VOIX
Whitnev : « En arabe, il y a jusque quinze conjugaisons pour le même verbe. »
Jacou Grimm : oc On compte on allemand sept conjugaisons. »
CuRTius : « En grec on peut trouver dans le verbe 268 formes possibles; en sanscrit, jusqu'à 897. »
Fricke : « Un verbe grec peut présenter à l'actif, au passif et au moyen un total de 1300 terminaisons différentes et le latin montre encore 107 formes. »
LiPTAY : « Il y a en français 310 terminaisons différentes dans les 10 conjugaisons régulières, 1755 dans les irrégulières, plus de 200 dans les auxiliaires, soit un total de 2205 terminaisons. »
En ce qui concerne l'irrégularité de la conjugaison au point de vue de sa construction intérieure, on peut citer encore :
Saint-Hubert : « Le nombre des modes varie dans les différentes langues et leur valeur n'en est pas bien fixée. »
MoNiÉMONT : « L'usage des voix dans les langues n'est point uniforme, chacune a sa manière d'en faire l'application. »
Bréal : a La conjugaison n'a pas atteint partout le développement que nous trouvons ailleurs : elle ne marque pas le gem-e, elle ne fait pas la distinction entre l'action momentanée et l'action continue. »
On voit par ces citations que, vu la diversité des formes du mot ver- Jjal chez les peuples divers, il est permis de faire table rase de toutes les divisions préexistantes pour essayer d'établir une conjugaison pratique, basée sur d'autres substructions plus aisées à connaître il».
Je renvoie au chapitre V : Des variations, pour les explications détaillées des Règles du B- En groupant les éliminations que nous y avons étudiées, nous arrivons au résultat suivant :
Si, théoriquement, dans un même mot verbal, on peut faire entrer les notions suivantes: 1° genre, 2° nombre, 3° personne, 4° mode, 5" temps, 6° voix, on sait que, sur ces six notions, dans le Verbe de la Langue Bleue :
1° Le GENRE n'existera pas ; il en est de même dans toutes les langues vivantes iudo-européemies.
2° Le xo.\iBRE n'existera pas, car, au point de vue pratique, l'expression de cette notion n'est pas utile dans le verbe même. La Langue anglaise nous en donne la preuve.
3" La PEiiSoxxE n'existera pas plus pour la même raison. L'anglais
(1) Herder écrit dans son Traité de l'origine des langues : « Plus une langue est barbare, plus elle a de conjugaisons. »
De cet aphorisme je pourrais conclure à bon droit : que la Langue Bleue n'ayant qu'une conjugaison est de toutes les langues « la plus civilisée »!
s'est débarrassé presque complètement de cette indication (sauf la 2° personne du singulier, qui, du reste, n'est employée que très rarement). La présence des différents pronoms personnels sujets suffira amplement à établir la différenciation entre les « personnes ».
4°. — Le Mode
Le mode n influe pas sur le mot verbal lui-mêm.e. L'élimination de cette distinction devient plus ardue, mais on a constaté encore au même chapitre ( V. p. 47) que :
.1. — Le mode conditionnel est totalement supprimé de la conjugaison (1),
(On peut facultativement employer les auxiliaires ia ou ai pour remplacer cette forme.)
B. — Le mode participe est coupé en deux pour être rejeté suivant sa signification à la classe des Atirihutifs ou à celle des Modijlcatifs.
Restent donc, en outre de modes de second ordre que l'on peut exprimer au moyen des auxiliaires accessoires facultatifs (V. p. 15G), les (piatre grandes divisions de l'esprit au point de vue verbal : le m,ode infmitif, le mode indicatif, le mode impératif, que j'appellerai: exclamatif, et le mode subordonné ; ce dernier renferme d'ailleurs le mode conditionnel, qui n'est pas autre chose qu'une subordination avec idée de condition.
