrement remise de ses fatigues, lorsque son teint sera un peu plus animé, elle sera mieux encore. Allons, venez vous voir, et ne baissez pas les yeux... Est-ce qu'il faut être honteuse parce qu'on est jolie?
Constance conduit sœur Anne devant une psyché. La jeune muette s'y regarde en hésitant d'abord; mais bientôt elle se rassure un peu, un doux sentiment de plaisir colore son visage : une femme peut-elle être insensible à ce qui l'embellit? Sœur Anne, après s'être regardée quelques minutes, va se jeter aux genoux de Mme de Montreville.
— Oh ! je n'entends plus qu'on se mette à mes genoux, dit Constance en la relevant; je désire que Ton m'aime et que Ton soit heureuse : voilà tout. Quant à votre fils, je veux qu'il soit beau aussi, et j'enverrai chercher à Paris tout ce qu'il faut pour lui.
M. Ménard, que le souvenir de la pauvre mendiante n'a point empêché de dormir comme à son ordinaire, descend enfin, et reste tout surpris en apercevant sœur Anne si différente de la veille.
— Eh bien, monsieur Ménard, comment la trouvez-vous? lui dit Constance.
— Ma foi, madame, je la trouve si bien que je ne la reconnais pas.
— C'est que sous ses autres habits vous n'aviez vu que son malheur, sans remarquer la délicatesse de ses traits.
— Il est certain que le malheur enlaidit considérablement. D'ailleurs en tout l'élégance ajoute aux charmes. On ne dîne pas si bien quand la nappe est malpropre, et le vin le plus ordinaire semble meilleur dans un verre à patte.
Toute la journée, Constance est occupée de ce qu'elle veut faire pour sœur Anne. L'appartement du premier, dans le pavillon, est arrangé et orné de tout ce qui peut le rendre encore plus agréable. Par les ordres de Mm0 de Montreville, on y porte un joli berceau que l'on place auprès du lit de la jeune mère. Les croisées sont garnies de caisses de fleurs.
— Elle ne peut avoir d'autres plaisirs, dit Constance; les livres, la musique lui sont étrangers; la pauvre petite ne sait encore rien faire, il faut bien l'entourer de ce qui lui plaît.
Pour tant de bienfaits, sieur Anne ne sait comment peindre sa reconnaissance. Constance s'amuse de l'étonnement que chaque chose nouvelle fait éprouver à la jeune muette. C'est surtout en entendant, pour la première fois, les sons du piano, auxquels Constance mêle sa douce voix, que sœur Anne éprouve un charme, un plaisir qui va jusqu'aux larmes. Le plaisir
de la musique est vivement senti par cette âme brûlante qui ne sait pas cacher ses sensations.
En regardant coudre, broder, sœur Anne soupire et laisse voir le chagrin qu'elle ressent de n'en savoir pas faire autant. Mais Constance se charge de lui montrer, et la jeune muette a un si grand désir de se rendre utile qu'en fort peu de temps elle t'ait tout ce qu'elle voit faire.
Huit jours se sont écoulés depuis que Constance a recueilli chez elle sœur Anne et son fils, et chaque instant semble augmenter encore l'attachement qu'elle leur porte. L'enfant a bien vite aimé Constance, qui le comble de caresses, et sœur Anne, toujours douce, attentive, reconnaissante, prouve à Mmc de Montreville qu'elle a bien placé ses biens
Un matin, pendant que la jeune muette promenait son fils dans les jardins. Dubourg arrive à la maison de campagne de son ami : on était alors à plus de la moitié du trimestre, et Constance, qui connaissait un peu par son mari les habitudes de Dubourg, s'étonnait de ne point le voir arriver.
— Soyez le bienvenu, lui dit M-Jie de Montreville ; vous aviez prorais à mon mari de venir me voir pendant son absence; mais je commençais à être fâchée contre vous.
— ?>Iadame, dit Dubourg en souriant, je ne suis pas de ces amis qui ont la prétention de faire oublier les maris; mais, si je puis vous distraire un peu, me voici tout à vous jusqu'au trimestre prochain, et toute l'année, si je vous étais bon à quelque chose.
