DE LA THÉORIE DU VOCABULAIRE
Qu'est-ce qu'une langue '.'
« Un ensemble de signes (motsi qui, isolés ou groupés, représentent toutes les manifestations de la vie physique, psychique ou sociale d'un peuple (A. Bro( ARD). »
ScHi-EiCHER : " La notion de langue, pour être juste, A-eut que la fusion intime qui existe dans la pensée entre l'idée et le rapport se retrouve également dans le
mot » (1).
Diderot : « Sans la double convention qui attachait les idées à des caractères, tout restait au dedans de l'homme et s'y éteignait. »
Qu'est-ce qu'un mot ?
Dakmestetek : « Le mot est un son ou groupe de sons articulés auxquels ceux qui parlent attachent une valeur intellectuelle. C'est un signe sonore qui rappelle par suite d'une association d'idées soit l'imago d'un objet matériel, soit l'idée d'une notion abstraite. »
Bréal : « Le mot est l'incorporation volontaire d'une i)ensée dans un signe vocal <>u visuel. Cha(|ue mot représente une portion de la réalité grossièrement découpée .s(.'lon les besoins ou la commodité de l'humanité. »
Timmermaxs : « Chacun des mots est l'expression d'un son j^our l'oreille, d'un sens pour l'esprit. •>
ScHLEicnER : « Le mot est l'expressi"»! acoustiijue d'une pensée. »
La saisissante définition de Max Mui.ler répond mieux encore à cette question : « Les mots sont des statues vocales. »
Si les mots sont des statues vocales, un statuaire pourra donc les ciseler à sa guise.
Les théories diverses de l'origine des mots, soit qu'on les fasse provenir des interjections, soit qu'on les suppose créés par imitation des bruits de la nature — onomatopées — sont peu intéressantes à discuter.
(1) Ici, je dois faire encore remarquer que le « mot » de la Langue Bleue a toujours un<; double expression intrinsèque : le sens en lui-même et un sens de rei)iésentalion grammaticale de sa classe; cette dernière expression est fournie par la contexturc même du vocable.
41G l-.V LANGUE IJLKIK
Geigku : « \'ouluii' icchercher les lois qui ont piésidé à la ciéatioii des sous de signilicatioii nous parait une tâche entièrement iuutik'. «
ScioppiLs : a Chercher à nous rendre un cuniiite exact des sens originels des i-acines est impossible, parce que rien de précis n'est offert à notre intelligence. »
Aussi la maxime de Platon : « Col à la logique ù présider à l'invontioii dt'S noms » semble-t-ellf peu compatible avec les citations qui vont suivre.
Ce principe n'aurait du reste de valeur a|ipr<''ciable <|ues'il s'agissait de créer \ni langage philosophique dans lequel les lettres isolées ou combinées posséderaient, de par leur seule position, une signiiicatioii symbolique; or, il a été prouvé qu'une telle conception est radicalement impossible si on veut l'appliquer à l'ensemble du langage (V. Préface, p. vi et p. 2, 292.)
Voici en effet ce que nous iDOuvons lire à ce snjet :
Hkm /.i;i: : « Les ternies du langage articulé sont ai tiliciels, c'est-à-dire inventés par art; ils représentent les idées par institution, c'esl-à-diii' jiarce que les lif)mmes en sont convenus. »
Plkwit/ : <i Les mots sont indiJfVreiits en eux-mêmes. 11 n'est pas i)lus diflicilr d'inventer dix mille mots que d'eu imaginer un seul. »
WHrrxKV : « Il n'y a pas un seul mot dans une langue conmir qu'un puisse dire exister par nature, mais chacun remplit son em])loi i)ar attribution. »
Leteluer : a Un langage a nécessairement pour ])oint de déjiart un piinejpc artificiel : la convention. »
D'après toutes ces opinions, on conviendra <ju'il sera permis de cré<r un mot de toutes pièces et de lui attribuer par convention une signification déteriTiinée.
Que s'est-il passé antérieurement?
Max Mli.i.kk : a I,a première tendance du langage a été vers um; vaiiété sanl)ornes. «
\VinTN"K\ : « il \ a\ait \\u\) de mot^ pour din- la iin'ini' eliuse » (!'.