Je dis que ces quatre modes ne vont pas changer l'aspect du mot verbal Bi car leur expression va se trouver reportée hors du verbe. Ces distinctions seront réalisées par le contexte de la phrase et non par le verbe, d'où toute idée modale est expulsée, sauf celle du mode infinitif qui, pour ainsi dire, est « le mot verbal lui-même, c'est-à-dire le nom de l'affirmation de l'action ou de l'état sans aucune notion autre que celle du temps. »
Ce mode infinitif impersonnel possédera, dans la Langue Bleue, quatre formes, qui varieront sous l'influence de l'idée temporelle.
Le mot indiquant le verbe même sei'a l'infinitif éternel terminé par la lettre ■ ; c'est la véritable appellation de l'action sans y ajouter une fixation quelconque d'époque.
Si du nom « lov » amour nous voulons créer un verbe qui, d'après lu règle de la formation, sera fabriqué par l'adjonction d'une voyelle, nous
(1) Le contexte de la phrase suffit à faire comprendre .s'il y a « idée de condilion ». Biiii.M- : « Le français est allé plus loin que toute autre langue. Le conditionnel employé après le mot « si » paraîtrait un pléonasme. »
obtiendrons donc : lova, love, lovi, lo%'o ; et, par suite de la répartition des temps étudiée en détail plus loin et déjà expliquée [V. chap. V, § G), nous obtiendrons les quatre infinitifs suivants :
Infinitif éternel, idée générale du verbe : lovi, aimer en général. Infinitif présent, idée présente du verbe : lovo, aimer en ce moment. Infinitif passé, idée passée du verbe : love, aimer dans le passé
(avoir aimé).
Infinitif futur, idée future du verbe : lova, aimer dans le futur
devoir aimer).
On voit que, grâce à cette constitution du verbe, il sera inutile et impossible à la fois de faire des temps dérivés dans le mode impersonnel. Ces quatre infinitifs suffiront à tous les besoins d'expressions verbales.
On voit également ici que dans le mot verbal de la Langue Bleue, est rétablie la distinction entre « l'action momeyitanée et l'action continue », dont Brkai. constate l'absence dans la conjugaison de la plupart des langues vivantes.
Pour expliquer les autres modes du B» il faut remonter à la théorie des classifications verbales. On lit à ce sujet :
Thurot : « Les diverses espèces de modes se déterminent d'après les diverses espèces de propositions. Les Péripatéticiens n'admettaient que cinq espèces de propositions : les vocatives, impératives, interrogatives, déprécatives et affirmatives ou indicatives. Il n'est pas question de la proposition conditionnelle, parce qu'on peut la regarder comme très peu différente de l'affirmative ou indicative \1). »
La proposition interrogative peut tout d'abord être éliminée dans cette création d'une conjugaison simplifiée ; car V interrogation n'est qu'une idée de seconde connaissance.
L'interrogation est une simple modification dans l'indication ; elle est une expression secondaire de la pensée puisqu'elle exige la connaissance préalable d'une affirmation. Il n'est pas théoriquement possible d'interroger, si l'on ne connaît auparavant, d une manière précise, la notion qui devient l'objet de l'interrogation.
Restent donc les propositions : vocatives, im^jératives, déprécatives et affirmatives ou indicatives. Fallait-il créer quatre modes pour exprimer ces quatre propositions ? Pourquoi auparavant ne pas rechercher si quelque groupement ne pouvait encore s'effectuer dans ces idées ?
Si l'on veut dénombrer les manières d'exprimer une même notion
(l) On constate encore par cette citarion la possibilité de l'élimination théorique du mode conditionnel.
J6<i LA LANGUE BLEUE
d'état ou d'action avec v idée de rapport avec le temps », on les réduira aisément à deux états de l'esprit bien distincts.
Ou renonciation du mot verbal est faite d'une manièi-e calme, raisonnée, posée, résultat de la volonté pondérée par la réflexion, le mode intellectuel, pour ainsi dire.
Ou, au contz'aire, renonciation de cette même pensée peut être arrachée à l'àme par des mouvements divers, heurtés, violents, quasi involontaires, et nous avons alors un mode de sensations matérielles qui, par opposition, peut s'appeler : le mode instinctif, corporel, bestial.
