RÉSUMÉ DE LA CRÉATION DE LA LANGUE BLEUE
En août 1890, je lus un ouvi-age intitulé : « La Lanyiie Catholique, par LiPTAY. Projet de langue inte^'iiationale. >>
L'auteur proposait la création d'un idiome commun formé de vocables déjà presque internationalement connus. Il citait à titre d'exemples des mots comme : constitution, général, nation, etc., etc.
Désireux de trouver une occupation pour mes heures de loisir (i), je résolus de tenter la rédaction d'un tel vocabulaire dont la tbéoi'ie me paraissait séduisante. J'avais une connaissance superiicielle de quelques langues étrangères, et cette documentation me paraissait amplement suffisante pour entreprendre un simple travail de compilation.
Après quelques semaines d'essais de toutes sortes, je constatai avec dépit l'impossibilité d'une semblable création; en effet, à des mêmes vocables s'attachent des sens complètement différents lorsqu'on les étudie dans diverses langues.
Je citerai comme exemples : ,
Le mot « contestation >^, qui en français signifie : dispute et en espagnol : réponse.
Le mot : « confidence », qui en français signifie : communication d'un secret et en anglais : confiance.
L'attribution d'un sens déterminé et unique à l'un de ces mots communs me parut nécessiter un effort plus grand encore que l'acquisition d'un mot complètement nouveau. Il serait beaucoup plus difficile, par
(1) Bieii que ces détails soient de peu d'intérêt pour le lecteur, afin de justifier la composition un peu décousue de cet ouvrage et les répétitions que l'on y constatera , je tiens à dire qu'avant d'écrire ce volume il m'a fallu annoter un certain nombre d'omTages de linguistique et étudier les divers projets de langues ai-tificielles déjà proposés. Il convient aussi de dire que ce livre a été composé à mes « moments perdus «, sans prendre une seule heure du temps consacré à mes devoirs pi-ofessionnels et ceci en moins de trois années.
Il faut encore ajouter, pour faire excuser les erreurs qui seront certainement relevées dans cet ou\Tage, que je ne possède aucun grade univei'sitaire.
Mi LA LA\"f;UE BLEUE
«•xemple,pourun Espagnol d'oitbh'erque «: contestacion >^ a le sens de « réponse » et voudra dire « dispute » que d'apprendre le mot : « dispute » lui-même.
Pour un Français, l'effort de mémoire serait également considérable s"il lui fallait se souvenir que le mot « confidence » veut dire « confiance », et l'acquisition d'un mot étranger ;\ sa lancrue lui serait moins pénil)le que ce double travail.
Ajoutez que dans les différentes langues, les variations multiformes de ces mêmes mots lorsqu'ils passaient î'i leurs divers états formels, rendaient cette tentative encore plus scabreuse.
Après cette constatation, il fallait abandonner le projet d'élaboration d'un dictionnaire conçu suivant le plan de Liptay,
Il convenait tout d'abord de se préoccuper de la création préalable d'une grammaire qui permît d'établir l'état formel des mots.
Avant d'étudier la possibilité de former une Grammaire neutrale, je dois dire ici que certains créateurs de langues artificielles ont fait une erreur assez grossière dans l'élaboration de leur dictionnaire en gardant certains mots soi-disant « internationaux ».
La Langue Espéranto, par exemple, garde la forme ^ea^r pour exprimer la notion « théâtrale « en général ili, sous prétexte que ce mot s'écrit à peu près de la même manière dans toutes les langues de l'Europe. Le D"" Samenhoff paraît oublier que la langue internationale doit être parlée. Or, quel Anglais à l'audition du mot <.< teatr » pourra avoir une notion de « théâtre », puisque la sonorité émise par lui pour • •xprimer cette idée est : « ziéteur » quoique l'écriture en soit « theater » dans la langue anglaise?
Il n'est donc de mots véritablement internationaux que ceux dont Vémission est à peu près identique dans les langues indo-européennes. Exemples : cigare, poste, sport, etc.
Pour en revenir à ce projet de constitution d'une grammaire neutrale, j'en vins à cette époque à étudier les divers systèmes de langue internationale déjà proposés.
Tous contenaient des idées ingénieuses, aucun ne me parut ])leinemcnt satisfaisant; chacun d'eux se bornait à calquer la grammaire d('j;'i connue en n'y apportant presque aucun perfectionnement; la création des règles édictées n'étaient basée sur aucun autre principe que celui du « bon plaisir » des inventeurs (2i.
En lisant d'assez nombreux ouvrages de linguistique, je compris
(l; Cette langue, ainsi qu'on le verra plus loin, a comme racines des significations vagues, ce qui est également selon moi une erreur fondamentale.
{2j Ou parfois encore les méthodes proposées consistaient en des prescriptions d'une difficulté trop grande pour permetti-e un maniement aisé dans la pratique.