— Oh! vous verrez du nouveau ici... j'ai quelqu'un avec moi. . Pendant l'absence de Frédéric, j'ai fait une connaissance...
— Vraiment! je suis bien sûr que celle-là sera aussi du goût de votre mari.
— Mais je l'espère bien.
— Mon cher Dubourg, dit Ménard, madame ne vous dit pas qu'elle a recueilli, pris chez elle une pauvre femme et son fils; elle ne se vante pas du bien qu'elle fait.
— Allons, taisez-vous, monsieur Ménard; est-ce que cette jeune femme ne mérite pas tout ce que j'ai fait pour elle? Pouvais-je mieux placer mes bienfaits?
— Je conviens qu'elle apprend parfaitement à travailler... Je compte incessamment lui apprendre à lire...
■ — Vous verrez, Dubourg, comme elle est jolie, comme elle est intéressante... Et son fils, un enfant de deux ans, qui est charmant!..,
— Ah! elle a un fils?...
— Oui, et je suis sûre que vous trouverez comme moi qu'il ressemble...
Mais je veux que vous ]e disiez vous-même ; je cours la chercher. Constance est déjà dans le jardin.
— L'aimable femme ! dit Dubourg ; que Frédéric doit se trouver heureux! Et cependant le voilà déjà qui voyage !
— Mon cher Dubourg. les affaires vont avant tout... Une prise, s'il vous plaît... Mon élève a hérité par sa femme de terres, de fermes... Il faut bien connaître ses propriétés.
— Et pourquoi ne pas emmener sa femme avec lui ? Pensez-vous qu'elle n'aurait pas été bie$ aise d'accompagner son mari ?
— Je ne dis pas, mais... Il est bon... vous le prenez toujours au même endroit ?
— Hum!... pourvu que ce voyage ne cache pas quelque projet! Je sais que Frédéric serait désolé de causer la moindre peine à sa femme,
s je sais aussi que ces hommes si sentimentals prennent feu en entenun soupir !
— Je vous dis que mon élève visite ses biens... que diable!... Et le domino, commençons-nous/à être fort?
— Beaucoup plus que vous, qui ne devinez jamais où est le doublosix. Mais allons rejoindre Mme de Montreville; je suis curieux de voir cette femme dont elle prend soin.
— C'est une femme avec laquelle il serait difficile de ne point s'accorder, car une querelle ne peut- naître qu'à l'issue d'une discussi or, quand il n'y a point de discussion, il ne peut pas naître de querelle, et il ne peut pas se former de discussion, puisque...
Mais Dubourg n'écoute plus Ménard : il est déjà dans le jardin; il de loin ?,Im0 de -Montreville, tenant un enfant dans ses bras,
d'elle une jeune femme velue d'une simple robe blanche et coiffée en cheveux ; îl s'avance... cette jeune femme l'aperçoit... elle court, elle vole au-devant de lui, elle s'est emparée de son bras, elle le r avec
anxiété... et Dubourg reste stupéfait, car il vient de reconnaître sœur Anne.
— Mon Dieu!... qu'a-t-elle donc? dit Constance en s'approchant de Dubourg, qui ne revient pas de sa surprise en retrouvant la jeune mu sous un costume si différent et près de C ce, qui tient son enfant dans ses bras. Quel effet votre présence vient de produire sur elle !... voyez donc comme (die vous ... elle semble vous questionner... comme ses yeux vous interrogent !... vous connaissez donc cette pauvre petite?...
— Mais... non... je... Ab!... si, si... je l'ai vue autr
est si différente d'alors; ce co tume... cet enfant... Ma foi, je oe la reconnaissais pas...
Dubourg est troublé, embarrassé, il ne sait ce qu'il doit dire, et sœur Anne lui tient toujours le bras, et ses yeux le supplient de lui parler.
— Comment! vous la connaissez? dit Constance avec surprise ; mais que vous veut-elle donc maintenant?... ne pouvez- vous deviner ce qui paraît tant l'intéresser?...