Ce sont là deux « accents » bien distincts qui vont nous servir dans l'établissement des deux modes qui subsisteront dans la Langue Bleue.
Le premier, le mode intellectuel, le mode de science il i gardera le nom de « mode indicatif », qui est connu dans toutes les langues, bien que le nom de « mode positif ou raisonné » eût été préférable.
Pour le second, au contraire, malgré mon désir de garder le plus possible la terminologie adoptée, je suis contraint de changer son appellation ordinaire de « mode impératif » en celle de : « mode exclamatif ». L'impératif ne forme, en effet, qu'une partie des sens contenus dans ce groupement des propositions : vocatives, irapératives et déprécatives.
L'ordre (proposition impérative), l'appel (proposition vocative) et la prière (proposition déprécativei ne sont, en réalité, que les trois faces d'un même jnode instinctif de sensation et doivent être groupés ensemble dans la conjugaison, car c'est « exclamaiivement » que l'homme s'exprime dans ces trois situations.
Bp.éal: a Intimer un oïdiv, e.\])iinicr un désir, marquer une prise de possession ont été les premiers emplois du langage.»
Or, dans la conjugaison B» les deux modes subsistants n'influeront pas sur la forme du mot verbal. C'est en dehors du vocable que je créerai cette différence par un procédé quasi mécanique.
En effet, tandis qu'à l'imitation de toutes les langues, le mode indicatif B sera simplement exprimé par la présence du pronom personnel au nominatif, le m,ode exclamatif B sera traduit par la seule présence du même pronom personnel, mais retourné. Cette forme anagrammatique n'est autre que le vocatif du personnel iV. \). 44) et révèle l'exclamation par cette configuration elle-même : la voyelle initiale, analogue à un cri, harmonie imitative inobtenable par le son vocal final.
Ex. : « Tu aimes », te lovo. Et : « tu aimes toi! » ou: « aime! » (surprise, ordre ou prière) : et Ioto î
(1) Harris appelle le mode indicatif : a le mode de la science ».
(2) Le commandement doit être compris dans cette sorte, étant également inii)ulsif dans l'impératif.
Oji peut juger qu'il n'est rien de plus aisé à apprendre que cette différenciation (1). Cette tournure vocative du personnel va permettre d'étendre le mode exclamatif à tous les tempsdu verbe mdi'stiac^ejvient. Cette règle supprimera en grande partie l'indécision dans l'expression, j>rovenant des lacunes de certains temps du mode impératif dans toutes les langues vivantes.
Grâce aux personnels dilTérents dans les deux modes indicatif et exclamatif, le mode se révèle de lui-même d'une manière tangible.
Uexdamatif a j^our signe Iv pronom au vocatif, soit le son vocal initial, qu'une sensation brusque provoque naturellement. Vindicatif a pour signe le pronom au nominatif d.vec la consonne initiale, qui indique la réflexion dans le choix de la personnalité.
Le même pronom c retourné » servira suivant le mode intellectuel ou le mode instinctif.
Bréal : « On chercherait vainement à la plupart des formes de l'impératif les syllabes qui expriment cette volonté. C'est le ton de la voix, c'est l'aspect delà physionomie, c'est l'attitude du corps qui sont chargés de l'exprimer. »
En B» le mode exclamatif est employé à toutes les personnes et à tous les temp)s. Cette faculté est un avantage inappréciable dans une langue artificielle, qui veut rester immuable, où l'on doit supprimer le plus qu'il est possible le « ton » de la voix (T', Alphabet).
« Que j'aime », avec .sens exclamatif, .se dira : Eni lovo î (avec idée transitoire), ou : Eni lovi î (avec idée d'éternité;.
En ce qui concerne le passé, les exclamatifs exprimeront suivant la définition de Thurot « la promptitude avec laquelle on voudrait que la chose ait été faite » .
Ex. : Ayons aimé ! En iilovo : ou En love ! (si le passé est défini).