Aussi, a-t-on vu un resserrement soi a-U'e peu ;'i peu j)ar divers moyens engendrés toujours par la loi fatale du " moindre effort ».
Max Mli.lek : « L'esprit humain laissé à lui-inénie ne recli< relie point à jilaisir les «inonialies. »
(l) >L CKAwrt'KD : « Le Javanais possède 2\. expressions |iaiticuliéres pour cxj»rimer autant de manières de s'asseoir. »
F. Ni:vE : « Dans les glos.saires dressés ultérieurement p.ir les Indous euxmêmes se trouvent inscrites '.i'i racines j»our indiquer l'action de liapper, 11 pour louer, 133 jiour marcher.
Opherï : « Les langues indo-européennes se distinguent par un même dictionnaire dont les mots sont changés selon les lois phonétiques et par certains caractères de formation commune. »
Darmestetek : « La forme grammaticale i[ni se trouve dans le jdus grand nombre de mots de même nature s'impose fatalement. »
\Vhitney : « La tendance que nous remarquons dans les modifications des mots est une tendance à l'économie de moyens et à la commodité de prononciation. >;
Bréal : " Les changements de plionétique s'efï'ectuenl luujmirs selon la loi du moindre eftbrt. »
Si cette rvolution i)ouvait continuer, elle supprimerait peu à jjeu toutes les diflicultés des langues : les sons trop spéciaux, les exceptions apportées aux règles, les différentes manièi'es d'exprimer grammaticalement un sens semblable et même les diversités des mots pour rendre une même pens(''e.
De GiRARDiN : « Dans la langue de l'avenir disparaîtront tous les mots qui n'ont plus de sens, tous les mots (pii n'ont pas de sens, tous les mots qui ont plusieurs sens » (1).
Il faut ajouter pour être complet : « tous les mots, sauf un, exprimant le même sens. »
Mais la littérature a besoin de ces synonymes dans la recherche de la couleur, du rythme et de la variété ; dans un langage utilitaire, les mots « doubles » seront inutiles et par conséquent devront être proscrits dans la mesure du possible.
Je sais que, d'après certains auteurs, il n'e>t point de mots absolument synonymes, mais on conviendra facilement que dans une langue artificielle, le mot « raillerie » par exemple, suffira am})lement à exprimer les notions de « persiflage, moquerie, goguenardise ^) ; que le mot « ])aresse » pourra comprendre et faire comprendre les sens de « fainéantise, oisiveté », et qu'un « concurrent » sera toujours un « compétiteur «.
Si la première tendance du langage a été de l'aire varier les appellations à l'infini, on doit supposer que la tendance ultime d'un langage i-ationnel sera d'avoir le plus petit nombre de vocables possible pour une même série de pensées. Rappelons qu'en B» il •'^era loisil^lede faire varier instantanément par la Margueritation l'intensiti'' que l'on voudra donner à l'expression de toits les mots précis abstraits du langage.
Il résuhe de cette étude théorique du dictionnaire, ({ue celui-ci ne
(l) Mackensex : «Dans le dictionnaire anglais j'ai compté pour le mot ■< spring > 2() signiHcations différentes et pour « strike » Jusqu'à 44 sens. »
l'".n français, le mut » timbre » a 12 sens; le mol i' charge » uni' ti^'utaiiie de significations.
U8 LA LA.NGIE BLELt:
devrait comprendre aucun synonym(>, mais que, par contre, il devrait être (< complet « en ce qui concerne les idées de première connaissance.
En ce point ait la diniculté, car, ce ([ui, pour moi, csl une idée « de première connaissance » ne l'est pas })Our mou voisin, et vice versa.
Les mots peuvent en effet être de plus eu plus généralisés (1).
On a, par exenî])le, pour un mot tel que lévrier ou canicJic, la série des groupements successifs : « chien, quadrupède, aniuial », ([ui, tout en désiirnant encore ce a lévrier ou ce caniche » s'éloianent de plus <>u plus de la précision dans ridé(> émise ou évoquée.
Lkusmi'z: « Les LMifaiit.s et coux 411! ii-- savent que Uvs peu la langue (qu'ils veulent parler ou la matière dont ils veulent parler, se servent de termes généraux tels que chnse, plante, animal, au lieu d'enii)loycr les termes propres (pli leur mancjucnt.