— Oh!... pardonnez-moi... je commence à comprendre. J'ai connu l'amant de cette pauvre fille... et elle me demande de ses nouvelles.
— Mais répondez-lui donc bien vite, alors... voyez... ses yeux sont pleins de larmes...
— Ma foi... je n'ai rien de bon à lui dire... son séducteur est passé en pays étranger... sans doute elle ne le reverra jamais... Je ne sais ce qu'il est devenu! dit Dubourg en s'adressant à sœur Anne; ainsi que vous, je ne l'ai pas revu... Ainsi, ma chère enfant, il faut tâcher de l'oublier!...
Sœur Anne, qui prêtait la plus grande attention à chaque mot de Dubourg, laisse retomber sa tète sur son sein lorsqu'il a fini de parler; puis, donnant un libre cours à ses larmes, va s'asseoir sous un bosquet, où elle se livre à toute sa douleur.
— Pauvre femme ! dit Constance ; hélas! elle aime toujours celui qui l'a abandonnée... Qui a donc pu abuser de son innocence?.,.
— Madame, c'est un jeune peintre... il voyageait alors... pour son instruction... En cherchant des sites,- il a rencontré sœur Anne... car c'est ainsi qu'elle se nomme... Elle est, je crois, fille de paysans... cependant, je ne vous l'affirmerai pas, je ne connais point sa famille; enfin mon ami l'a vue... il en est devenu amoureux... Ces peintres ont l'imagination exaltée... et il en est résulté un enfant... Voilà tout ce que je sais, car je n'ai vu cette jeune fille qu'une fois, en me promenant avec mon ami.
>- Il est bien coupable à mes yeux!... Vous autres, messieurs, vous traitez cela légèrement!... Séduire une femme, la quitter ensuite, ce ne sont pour vous que des étourderies de jeunesse, dont souvent même vous vous vantez!...
— Oh! madame, je puis me flatter de n'avoir jamais séduit personne!
— Je parle en général; mais je suis bien certaine que mon Frédéric n'a point imité l'exemple de tant d'étourdis!... il est trop sensible, trop aimant, pour chercher à abuser un jeune cœur ! Voyez quelles suites terribles peuvent avoir de tels égarements. Cette pauvre petite, se voyant grosse, aura abandonné ses parents, fui le lieu de sa naissance. Sans ressources, et privée de cet organe si nécessaire dans le monde, elle courait au hasard dans la campagne, dans la ville... en proie aux horreurs du besoin !... L'infortunée! combien elle a dû souffrir!...
3il
Dubourg se creuse la lète. (P. 344.
Ah ! si vous l'aviez vue, lorsque j<' l'ai recueillie, elle vous aurail fait peine!... Mais désormais elle ;i trouvé une amie, je ne l'abandonnerai point, et si je ne peux pas la rendre entièrement au bonheur, auprès de moi, du moins, elle n'aura plus à craindre la misère.
Dubourg m1 répond rien, la vue de sœur Anne lui donne in>j> à penser. — Votre présence a renouvelé son chagrin, en lui rappelant -mi
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séducteur, dit Constance ; éloignez-vous un moment, je vais tâcher de la consoler, quoique je sache bien que pour de telles peines il n'y a point de consolation. Si Frédéric m'oubliait, pourrais-je encore goûter un instant de bonheur?... mais du moins elle a un fils, et ses caresses adouciront sa douleur.
Constance va porter le petit Frédéric sur les genoux de sa mère, et, pendant ce temps, Dubourg retourne vivement dans la maison, où il cherche Ménard, qui ne sait que penser en voyant la mine effarée de son ancien compagnon de voyage.
— Tout est perdu ! monsieur Ménard, s'écrie Dubourg en s'arrêtant devant le précepteur.
— Comment.., qui est-ce qui est perdu?... est-ce encore la berline du roi Stanislas ou la tabatière du roi de Prusse,? Vous savez bien que ie ne donne plus là-dedans.