En ce qui concerne le futur, les exclamatifs exprimeront les idées de commandements généraux suivant la citation de HARPas :
« Appoli.oxils : Le commandement ne peut se rapporter qu'aux choses qui n'ont pas encore été faites, or ces choses devant se faire dans la suite ont un rapport direct avec le futur. Prisciex est de la même opinion. »
Bien que cette forme n'existe pas en français, elle n'en est pas moins employée d'une manière latente.
Dans l'énumération des préceptes du Décalogue, lorsqu'on cht, par exemple: « Tu ne tueras pas », il s'agit évidemment d'un impératif et
1) Ne pas oublier que, vu l'invariabilité du verbe B. s^i le sujet est un nom, au mode exclamatif, il est nécessaire de mettre le pronom vocatif après ce nom, pour indiquer ce mode. Voir l'exemple (page 41i : « Homme, viens ! » Mau et konio î
non d'une affirmation, malgré la forme indicative. La traduction de cette phrase est en B : toi, à partir de cet instant, ne tue pas ! et no mata!
En résumé : du mode infinitif, mode impersonnel du verbe de la Langue Bleue, seront dérivés les deux autres modes sans changement aucun. Leur expression sera établie par :
\ d'un personnel au nominatif pour le mode indicatif, a présence j ^^,^^^^ personnel au vocatif pour le mode exclamatif.
Le mot verbal conserve donc sa physionomie intégrale, son Aspect hiératique, sans modification aucune pour exprimer ces deux modes.
En ce qui concerne le mode subordonné (subjonctif), on a déjà vu aux Récries générales iCIiap. V, § F) que son expression n'influe nullement sur le mot verbal. La langue anglaise et même la française (où est la différence dans l'Aspect du m.ot verbal dans les expressions : y aime, et que faime .') nous démontrent que rien n'est plus facile que de rejeter hors du verbe l'idée de subordination.
Mais, tandis que les langages actuels se contentent de la formule vague de la conjonction «que », reliant la phrase principale à la subordonnée, et emploient, à cet elïet, ce mot qui sert à tant d'autres usages, — relation, exclamation, interrogation, etc., — j'ai voulu, en B, B.voiv une indication spéciale démontrant par sa seule pirésence qxC il s\igit de « subordination ».
Ainsi, sont remplacées d'une manière aisée à saisir toutes les terminaisons diverses des nombreux temps du subjonctif dans les langues vivantes, sans pourtant altérer aucunement le mot verbal.
Ce sont encore les mots-cadres du B, représentations des groupements de mots ou d'idées générales, qui vont nous aider en ce point ; et comme il faut envisager deux cas : la subordination positive et la négative, j'adopte deux vocables : 1° feii (prononcez : kou) et, 2° knu (prononcez : knou), — contraction de lin (koui, subordination; nu (nou), négation générale, — pour représenter à tous les temps et à toutes les personnes Vidée de subordination.
Afin de relier la proposition principale avec la phrase subordonnée, ces mots : Uit et knu seront exceptionnellement, — et par imitation des langues vivantes, — placés avant le sujet.
Le connectif « que » (ko, en B ) n'aura pas cette fonction de conjonction subordinative , mais servira uniquement à unir deux membres de phrases différentes. Cette répartition des sens si divers du mot « que » est une amélioration évidente.
L'exemple suivant fera comprendre cette distinction :
Je dis que cela est ; ^le sago « ko » ife sero.
Je veux que cela soit; Me vilo « ku » i|e sero.
On voit que, dans les deux cas, le verbe « être » demeure invariable et que pourtant la distinction de sens est parfaitement indiquée par la seule différence du mot reliant les deux membres de la proposition : dans la première phrase le mot « ko » et dans la seconde « lin ».
Autre exemple avec subordination négative :
Je sais qu'il ne part pas ; Me savo ko se im farto.
Je veux qu'il ne parte pas : Me vilo knu se farte.
On constate également que le verbe « farto » est invariable et que, dans la seconde phrase, la subordination négative est pourtant clairement indiquée.
Toutes les nuances possibles de subordination des autres langues peuvent être exprimées de la sorte :
Je désire que cela soit ; Me tsiro ku ue sero.
