NOMS PROPRES
nom est mastro Muccio (qui semble traduit du français) (i), et non Ser Musciatto, comme il devrait être dans l'hypothèse en question.
Une autre conjecture avait été émise par Le Duchat. Maistre Mousche serait le nom d'un juif astrologue, qui fit son possible pour détourner le duc Jean de Bourgogne de se rendre à l'entrevue de Montereau, où il devait être assassiné. L'érudit commentateur cite à l'appui ce passage de Juvénal des Ursins (Histoire du roy Charles VIII , an 1419) : « 11 y avoit un juif en sa compagnie, nommé maistre Mousque, lequel fort luy conseilloit qu'il n'y allast point ».
Cette explication plus satisfaisante sous certains rapports a besoin d'être plus amplement justifiée.
11 est probable (3) qu'il s'agit tout bonnement ici d'un badin faiseur de tours de passe-passe, comme Gros-Guillaume. Tabarin, etc., dont le nom est devenu l'étiquette de l'emploi. On le découvrira un jour ou l'autre.
Mort Roland. — Et après quelques années mourut de la tiiort Roland... (1. il, ch. vi).
C'est-à-dire de soif, ainsi que serait mort le héros de Roncevaux, suivant une tradition populaire inconnue aux Chansons de geste et qui remonte au xiv^ siècle. Eustache Deschamps y fait deux fois allusion (3).
On lit l'expression, au xv' siècle, dans le Testament de Pathelin (4), et Bruyerin Champier en fait mention comme d'un proverbe courant vers 1560 {De Re cibaria, l. VI, ch. v) : « Inde nostri intolerabili siti et immiti volentes signifîcare se torqueri, facete aiunt Rolandi morte se perire ».
Le nom proverbial de Maître Aliboron (5) a également abouti à un nom propre. Son origine est foncièrement différente : Aliboron est la prononciation provinciale et vulgaire du latin elleborwn, ellébore, plante par excellence curative. Le vocable ligure, sous celte forme et avec cette acception botanique, dans le Roman du Renard et dans maint patois moderne.
(i) Cf. Duez, Dictionnaire italien-françois (Venise 1678) : « Mastro Muccio, Maistre Mouche, un iinet ou joueur de passe-passe ».
(2) Hypothèse suggérée par Henri Clouzot.
(3) Œuvres, t. H, p. 29, et t. VII, p. 236.
(4) Ed. Jacob, Recueil de Farces, p. 1S7.
(5) Rabelais l'applique au sourd-muet Nazdecabre, consulté par Panurge (1. III, ch. xx): «Que diable... veult prétendre ce maistre Aliboron? »
Le nom de cette plante médicinale passa ensuite à celui qui la débilait, herboriste ou pharmacien (avec ce sens dans le Teslament du maistre Patheliii), d'où docteur ou savant, titre ironique donné tantôt à Jésus-Christ (dans les Mystères) et tantôt au diable (dans le Procès de Gilles de Raiz). Acception ultérieure: homme habile à tout faire, d'où homme qui se mêle de tout, ignorant qui fait l'entendu : acception défavorable qui l'a emporté et qui est déjà familière à Rabelais. Dernière étape : La Fontaine attribue le nom à l'âne (i).
Le passage d'un nom de plante à celui qui s'en sert trouve son pendant dans matagot, qui signifie à la fois herbe magique et sorcier (2). Cette analogie sémantique et la succession des témoignages mettent hors de doute l'origine botanique d'Aii6o/'0/i (3).
(i) Voy. cette curieuse évolution du nom et les textes essentiels dans notre étude, Rev. Et. Rab., t, IX, p. 249 à 254.
(2) Voy. ci-dessus, p. 33.
(3) Cf., pour une opinion divergente, quant au point de départ de l'évolution d'aliboron, Ant. Thomas, dans la Séance publique annuelle des cinq Académies du 25 octobre, 1919.
CHAPiTRK IX BLASON POPULAIRE
Le terme blason dési^me généralement, en moyen français, une caractéristique qui implique i'éloge ou le blâme, la louange ou la moquerie, les notions déiav >rables l'emportant souvent. Rabelais nous offre des exemples de ces diverses acceptions du mot.
Il cite le Blason des couleurs (1. I, ch. ix), petit livre de colportage, plein de rébus ineptes et ridicules.
Plus loin, il nous dit en parlant de Pantagruel étudiant à l'Université d'Orléans (1. II, ch. v) : « H feist le blason et divise des licentiez en ladicte Université ».
Ailleurs, il nous raconte (1. III, ch. xxxviii) : « Comment par Pantagruel et Panurge est Triboulet blasonné », c'est-à-dire dépeint par une kyrielle d'épithètes, tirées de la mythologie, de la musique, de la médecine, etc., et destinées à caractériser la folie intégrale de Triboulet.
Nous trouvons même, dans notre auteur, un exemple du sens spécial que les folkloristes de nos jours attachent au titre de blason populaire, c'est-à-dire un sobriquet ethnique ou un dicton géographique plus ou moins ironique (i).
Où est, demanda Pantagruel, et qui est ceste première ville que dites? Chinon, di je, ou Gaynon, en Touraine. Je sçay, respondit Pantagruel, où est Chinon, et la Cave peinte aussi, j'y ay beu maints verres de vin frais, et ne fais doute aucune que Chinon ne soit ville antique, son blason l'atteste, auquel est dit deux ou trois fois :
Chinon, petite ville, grand renom.
Assise sus pierre ancienne, Au haut le bois, au pied Vienne.
Mais, comment seroit elle ville première du monde? où le trouvez vous par escrit, quelle conjecture en avez? Je, dy je, trouve en l'Es-
(i) Et ensemble des qualificatifs surtout défavorables qu'une nation donne à une autre, qu'une ville ou un village adresse à ses voisins. De nos jours, on en a dressé des recueils que nous citerons plus bas.
criture Sacrée que Cayn fut premier bastisseur de villes : vray doncques semblable est, que la première, il de son nom nomma Camon, comme depuis ont à son imitation tous autres fondateurs, et instaurateurs de villes, imposé leurs noms à icelles (1. V. ch. xxxv).
Le plus ancien document de blason populaire, le Dict de VAp6stoile, remonte, comme nous l'avons déjà fait remarquer, au xiii^ siècle. Il faut franchir trois siècles pour arriver à son pendant, le Dict des Pays, curieuse pièce du genre (i), et aux remarques théoriques consignées à ce sujet pour la première fois par Tabourot (2).
La matière comporte une double rubrique, suivant qu'il s'agit des peuples ou des pays.