—7- Eh! laissons là toutes ces folies... l'événement est fort sérieux, il s'agit du bonheur, du repos de Frédéric et de sa femme...
— Je gage que ce n'est pas vrai, il vient encore me faire un conte pour m'attraper, mais non me ludit amabilis insania.
— Voulez-vous m'écouter, monsieur Ménard ? morbleu ! comment un homme de votre âge n'a-t-il pas su prévenir un tel événement ?
— Qu'est-ce à dire, mon âge?... monsieur Dubourg, je vous prie de vous expliquer.
■ — Quoi I vous laissez Mm* de Montre ville recevoir, loger chez elle...
— Qui donc?
— Eh morbleu! celle pour qui Frédéric a fait mille folies, celle qui lui avait tourné la tête, près de laquelle il 'a vécu six semaines dans un bois... celte jeune fille qu'il adorait, qu'il aime peut-être encore!... car le cœur de l'homme est indéfinissable!... Enfin, sœur Anne, la petite muette du bois, la jeune fille de Vizille, c'est [elle que Mme de Montreville loge dans sa maison.
— Ah! mon Dieu!... que m'apprenez-vous là?
— Comment ! vous ne l'aviez pas reconnue ?
— Reconnue!... une femme que j'avais aperçue une seule minute, et de loin... Je ne regarde pas les jeunes filles comme vous, monsieur ; et pouvah-je me douter... savais-je qu'elle était muette? me l'avait-on dit? mais on ne me dit rien, et puis on veut que je devine !... que je sache!... Ces jeunes gens sont inconcevables ! pensez-vous que je saurais le latin si on ne me l'avait pas montré?
• — Eh bien ! vous le savez maintenant...
— Parbleu! on m'a assez battu pour cela!... Dieu! que de coups de
règle pour YEpitome et combien de pensum pour les fables de Phèdre !
— Par grâce, monsieur Ménard, c'est de sœur Anne que je vous parle, c'est elle qui est ici, près de la femme de Frédéric...
■ — J'entends bien, j'entends très bien!
— Quand Frédéric reviendra, elle le verra; son trouble, les larmes, les caresses de cette jeune fille découvriront la vérité... songez-vous alors à ce qu'éprouvera Mme de Montreville, en voyant un époux qu'elle adore et qu'elle croit un modèle de fidélité, en le voyant retrouver dans sa maison une maîtresse, un enfant... un enfant surtout!...
— Oui, oui, je songe à tout cela...
— Eh bien! parlez... Que faut-il faire?...
— Je n'en sais rien!
— Il est impossible de laisser sœur Anne habiter sous le même toit que Frédéric...
— Sans doute... c'est fort embarrassant! mais elle était si malheureuse !. ..
— Pensez-vous que je veuille l'abandonner? Ah ! je n'ai que seize cents livres de rente, mais je les lui donnerais de bon cœur pour que sa présence ne troublât point le repos des jeunes époux. Oui, je travaillerai s'il le faut, ou je passerai chez Frédéric mes trimestres entiers; mais cette jeune femme et son enfant seront à l'abri du besoin.
— C'est très bien, mon cher Dubourg, et si je possédais quelque chose.. . mais je n'ai que mes vieux classiques qui ne lui seraient d'aucune utilité puisqu'elle ne sait pas lire.
— Mais comment parvenir maintenant à faire quitter cette maison a so?ur Anne?
— Voilà ce qui serait fort difficile : Mmo de Montreville aime déjà beaucoup la jeune muette; elle est surtout folle de son enfant ; elle trouve qu'il ressemble à mon élève. Eh! mais, au fait, je conçois d'où vient cette ressemblance.
— Je ne sais qu'inventer ! qu'imaginer!... Quand revient Frédéric?..
— Dans huit jours, nous avons Le temps!...
— Le temps!... ah! ces huit jours seront bien vite écoulés... et s'il trouve sœur Anne ici!...
— lime semble pourtant que nous pourrions défendre ;i la petite de parler.