Je désire que cela ne soit pas ; Me tsiro knu ife sero.
Je ne désire pas que cela soit; Me nu tsiro ku «le sero.
Je ne désire pas que cela ne soit pas ; Me nu tsiro knu ife sero.
Enfin, la subordination peut s'exprimer à tous les temps, même au futur (à l'exemple de l'espagnol), ce qui n'existe pas en français, et cette formation s'effectue toujours de semblable manière : remplacement de la conjonction « que » par un des deux mots-cadres : ku ou knu.
On voit donc : que le mode subordonné n'influe en aucune façon sur l'Aspect du verbe, pas plus qu'aucun des trois modes établis en B : l'infmitif, l'indicatif et l'exclamatif.
Ce qui est la justification du principe formulé au commencement de ce paragraphe : le mode n'influe pas sur la forme du mot verbal.
b°. LE TEMPS
On a déjà vu au paragraphe de la théorie du verbe (p. 150) le raisonnement qui conclut à ce que le temps seul (avec la voix passive) modifiera la forme du mot verbal.
Comme il vient d'être dit à propos du mode infinitif, le verbe subit effectiveiiient une transformation selon les divers temps auxquels on veut l'exprimer; cependant, pour être plus exact, ces quatre formes du verbe — terminaisons i, o, e, a ajoutées au nom-souche — ne sont pas des variations proprement dites, mais plutôt les quatre facettes d'une même pensée que l'on peut figurer par le schéma suivant :
lov, « amour i I dans un temps imprécis éternel -j- i =: lovî
avec 1 dans un temps précis . . présent -|- o ^ lovo
idée 1 dans un temps précis. . . .passé -}- e = love
d'affirmation { dans un temps précis futur -|- a =: lova
170 LA i.am;l"K bleue
J'ai déjà mentionné [Chap. V, § G) les Règles Générales de la variation des temps ; j'ai déjà expliqué i)ourquoi un temps éternel avait été créé, les raisons qui avaient fait élire une voyelle plutôt qu'une autre pour la terminaison de chacun des quatre temps : éternel, présent, passé, futur. A ce sujet suivent quelques détails complémentaires.
Mais, avant de prouver la nécessité de la construction temporelle nouvelle de la conjugaison B, je veux montrer encore que l'incohérence des conjugaisons existantes autorisait amplement une pareille tentative.
D.MîMESTKTER : « Quo Ic fi'ani'ais donne à l'alliMiiand riin])aiCait qui lui manque ! (^uo l'anjrlais nous transmette ses deux futurs, la eiiuse i)araît inconcevable ! »
WiiiTXEY : « Nous n'avons pas, comme en ccrlnines langues, un siyne pour différer le ])assô d'hier du passé d'autrefois. Qu'une action ait été faite il y a une heure ou il y a mille ans, cela constitue cejjendant deux temjis bien distincts. »
Bréal : 'I La conjugaison grecque est pleine de trous. »
G. Paris : « Des voix se sont perdues, des modes, des temps ont disparu; d'autre.-ont été créés. . . ».
On peut encore donner, comme exemple de dissemblance dans les conjugaisons au point de vue de la grammaire comparée, l'absence du présent dans les langues sémitiques, les deux aoristes grecs, deux temps en portugais qui ne se trouvent pas en italien, les futurs du subjonctif espagnol que nous n'avons pas en français, etc.
Ces ditïérences signalées, examinons si une « eoiipe rationnelle » du temps ne pourrait pas être dessinée.