( )n sait que dans la Langitc Bleue les tcr)ninaisons secondaires pourront utilement servir à cet usaue, mais encore une fois pour les idées (' «le i)remière connaissance », rac({uisition du diitiouuaire est pres(|ue indispensable.
Je dis avec intention : 0 presque », car les mots-cadres i2) pourront également être utilisés pour transi* )rmer la signification du mot qui les suivra ( V. p. .'>27i.
Il convient de préciser ici que les idées de c< première connaissance » sont, à mon sens, les expressions des. notions les plus usuelles^ des besoins les plus urgents derhumauité. Les mots employés le plus fréquemment par la i^énéralité des hommes, doivent être exprimés par un seul vocable |o).
Aussi, faut-il criti([uer le ])riucip<; de nond)reuses langues art ilicielles «jui procèdent uniquement par addition de terminaisons avec signilications s|iéciales ( \ . jdus loin) et dont le \'o(.-abulaiie se forme par une méthode exclusivement agglutinante.
Ce travail incessant de décomposition et de reconq)Osition des mots me paraît être plus fatigant que la connaissance de queh^ues règles et d'un dictionnaire plus nourri. Une telle « fabrication » des vocables convient sans doute à certains esprits portés à ce genre d'exercices
'1) A ce sujet, Wihtm;v écrit : « Nos mois sont jd^esque universellement des noms du classes. »
(2; Je n'j cite que jtoui' mémoiie la i)ussibililé d'introduiie facilement des mol> étrangers à la Langci-: Hlkck dans \<: discours \'. p. 32s, mots-cadios, an. o««.
iU, OU;.
(:{ Il est ridicule d'employer trois mots (lour la notion de « chemin de fer, bateau à vapeur », tandis qu'on dit en un seul vocable ce pat^iche » ou a coche > ; deux mots poui' exprimer la noti<.>n « bon marché », le ciintiiiire de « clieilé ».
maihùmatiques, elle dégénère forcénienl, pour la moyenne des intelligences, en rébus assez dil'licilement décliilTrables 1 1 ).
Je prends dans la langue Espéranto, la mieux con<;ue de toutes ces méthodes, quelques exemples qui montreront la difficulté de former des vocables dans ce type des idiomes agi^lutinatifs.
Il faut tout d'abord savoir que les racines-souches, sur lesquelles on va greffer les mots, ne possèdent aucune signification précise.
Exemple : i)our exprimer dans cette langue le mot « mère», on doit :
1° Se souvenir d'im mot : patr qui n'a la signification de « père » que si l'on ajoute la terminaison caractéristique des substantifs o ;
2° Concevoir la « mère » comme un « père femelle »;
3" Se rappeler (pie la terminaison du féminin est in ;
4"" Ajouter à la racine patr cette désinence féminine in ;
ô" Ajouter enfin l'o final des noms à cette jîremière addition pour obtenir le vocable patrino, traduction du sens : « mère ».
Bien qu'assez compliquée, cette formation est encore admissible ; mais où commence la série des difficultés presque insurmontables, c'est lorsijue l'on veut émettre une notion aussi simple que celle incluse dans im met tel que « escalier ■).
Pour dire « escalier », il faut connaître la racine stup (qui, avec l'o final, veut dire « marche ou échelon ai, songer à unsufilxe arqui sit;-nifie «collection, ensemble de choses », ajouter ce suffixe à la racine siup pour obtenir stupar, ajouter l'o des substantifs. Alors, on obtient un mot qui devrait, d'après le vocabulaire, signifier escalier lou échelle!) mais qui, en réalité, veut dire « ensemble, collection de marches ».
Or, pour certains, le mot « escalier » jieut ne pas éveiller l'idée d'une «collection de marches » mais avoir comme image dans la pensée : « Ce (jui permet de monter et de descendre dans une maison » sans que la notion « une marche, un échelon » soit présente à l'esprit. D'après le système agglutinatif de l'espéranto, il faudrait dire alors : supreniril, « instrument qui permet d'aller en haut » et dans le sens contraire mahupreniril « instrument (£ui permet d'aller en bas ». Et ceci pourrait s'appliquer à un « ascenseur » (2).