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alors qu'il fallait édifier la construction d'une telle grammaire d'après un plan théorique, et remontant jusqu'aux sources des règles grammaticales, je vis qu'il était nécessaire de retracer philosophiquement l'histoire de l'évolution des idées.
Ne possédant aucune notion de philosophie, je n'ai pas ici la prétention de croire que le système proposé dans la Langue Bleue est le plus rapproché de la vérité.
Si j'ai choisi la « Théorie de la Sensation <> pour expliquer la formation de ce nouvel idiome, c'est qu'elle a pu me servir de ccmevas dans la mise en pratique de ma méthode à ce moment découverte : la possibilité de distinguer instantanément par une sensation matéï'ielle les classifications du langage, au point de vue grammatical.
Une fixité absolue dans la physionomie des classes de mots me sembla en efïet le desideratum à atteindre pour aider à l'acquisition d'un idiome artificiel. La décomposition en deux temps de l'effort à faire pour la compréhension d'un vocable me parut être en effet la faciiiti'' la plus grande qu'il fût possible d'offrir pour l'étude d'une langue notivelle (V. p. .33).
Cette condition de facilité d'acquisition étant une nécessité absolue dans la création d'un langage international, c'était cette réalisation qu'il fallait rechercher par-dessus tout, pour se conformer à la loi humaine du « moindre effort. »
C'est donc de cette conception qu'a été déduit « le Récit de VEveil des Idées » ; et il me fallut y prévoir les conséquences pratiques de son application par la division du discours en nouvelles parties d'oraison.
Entre temps, par suite de lectures nouvelles, certaines idées me furent suggéi'ées (1); j'en étendis les principes ou les modifiai suivant les besoins.
C'est ainsi par exemple que je me conformai tout d'abord ù la division du langage en deux grandes catégories, d'après la définition suivante :
Renan : « La distinction des muts pleins et des mots vides qui dominaient l'iuifùennc grammaire trouve sa place dans cette théorie. Les premiers ([u'on pourrait appeler mots objectifs, désignant des choses et formant un sens par eux-mêmes, ont tous eu pour cause de leur apparition un phénomène extérieur. Les seconds, qu'on pourrait. appeler mots subjectif»^, ne désignant qu'une relation ou une vue de l'esprit ont dii souvent avoir une cause purement j)sycliologique. »
(1) Par exemple: bien que d'un emploi tout différent, le système musical de SuDKE avec ses combinaisons binaires et ternaires m'apporta l'idée des « longueurs de mots »; la présence de l'u pluriel en égyptien me suggéra Tidée. de l'emploi de ce signe comme indice de pluralité et par extension l'emploi de cette lettre confine riutil fjrammatical pur.
De même la constatation de \'r( privatif fut le germe de l'idée de la rèfjlc de Ik marrjuerite et la {«réposition générale io de I'Esperanto me lit entrevoir la jiossibilité de semblables termes généraux pour d'autres classes et par extension donna lieu à la création de la classe : les mots-cadres.
Et puisque je désirai opérer une distinctiou matérielle entre ces deux sortes de mots par leur constitution physique, la longueur des vocables me servit à cet elTet.
Cettf division me montra déjà la future division du vocABULAmE, enmots vagues, mots courts imotules) et en mots précis, mots longs (granmots).
Chaque classe de mots devait avoir un asiject spécial ; la sonorité me permit d'établir cette sensation matérielle dans les motules.
D'autre part, puisqu'il fallait adopter une dérivation absolument régulière dans la formation de^ mots, je choisis à cet effet les noms commf futures racines des autres mots précis du lanuage, dont la différenciation avec les noms consisterait s<'ulement en Vadjonrtion de syllal)es caract&ristiqnes et en la présence de lettres terminales spéciales (voyelles pour verbes, consonnes d et i| pour les autres classes).
De cette dérivation absolument régulière naquit forcément l'idée de la suppression possible dans le Dictionnaire des mots précis autres que les noms-souches.
La pratique va nous montrer la possibilité de cette élimination, sous condition d'une i-égle déterminée pour la formation du sens verbal (1).
C'est ainsi que, partant de l'idée d'un simple vocabulaire, il me fallut, par synthèse, remonter jusqu'au problème de l'origine du langage.
La PREMIÈRE PAHTiE de cct ouvrage a prouvé que ce travail de déduction a déjà permis d'établir le « squ;lette » du dktionnaire B dans sa contej-ture avant que les sens des vocables qui devront le compo.ser fussent encore fixés.
Il reste à insuffler une « âme » à ces formes inertes encore, et c'est afin de montrer la logique de cette opération que nous allons ('-tudier la Théorie d'un \'ocabulairl.
(1) Pour |jki)s do sûreté encore, le sens verbal sera indiqué au vocabulaire :i la suite du nom-souchc.