‹ La langue de RabelaisChapitre 198 sur 223 · C. — VARIANTES GRAPHIQ.UES · texte numérisé non relu

C. — VARIANTES GRAPHIQ.UES

Les objections de Jal contre la forme de certains termes nautiques trahissent une ignorance totale des habitudes graphiques du XVI* siècle, et il est singulier de voir un technicien de la marine vouloir apprendre l'orthographe au plus illustre écrivain de la Renaissance. Contentons-nous de la première de ses remarques :

Bien que Panurge dise Vorgeau pour l'arjau..., il fait tirados de ritaliea tiradore... Ce ne sont pas les seuls mots qu'il prononce mal.

Panurge disait orgeau tout bonnement, parce que les marins de la Loire de son temps appelaient orjau la barre du gouvernail ; tiraclo accuse un intermédiaire languedocien (tiraclou) avant d'arriver à l'ital. tiradore.

Nous avons essayé de montrer l'inanité des griefs que Jal avait formulés contre la terminologie nautique de Rabelais. On a vu que les soi disant anachronismes s'expliquent par des particularités du style satirique ; que les inexactitudes, quant à la valeur des termes nautiques, sont en grande partie illusoires et se résolvent en de simples présomptions, qui souvent, comme les remarques orthographiques, se retournent contre le critique lui-même (2).

(i) Ch. de La Roncière, t. II, p. 482.

(2) Pourtant, si l'on fait abstraction de ces côtés subjectifs de la diatribe de Jal, il en reste des détails très utiles pour l'intelligence du « naviguaige « de Pantagruel. Ces éléments positifs ont passé dans le

Jal a totalement méconnu et la facture du roman rabelaisien et certains précèdes particuliers à son style, comme la tendance si accusée au cumul synonymique. De là les prétendus « anachronismes » qu'il ne cesse de reprocher à notre auteur.

Il a à peu près ignoré la langue du xvi' siècle et tout particulièremv:nt celle de Rabelais, depuis ses habitudes graphiques jusqu'aux ressources inépuisables de son vocabulaire. De la les prétendues « déformations », dont il accable le grand écrivain.

De plus, Jal a laissé de côté les principales sources nautiques de Rabelais, à savoir les emprunts aux ports des diiïérentes régions maritimes de la France : d'une part aux Sables-d'Olonne et à la marine de la Loire, au Havre, à Saint-Aialo, etc.; et, d'autre part, à Marseille, à Bayonne, pour les vocables provençaux et catalans qui constituent, avec ceux de la Haute-Italie, les sources de son vocabulaire méditerranéen.

Enfin, ce qui est plus grave, Jal a négligé certains documents essentiels de l'époque, comme l'Inventaire de la Grande Maistresse de Marseille de 1525, qui lui aurait épargné, en ce qui concerne l'équipement des galères de l'époque, d'adresser à Rabelais des reproches aussi injustes qu'absurdes.

Ce sont ces docum.ents contemporains qui témoignent précisément et de l'exactitude consciencieuse de la terminologie et de l'intelligence avec laquelle sont mis en œuvre les nombreux éléments recueillis sur place, de la bouche même des marins ponantais et levantins.

Ecrivain de génie, Rabelais a su insufîer à ces matériaux, épars et arides, du mouvement et de la vie, et nous laisser ainsi l'ensemble à la fois le plus vaste et le plus exact des choses nautiques de la première époque de la Renaissance.

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