Comme base de raisonnement je prends le texte suivant :
MoNTÉMO.NT : a Le temps est la succession continue des idées. C'est un mode que l'esprit attribue aux êtres quand il les considère. 11 n'a pas de réalité hors de nous. L'existence des êtres en est la seule mesure... Nous divisons par points fixes ces idées que l'on peut appeler époques ou périodes. L'éjjoquc est un instant dont on arrête la rapidité compliquée comme en un lieu de re])Os d'où l'on observe. La période est une continuité d'instants dont le commencement et la fin sont déterminés par des époiiues... L'existence a trois .sortes de rapports à l'époque de comparaison : simultanéité, antériorité, postérité. »
Cet auteur ajoute la phrase suivante, plus discutable au point de vue pratique :
MoNTÉMONT : <i L'idée du présent n'est susceptible ni de plus ni de moins; le passé et le futur admetti'ut divers degrés. »
En effet, on lit à ce sujet:
TiiuROT : « La distinction n'est pas purement .systématiiiue, comme on pourrait le croire. « J'ai fait » est si peu un passé que, dans les cas où on l'emploie le plus
LA LAXGLE BLEUE 171
volontiers, on ne peut jamais lui substituer les mois « je lis ». Ainsi, dans le courant d'une journée, d'un mois, d'une année où l'on est encore, on dira très bien " j'ai fait ce mois-ci, cette année » et jamais a je fis ce mois, cette année »• L'expression « j'ai fait » est un véritable antérieur du présent. »
Cette nécessité d'avoir des temps rapprochés, avec idée régressive, principalement au temps présent, existe dans toutes les langues. Ces idées sont traduites en français par le passé indéfini ou par les locutions : « je viens de » ou « j'allais » (à la l""^ personne).
MoNTÉMOXT, qui semble ne pas admettre cette division, appelle luimême ces expressions : « des temps surcomposés » .
On a vu, aux auxiliaires accessoires, qu'en B ces temps surcomposés sont facultativement traduits par deux mots -cadres oa {aller... commencer à) et eo \fuiir de, venir de), en outre du passé indéfini qui indiquera une antériorité un peu plus éloignée du présent.
A l'aide de ces remarques, on peut établir hypothétiquement une échelle complète des divers temps principaux dans lesquels on peut considérer l'idée verbale d'une manière rationnelle.
Si on veut bien remplacer les trois noms des temps généraux : présent, passé, futur, par les trois prépositions rappelant leur notion, soit : pendant, avant, après, on olitiendra en les inscrivant symétriquement d'après Vordre chronologique commençant par le passé et en attribuant à ces diverses époques un numéro d'ordre :
r,, • j ( i Passé du passé, soit: avant avant. Période \ -, t~. .
, < 2 Passe — avant.
(3 Futur dii passé , — après avant.
^, . , f 4 Passé du iH'ésent, — avant pendant d'en ir de...)
Période \ - t-. *• " ^ ^ \
} o Présent .... — pendant.
' ( 6 Futurduprésent, — après pendant \ aller, se mettre à).
Période future
7 Passé du futur , — avant après.
8 Futur — après.
9 Futur du futur. . — après après.
Aucune raison théorique ne peut interdire de subdiviser ces époques en sous-époques exprimant le passé et le futur de chacune d'entre elles ; mais ces subtilités sont d'autant plus inutiles dans la pratique que, déjà dans les neuf divisions de temps ci-dessus indiquées, quelquesunes sont superflues, soit qu'elles se confondent entre elles, soit que l'esprit ne puisse les concevoir d'une façon distincte.
Le temps n" 9 est dans ce dernier cas. L'intelligence humaine ne saurait imaginer un futur de futur ; le futur ne pouvant être conçu avec cette extension de sens, contrairement au passé.
De plus, quatre de ces époques se confondent d'une manière évidente en deux notions.
L'époque n" 3 (futur du passé) est évidemment de même nature que le num«''ro 4 (passé du présent) et de même le numéro G (futur du présent) est une seconde forme du numéro 7 (passé du futur).
Il reste donc sue échelons de division du temps, qu'il faudra distinguer les uns des autres dans une conjugaison rationnelle. Ce seront :
Le passé du passé ;
Le passé ;
Le passé du présent;
Le présent;
Le passé du futur ;
Et le futur.
Ce sont ces mêmes divisions que nous allons retrouver dans la conjugaison de la Langue Bleue.
