‹ La langue de RabelaisChapitre 50 sur 223 · Emprunts normands et bretons · texte numérisé non relu

Emprunts normands et bretons

Rabelais a connu de près la Bretagne, dont son roman porte des vestiges nombreux. Il en a visité à plusieurs reprises les ports, où il eut des rapports fréquents avec les marins et les pêcheurs. Il a recueilli de la bouche des premiers les vocables nautiques indigènes et appris des autres les noms de poissons océaniques qu'on trouve nombreux dans son catalogue ichtyologique (1. IV, ch. lx).

A-t-il connu personnellement Jacques Cartier, comme le prétend une tradition locale consignée en 1628 par le chanoine malouin Doremet dans une note marginale de son opuscule sur l'Antiquité de la ville et cité d'Aleth? (3)

C'est peu probable.

Tout porte à croire que Rabelais ne connaissait pas person-

(1) Cf. 1. V, ch. XIV : « Tahut^, barquettes et freguattes ». C'est la leçon du Manuscrit; l'Edition lui substitue : « Galleres et freguades ».

(2) « Fut ordonné... qu'on porteroit Du Guesclin sur son tahut où estoit le corps et les clefs de Chasteau Randon ». Œuvres, t. II, p. 201.

(3) « Rabelais vint à Saint-Malo pour apprendre de Jacques Cartier les termes de la marine et du pilotage à Saint-Malo, pour en chamarrer ses bouffonnesques Lucianismes et impies épicuréismes ».

nellement Cartier, dont (comme tous ses contemporains) il suspectait la véracité, puisqu'il place sa relation (i) dans le Pays d'Ouy-dire, c'est-à-dire parmi les historiens et voyageurs qui ont rapporté des faits plus ou moins douteux.

Quoi qu'il en soit, notre auteur s'est documenté sur place, aux ports de Saint-Malo, de Ilonfleur, du Havre, etc., et c'est à cette source vivante que remontent les vocables qui suivent (2) :

Aguyon, zéphyre ([. IV, ch. xxix) : « ... fut voile faictc au serain et délicieux Aguijon ». La Briefoe Déclaration explique ainsi ce terme : « Agnijon, entre Bretons et Normans mariniers, est vent doulx, serain et plaisant, comme en terre est Zéphyre ». Ce mot, qui manque à tous les glossaires des patois normands et bretons (3), a pourtant survécu dans le langage maritime de Calvados : « Ayon ou ayon de vent, brise » (4).

La forme agityon est tout bonnement une autre graphie d'àguillon, celle-ci variante archaïque très usuelle au xvi* siècle pour aiguillon et encore vivace dans plusieurs patois de rOuest et du Centre. VJaguyon, c'est-à-dire l'aiguillon de vent, a désigné tout d'abord la bise piquante et a fini, après divers degrés intermédiaires, par s'appliquer au vent doux, au zéphyre.

C/iippe, vaisseau (1. IV, ch. xxii : « cinq chippes »). Ce terme rabelaisien n'est pas directement une « francisation de l'anglais ship, navire » (comme le pense Jal), mais un emprunt fait par Rabelais au patois haut-breton, dans lequel le nom a survécu avec un sens plus restreint. Dans le Catholicon de Schmidlin (177 1), chippe est noté comme « breton » et ainsi défini: « Dans le cercle maritime de Saint-Malo, petite barque de pêcheur dont

(i) Brief récit et succincte narration de la navigation aux isles de Canada, Paris, 1545.

(2) Voy. sur les termes nautiques nonnands antérieurs à Rabelais, Les comptes du Clos des gâtées de Rouen au XIV^ siècle (1382-13S4), éd. Charles Bréard, Rouen, 1894.. Clos des galées est l'équivalent rouennais d'arsenal.

(3) De même au Glossaire du patois des matelots boulonnais par Ernest Deseille (Paris, 1894) ainsi qu'aux Termes de mer et de pêche en patois de Bernicres-sur-Mer, par L. Quesneville (dans le Bulletin des parlers normands de 1901).