— Je sais bien qu'elle ne parlera pas; niais ses gestes, l'expression de ses trails en diront assez.
— Eh bien! je vous jure que très souvent je n'y comprends rien du tout.
Dubourg met son esprit à la torture pour trouver le moyen d'éloigner sœur Anne et son fils; M. Ménard reste les yeux fixés sur sa tabatière, et fait semblant de chercher aussi, quoiqu'il ne songe alors qu'à un pâté de lièvre arrivé la veille de Paris, et qu'on doit entamer au dîner.
Constance revient avec la jeune muette et son enfant : les traits de sœur Anne annoncent ladouleur, mais elle est plus calme, plus résignée; en revovant Dubourg- elle sourit tristement, et lui présente son fils, qu'il regarde avec intérêt; effrayé de la ressemblance qu'il remarque déjà entre ses traits et ceux de son père.
— Ne le trouvez-vous pas charmant? dit Constance.
— Oui, madame , répond Dubourg- en embrassant l'enfant, je le trouve fort gentil.
— Ressemble-t-il à son père?...
— Beaucoup.
— Et vous ne trouvez pas qu'il a dans le regard quelque chose de mon mari ?
• — Oh ! pas du tout î...
— C'est singulier ! cela m'avait frappée. Il se nomme Frédéric aussi : ce cher petit; je crois que je l'en aime davantage.
Constance prend l'enfant dans ses bras, sœur Anne la reg-arde ave? attendris ement, et Dubourg détourne les yeux pour cacher les sensations que ce tableau lui fait éprouver.
Pendant le reste de la journée, Dubourg se creuse la tête pour savoir comment il pourra faire sortir sœur Anne de chez Mme de \îontrevi!!e. rftais i! ne peut s'arrêter à aucun projet. Comment emmener la jeune femme loin d'une demeure où on lui prodigue les soins les plus touchants, ou son (ils est comblé de caresses? Sœur Anne, bien loin d'y consentir, ne verrait dans ce dessein qu'une affreuse ingratitude, et son cœur aimant et reconnaissant est incapable d'en concevoir la pensée. Lui apprendre que le mari de Constance est son séducteur, ce ne serait pas encore le moyen de la faire consentir à s'éloigner; le désir de voir Frédéric l'emporterait dans son âme sur toute autre considération. Elle se croit unie à son amant par les serments qu'ils ont faits; pourrait-elle concevoir qu'une autre femme a des droits, sinon plus justes, du moins plus sacrés que les siens?
Dnbourg n'ose donc risquer ce moyen, et il se tourmente en vain pour en trouver un autre. Puis il va à Ménard et lui dit :
— Eh bien! avez-vous imaginé un expédient pour engager sœur Anne à quitter cette maison?
• Et Ménard, après avoir pris du tabac et réfléchi pendant cinq
minutes, emmène Dubourg" dans un coin et lui répond à voix basse :
— Je ne trouve rien du tout.
En causant avec Constance, Dubourg- tâche de l'engager à envoyer la jeune muette et son fils demeurer dans une de ses terres éloignées de Paris ; mais Mm0 de Montreville repousse avec force cette idée :
— Pourquoi donc, dit-elle, me priverais=-je de la société de cette jeune femme, de la vue de son fils, que j'aime comme s'il m'appartenait? Loin de moi, aurait-on pour cette infortunée tous ces soins qui adoucissent sa situation?... Non, je ne m'en séparerai jamais ; chaque jour, je sens que je m'y attache davantage; si vous saviez combien elle est reconnaissante de ce que je fais pour elle!... Àh ! j'ai lu dans le fond de son âme! je n'ai point mal placé mes bienfaits, et je suis certaine que Frédéric ne me blâmera pas.
— Ma foi!... se dit Dubourg, j'ai fait tout ce que j'ai pu!... et quand je me donnerais la migraine pour séparer ces deux femmes, je crois que je n'y parviendrais pas ; laissons donc aller les choses, et attendons les événements. Tout ce que je pourrai faire, ce sera de prévenir Frédéric quand il reviendra.