Et puisque nous savons déjà :
1° Que le 'présent du verbe se distingue par la voyelle finale o, le passé par la voyelle finale e, le futur par la voyelle finale a ;
2° Que, d'après la Règle de l'U, l'outil u est employé devant les verbes pour indiquer Vantériorité, la perfection de l'acte accompli ;
Nous pouvons donc établir, connaissant la Règle de formation du verbe — voyelle ajoutée au nom-souche, — le moule dans lequel va forcément se couler le mot verbal à ces diverses époques.
Si on appelle A' le nom-souclie d'où sera dérivé le verbe, on obtiendra le schéma suivant, dont on pourra vérifier l'exactitude au Tableau de la conjugaison (V . p. 1(>2) :
Au passé du passé .
Au passé
Au passé du présent Au présent ....
Au passé du futur .
Au futur
Mais, ainsi qu'on l'a lu (V. chap. V, § des Temps), j'ai jugé nécessaire d'attribuer une forme spéciale à une conception qui existe dans toutes les langues et qui est, bien à tort, généralement confondue avec la forme présente du verbe.
Exemples de lov.
uXe
ulove
.Ve
love
uNo
ulovo
No
lovo
u-Ya
ulova
Na
loia
Je veux parler du temps éternel, qui comprend toutes les périodes et toutes les époques des périodes du Tableau des temps, depuis « les temps les plus reculés ^), — soit : le passé du passé (n° ij, — jusqu'au futur du futur, in secula seculûrum (n" 9).
Dans ce concept d'univei'salité, le verbe est pris dans une acception générale « à tous les temps » sans désignation de temps précis (1 1.
C'est à ce temps universel que la voyelle finale ■ est afïectée et, pour faire suite au tableau précédent, la forme Ni deviendra donc la représentation de ce temps éternel comprenant à la fois: présent, passé et futur i2).
Il reste une forme possible pour compléter l'analogie avec les trois temps précis : le moule o.Vi, qui indiquerait par sa contexture l'antériorité du temps éternel.
Bien que, théoriquement, il ne puisse y avoir d'antériorité à l'idée d'éternité, l'expression d'un « imparfait » étant indispensable dans le verbe, par une petite subtilité poétique, je conçois l'état antérieur de l'universel comme le « chaos », V imperfection ; d'où : représentation de V imparfait en B par le moule n.Vi (3). L'imparfait semble, du reste, constituer réellement un état général vague que l'on peut considérer comme le verbe au temps éternel conçu dans un playi de recul.
Cela exposé, étant maintenant suffisamment documenté pour créer ma conjugaison, je rappelle :
1° Que, en ce qui concerne les modes : le conditionnel est supprimé, le participe rejeté dans d'autres classes, le subordonné exprimé par deux mots-cadres conjonctifs spéciaux en dehors du verbe ;
2° Que, puisque le mot verbal est conçu comme un mot à quatre faces [V. p. 16*J), on n'aura pas un seul mode inp.nitif^ mais bien
(1) Cette idée m'a été suggérée par la lecture de la Théorie du Verbe de S'-HulîERT TiiEROULDE, qui écrit : « On peut faire l'attribution dans un temps universel à la fois passé, présent et futur. »
(2) Je renvoie aux Règles générales (V. page 49), pour l'exemple de <■ l'homme meurt », qui démontre la nécessité d'un temps éternel. La phrase « l'homme meurt » voulant dire en français, à la fois : 1° que l'homme est mortel (temps éternel); 2"' qu'il meurt en ce moment (temps pi'écis personnel).
(3) En ce qui concerne le choix des voyelles, j'ai déjà expliqué (V. p. 49) que ce n'était pas indifféremment que ces voyelles ont été choisies.
Tout d'abord, les lettres e et a étant les caractéristiques des personnels (sorte delà classe des désignatifs), je ne voulais pas avoir ces lettres dans le a nom du verbe», temps éternel et dans le présent, expressions les plus usitées.
En outre, en considérant le nombre des vibrations des sons vocaux, l'i, qui est le plus .strident des sons, me paraissait le mieux désigné pour maniuer l'éternité. Au contraire, le son o, le plus facile à exprimer, revenait de droit au présent, le plus bref des temps. Le son c était indiqué pour le passé eu vue de la création du participe passé, attributif cd, dont la forme rappelle les mots anglais. Le son a restait pour désigner le futur ; cette voyelle est renconti'ée ù ce temps en français, en espagnol, etc.