(4) Extrait d'un mémoire manuscrit sur les « Termes nautiques du Calvados », par M. Denis, instituteur à Maisy, manuscrit mis à notre disposition par l'obligeance amicale de M. Guerlin de Guer, l'éminent patoisant de la Normandie.

on se sert sur le Rancé ». Ce mot ne se trouve dans aucun dictionnaire ancien, en dehors de celui de Cotgrave qui l'a tiré de Rabelais lui-même.

Floidn, suivant Nicot, « une manière de vaisseau de mer, approchant la rauberge, peu plus petit » (1. IV, ch. xxii : « trois Jïouins »). Cette forme (i) se lit dans un document de Saint- Malo de 1555 : « trois Jïouins et deux chalouppes » (La Roncière, t. II, p. 461).

Guabet, gibet, girouette (1. IV, ch. lxv: « voyez le guabet de la hune »), répondant à (jabet, au même sens, usité dans la Manche, suivant le témoignage de Thomas Corneille (1694). Le patois guerncsiais emploie encore gabet au sens de « girouette » (Métivier).

Fripon, frison, pot de terre ou de métal pour conserver la boisson (1. IV, ch. xxii : « Apporte les fripons, hau, Gymnaste... »), terme que Cotgrave rend par dutch tankard, ou pot hollandais, et que le Père Fournier définit ainsi : « FrUons soni chopines d'airain ou de terre cuite pour tenir boisson; en Normandie, on les faict d'estain et contiennent deux pots ». Le mot signifie peut-être pot de Frise, et il a pénétré en français par le patois normand.

Grain, orage accompagné de pluie et de grêle (1. IV, ch. xvin : « un tyrannicque grain et fortunal nouveau »), que Cotgrave note avec raison comme normand. En effet, le terme était et est encore familier aux marins de la Normandie (2).

(i) Le terme n'est pas « une orthographe auriculaire du mot anglais Jlowing » {A.e Jly, voler), comme le soutient Jal, — étymologie admise par La Roncière (t. II, p. 36i) et passée dans le glossaire de Marty-Laveaux, — pour les deux raisons suivantes :

i" Flowing est inconnu à l'anglais du xvi» siècle, le Dictionnaire historique de Murray ne le mentionne pas avant 1748 et encore comme simple épithète [n Jlowing sail »).

2° Ce terme nautique, attesté dès la seconde moitié du xv« siècle, se présente tout d'abord sous les formes /7en2, félin, pholin, dont le point de départ reste obscur.

(2) Voici deux témoignages, l'un ancien et l'autre moderne, sur cette provenance :

« Souvent s'eslevoient des tourbillons que les mariniers de Normandie appellent grain, lesquels... tempestoyent si fort dans les voiles de nos navires que c'est merveille qu'ils ne nous ont viré cent fois... » Jean de Léry, Voyage de l'Amérique., ch. iv (cité d'après Le Duchat),

« Grain, onde subite et passagère, avec ou sans bourrasque ; cette

C'est par leur intermédiaire que grain, au sens nautique, a passé au français, où il est devenu d'un usage général, et du français au provençal avec la même acception technique : « Gran^ terme de marine, orage passager » (Mistral).

Inse, hisse ! cri pour animer la chiourme à hisser les voiles (1. IV, ch. xx), impératif de inser (i), forme normande, répondant au méridional hisser (prov. et catal. issar, ital. issare)^ d'où insail, drisse, pendant normand de hissas (1. IV, ch. xx : « la main à Vinsail »). Cette forme nasalisée, inser ou hinser, a précédé hisser, qui est moderne et d'origine méridionale.

Hamberge, vaisseau à voiles et a rames employé sur l'Océan (1. IV, ch. i), figure sous cette forme d'abord chez Rabelais, tandis que le primitif roberge ou rauberge (cette dernière iorme encore chez Nicot) lui est antérieur. Ramberge est une adaptation, dans la bouche des marins normands, de l'anglais rowbarge, b:irge à rames (2).

C'est également par l'intermédiaire du normand que nous sont venus les termes Scandinaves bâbord et tribord, attestés sous cette forme tout d'abord dans un chant royal de 1528 de Jean Parmentier (3) et ensuite chez Rabelais (l. IV, ch. xxii). Tribort est une abréviation d'estribord, qu'on lit dans la Cosmographie d'Aphonse le Saintongeais (4).

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