Le soir du jour où Dubourg est arrivé, Mme de Montreville lui dit :
— Je veux vous rendre témoin du plaisir que la musique fait éprouver à cette jeune infortunée; lorsqu'elle m'entend chanter et loucher du piano, il me semble toujours qu'elle va parler...
Constance prend sœur Anne par la main et la fait asseoir auprès de son piano ; la jeune muette est plus triste qu'à l'ordinaire : la présence de Dubourg- a renouvelé tous ses chagrins; cependant elle sourit à sa bienfaitrice, et fait tous ses efforts pour paraître moins affligée.
Déjà Constance a joué plusieurs morceaux, quand elle s'arrête en disant:
— Mais je ne lui ai pas encore chanté celle jolie romance que mon mari aime tant...
Constance prélude à sa romance ; Dubourg fait peu d'attention à la musique. Il songe toujours au hasard singulier qui a réuni sieur Anne el l'épouse de Frédéric ; M. Ménard est assis dans un coin du salon, où il fait tout ce qu'il peut pour comprendre la mesure, et le petit Frédéric joue aux pieds de sa mère, qui écoute attentivement sa bienfaitrice.
A peine Constance a-t-elle «lit les premiers mots de la romance, que sœur Anne éprouve un trouble qui semble s'accroître à chaque* instant; elle se penche vers Mrac de Montreville, elle écoute, mais elle respire à peine; tout son corps frémit . toutes ses facultés sont absorbées par un puissant souvenir... et Constance n'a pas eue >re achevé son couplet, qu'une pâleur mortelle se répand sur tous Les traits de la jeune muelle : elle pousse un gémissement plaintif el perd connaissance,
Occupée de sa musique, Constance n'avait pas remarqué le trouble de sœur Anne ; mais au gémissement qu'elle vient de pousser, elle a volé vers elle.
■ — Grand Dieu ! qu'a-t-elle donc ? elle perd connaissance ! s'écrie Mm0 de Montreville, tandis que Dubourg se hâte d'aller soutenir la jeune femme, et que M. Ménard court chercher des sels et appeler du monde.
— Concevez-vous ce qu'elle peut avoir? Elle m'écoutait avec plaisir, et tout à coup elle s'évanouit...
— Madame, dit Dubourg qui veut profiter de cette circonstance, ne vous êtes-vous pas aperçue que cette jeune femme n'a pas toujours la tête à elle, et qu'il y a des moments... où elle semble en délire?
— Mais non, je n'ai jamais vu cela. Depuis qu'elle est ici, elle a to.ujours été fort raisonnable, et sa mélancolie me semble très naturelle... Pauvre petite!... elle ne rouvre pas les yeux/..
— Oh! cela ne sera rien... l'émotion qu'elle a éprouvée ce matin en me voyant est sans doute la cause de cet évanouissement.
— Je le pense aussi.
Ménard revient armé d'une douzaine de flacons. Pendant longtemps, tous les soins sont inutiles : sœur Anne ne recouvre point ses sens, et Constance se désespère; enfin, un long soupir annonce que la jeune muette revient à la vie, et bientôt elle ouvre les yeux. Son premier regard est pour son fils : trop jeune encore pour avoir connu le danger de sa mère, il n'a pas interrompu ses jeux. Sœur Anne le prend, l'embrasse, puis, regardant tous ceux qui l'entourent, semble les remercier de leurs soins.
— Venez vous reposer, lui dit Mme de Montreville; cette journée a renouvelé toutes vos peines, vous avez besoin de Jes oublier dans le sommeil.
Mais, au lieu de suivre Constance ; sœur Anne lui prend la main, et la reconduit devant le piano en lui faisant signe de s'y asseoir :
— Non, demain, dit Constance, la musique vous émeut trop... vous m'entendrez demain.
Sœur Anne joint ses mains vers elle, et ses regards sont tellement expressifs, ils demandent avec tant de force ce qu'elle désire, que Constance n'a plus le courage de le lui refuser : elle se remet au piano, et Ménard dit tout bas :
■ — Cette femme-là aime passionnément la musique, on aurait bien dû lui apprendre à solfier.