174 LA LANGUE BLELE
quatre, chacun représentatif du verbe avec idée spéciale d'un des quatre temps principaux.
Ces quatre infinitifs sont les quatre faces sous lesquelles le verbe peut être envisagé et par conséquent en B il n'existera pas de temps composés au mode infinitif. Ces formes seront inutiles puisque les concepts de passé et de futur se trouvent déjà traduits par deux des faces de l'infinitif.
Je rappelle encore :
3° Que les notions de nombre et de personne sont exprimées hors du verbe uniquement par des pronoms personnels différents;
'i° Et que les deux modes personnels : indicatif et exclamatif sont représentés également par les cas différents du personnel, soit : nominatif pour le mode indicatif et vocatif pour le mode exclamatif.
Etant donnés ces quatre postulats, les formes de la conjugaison de la Langue Bleue seront donc forcément coulées dans les moules du Tableau suivant i V. p. 17<>), puisque je considère le verbe comme étant uniquement l'expression de l'état ou de l'action par rapport au temps ; et que ce temps peut se concevoir de deux manières :
.1. — D'une manière universelle, imprécise, soit : époque cteimelle ;
B. — D'une manière transitoire, déterminative d'un moment prémédité, soit: épocpxes précises (présent, passé et futur i.
En résumé, sur ce Tableau du Verbe devront se trouver :
Deux états : l'impersonnel, le personnel.
Trois modes : l'infinitif, l'indicatif, l'exclamatif.
Quatre époques simples, dont une imprécise, Véternel et trois précises : présent, passé, futur.
Quatre époques dérivées, dont une imprécise, Vimparfait et trois précises •. ïanté-présent, Vanté-passé, Vanté- futur.
Par loyauté, je dois montrer que certaines des idées, qui serviront à la création de la conjugaison B, m'ont été suggérées par divers auteurs :
En ce qui concerne l'idée de l'emploi de l'outil u pour indiquer l'antériorité :
Max Muli.ku : « Ce n'est pas une raison pour admettre que l'augment ne soit autre chose qu'une voyelle quo l'on serait convenu de placer dans certains temps des verbes comme signe conventionnel pour le passé. »
HovELACQUE : « Lc suffixe ta, dans les langues sémitiques, est-il placé après le thème, l'action est accomplie; avant le thème, l'action n'est pas encore accomplie.»
LA LAXGL E BLEUE 175
Lkvy-Bing : « Le verbe phénicien n'a (lue trois temps plus le prcjixe m, qui donne au futur le sens du passé et au passé celui du futur. »
En ce qui concerne l'emploi des voyelles indicatrices des temps :
HuKAL : « Il semblerait (juc la variété des voyelles eût été inventée tout exprès puur les temps des verbes ... «
S( HLEVER, l'auteur du Volapuk, avait également choisi des terminaisons vocales 'différentes de celles du B^ pour caractériser ses divers temps verbaux.
Enfm, l'exemple de l'emploi des voyelles dans les verbes irréguliers de diverses langues modernes (Ex. : l'anglais, sing, sang, sung ; l'allemand, sing, sang) m'a également inspiré dans la création de ma conjugaison dont la création est figurée à la page suivante.
Pour condenser la figuration de cette formation, un certain nombre d'abréviations ont été nécessaires.
J'indiquerai :
Par le signe A^ le nom-souche dont le verbe est toujours dérivé ; Par le signe P le pronom personnel au nominatif ; Par le signe p le pronom personnel au vocatif; Par la lettre w l'outil grammatical marquant l'antériorité (les auxiliaires étant supprimés de la conjugaison).
Dans la colonne de droite, marqués d'un astérisque, on remarquera divers noms de temps nouveaux qui peuvent théoriquement être créés dans la Langue Bleue.
Les définitions de ces temps sont données aux pages 177-179.
Abréciations : voir page précédente.