(1) Sans fausse modestie, je \>cux qualifier mon intelligence de « moyenne » et j'avoue n'avoir pu j)rati(iuei- ce jeu de paiienee.
(2) Encore un excmj)lc : on Espéranto, si l'on veut dire « ouvrir », il faut -dire « contraire de fermer », in«lfermer. Mais pourquoi « fermer » n'est-il pas le contraire de " ouvrir», mal ouvrir? En quoi la notion « uuverture » doit-elle être subordonnée à celle de « fermeture? » De quel droit imposer cette préséance d'une pensée sur une autre et ne [leut-ou dire que l'arbitraire est alors le .seul critérium?
D'autres exemples encore : « D'après le Manuel de l'Espéranto, si l'on connaît le préfixe « mal », il est inutile d'avoir au ^"ocabulaire des mots tels (pie ; «c dur », " froid », « vieux», «éloigné », « pauvre », « obscurité », a honte », parce que ces vocables cxi)riment des » contraires •■. Ici encore, il est impossible de comprendre pourquoi « mou » est plutôt nue ùh'e pre/nière que « dur »; « fi^oid » plutôt que « chaud », etc.
4àO LA LANGUE liLELE
On constate V imprécision produite par l'application du système des suffixes à significations j)récises, puisqu'il en résulte doux traductions également correctes et non moins vaaues l'une que l'autre! (Ij
N'est-il pas plus aisé, d'avoir, pour exi)i-inier cette notion « escalier », d'un emploi quotidien, un mot simple, sans embrouiller les idées et imposer à la mémoire un travail jjresque surlumiain j)ar cette l'ccherche inutile des cfîftset des causes !
Il est infiniment plus facile de connaître (juelques rèules grammaticales de structure et les noms-soïidies d'un dictionnaire que de fabriquer de tuutes pièces des vocables.
Ainsi que le dit très justement La Grasseuie : <.< Sans doute, il est ]dus savant de concentrer dans un seul mot toutes les idées accessoires, de greffer préfixe sur préfixe, suffixe sur suffixe; mais cette perfection est celle des langues non civilisées. Elle est contraire à l'évolution du lanirage et cette difficulté psychique est plus grande ([ue toute difficulté matérielle ».
On a vu que dans la Langue Bleue, le vocabulaire contiendra toutes les idées les ])lus usuelles exprimées ])ar des termes, différents, termes qui pourront être modifiés par des terminaisons secondaires {V. p. lOU), mais seulement lorsque le rapport entre le nom qui sert toujours de racine et le terme nouveau qu'on désire créer sera l)ien distinctement établi.
Enfin, on sait (ju'en dehors de cette théorie pure du dictionnaire, la théorie sjïéciaic de la Langue Bi.eue oblige les voca])les du langage à se couler dans certains moules graunnaticaux construits i)réalablemcnt dans les formes exj)Osées aux Tableaux de la formation (V. p. 35), aux Tableaux gaufriers, en ce qui concerne leurs extrémités (V. p. G2), et enfin aux Tableaux-réca})itulatifs du langage iV. p. 2Go).
Dans ces derniers, j'ai mèuie déjà théoriquement fixé les structures complètes de tous les mots du langage, avant (juc le sens d'un seul d'entre eux fût encore connu.
L'établissement de ces tableaux de toutes natures est la preuve théorique évidente de la possibilité de former a priori un vocabulaire au ]Kjint de vue grannnatical.
11 faut rechercher maintenant si, dans la praliquc, le lonctionnement de ces tableaux est applicable.
Lorsque cette réalisation sera dém(jiitrée, on comprondi-a le bi(.'n fondé de la théorie du vocabulaire de la Lanc.ue Bleui:.
(1) Dans unc'lanj^uc artificielle bien faite, s'il duit toujours ùtrc po*«iZ'k' d'exprinier lapidemcnt le « coiitrain; » d'une idée, il ne s'ensuit i)as que l'on doive, sous prétexte de facilit*,'r l'acquisition du Oictioniiairc, en supprimer des notions parlaitcnient simples au riscjue de nécessiter ainsi un efloi't de mémoire plus pénible encore que l'acquisition d'un vocabulaire un peu étendu.