Constance commence un air, sœur Anne l'arrête ; et, secouant vivement la tête, semble lui dire : « Ce n'est pas cela. » Mme de Montreville
en joue un autre, et la jeune muette n'est pas encore satisfaite. Enfin, Constance se rappelle qu'elle chantait une romance lorsqu'elle s'est interrompue ; elle la chante de nouveau, et à peine a-t-elle commencé, que le trouble de sœur Anne, l'attention qu'elle lui prête, annoncent que c'est bien cela qu'elle désirait entendre.
— Voyez donc comme cette romance l'agite! dit Constance; c'est celle que Frédéric aimait tant!...
Constance n'a pas achevé ces mots, que la jeune femme lui prend la main, la lui serre avec force, et lui fait un signe affirmatif. Mais JVIme de Montreville ne la comprend pas : elle regarde Dubourg, qui lui dit tout bas :
— Je vous assure qu'elle a des moments où elle ne sait pas ce qu'elle fait... Partout elle croit voir son amant; l'amour lui tourne la tête.
Le trouble de sœur Anne est un peu calmé ; les larmes se sont fait un passage. Elle pleure, mais elle paraît soulagée. Constance la regarde avec attendrissement en répétant souvent :
— Pauvre petite!... qu'il est coupable, celui qui t'a abandonnée!... Pendant quelques moments, tous ceux qui entourent sœur Anne
gardent le silence. Constance, pour calmer la douleur de la jeune muette, a recours à son moyen ordinaire : elle va prendre le petit Frédéric et le porte dans les bras de sa mère; celle-ci regarde sa bienfaitrice avec reconnaissance, et, après avoir couvert son fils de baisers, se lève et se dispose à gagner son logement.
Constance veut absolument la reconduire jusqu'au pavillon du jardin; là, elle la quitte, en rengageant de nouveau à prendre courage.
— Vos peines finiront, lui dit-elle, j'en ai l'espérance... Oui, votre séducteur reviendra à des sentiments plus dignes de l'homme que vous aimez; il ne peut vous avoir entièrement oubliée... Dubourg n'est peutêtre pas bien informé. Séchez vos larmes, un jour vous le reverrez : et comment pourrait-il vous quitter encore, lorsque vous mettiez ce cher enfant dans ses bras?
Ces douces paroles pénètrent au fond du cœur de sœur Anne ; elle se livre au doux espoir que GftQsfaïïce vient de lui faire entrevoir, et ! quitte moins malheureuse. Mmo de Montreville regagne lentement son appartement; la vue des peines de celle qu'elle a sauvée de la misère lui fait éprouver une tristesse involonlaire; Frédéric n'est pas là pour la distraire, pour lui faire tout oublier: jamais elle n'a été aussi longtemps réparée de lui, et cetle absenc ' -ni aussi sa mélancolie.
M. Ménard s'est relire en disant à Uuboi
— Voici une journée qui a été i'orl orageuse.
— Ah! répond celui-ci, je redoute de bien plus terribles orages!... Si cette jeune femme s'est évanouie rien qu'en entendant cette romance que lui chantait Frédéric, que deviendra-t-elle lorsqu'elle le reverra... et lorsqu'elle apprendra qu'il est l'époux d'une autre?. . . Ah ! monsieur Ménard, cette idée m'occupe sans cesse!...
— Je le crois bien! Cela m'a ôté l'appétit, à moi!
— Tâchons de parer à cet événement.
— Parons-le. je ne demande pas mieux.
— Songez qu'il y va du repos, du bonheur, et même de l'honneur de votre élève, et que ses fautes rejailliront sur vous...
— Permettez : une faute de syntaxe ou de vers latins, à la bonne heure ; mais je ne lui ai pas enseigné à séduire les jeunes filles : ce sont plutôt vos mauvais conseils qui l'ont perverti.
— Monsieur Ménard !...
— Monsieur Dubourg!
— Allons nous coucher.
— Recte dicis.