‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 109 sur 254 · Coquilles typographiques · texte numérisé non relu

Coquilles typographiques

L'édition de Gargantua^ donnée à Lyon par François Juste, en 1542, passe généralement pour la meilleure et la dernière du vivant de Rabelais. Elle a servi de base à toutes les réimpressions de notre époque. On croit que l'auteur lui-même en a surveillé l'impression; d'autres le contestent. Toujours est-il que cette édition contient nombre de coquilles, qui, indéfiniment répétées, ont acquis une sorte de consécration. M. Plan en a cité une liste (i); il y en a de plus importantes qui lui ont échappé et qui touchent au lexique,

FoLFRÉ. — Leçon fautive consacrée par l'édition de 1542 et conservée dans toutes les réimpressions modernes, y compris l'édition récente des Œuvres de Rabelais sous la direction d'Abel Lefranc. Mais celle-ci, seule, nous donne en même temps la variante de l'édition princeps sol/ré, qui nous met sur la bonne voie, à savoir solfié, leçon véritable qu'il faut définitivement substituer dans ce passage où Rabelais décrit l'émotion et le désespoir du peuple de Paris, voyant Gargantua enlever les cloches de Notre-Dame (1. I, ch. xvn) : « Croyez que le lieu auquel convint le peuple tout folf ré et habaliné ». Alors que folf ré est une simple coquille, solfié avec son sens

(i) Bibliographie rabelaisienne, Paris, 1904, p. 82 à 87.

propre est confirmé par cette autre passage (1. Il, ch. x) : «... en plein chant de musicque, sans solfier les points... ». Solfié, d.M figuré, tout comme le synonyme sesolfié, exprime, dans le passage cité de Gargantua, le plus haut degré d'intensité, d'où la notion d'un trouble extrême, d'un bouleversement complet de l'âme (i).

Bassouer. — Leçon fautive qui résulte également de la confusion typographique de Vs minuscule du xvi' siècle avec Vf {hajfouer). Elle a été retenue par Burgaud des Marets, après De l'Aulnaye et Le Duchat, qui lui attribue un sens et une origine également fantaisistes (2).

Les premières éditions portent correctement baffouer, verbe qui revient trois fois sous la plume de Rabelais (1. I, ch. 11, et XLiii ; 1. III, Prol.) avec le sens exclusivement technique d'attacher avec une corde, sens qui est celui de l'angevin baffouer (3).

CouRLE. — Leçon fautive donnée par la plupart des éditions (Montaiglon, Marty-Laveaux, etc.) pour courte, unique leçon correcte qui figure exclusivement dans l'édition Lefranc. Cette dernière se lit également dans le banquet des Gastrolâtres, qui contient à la fois courlis et courte comme deux noms distincts d'oiseaux.

Quant à l'origine, courte est le nom méridional de la bécassine sourde ou de la petite bécassine (4).

En passant au Pantagruel, nous trouvons cette coquille :

Pevier. — Dans l'expression « un gros canon peuier » (1. II, ch. i), où il s'agit à coup sûr d'une leçon fautive pour periHer, c'est-à-dire canon qui lance des pierres. Toutes les éditions portent cette coquille qu'on ne rencontre nulle part en dehors de Rabelais, et pour cause. Cotgrave, qui ignore pevier, ne donne

(i) Constatons que Cotgrave ignore folfré, mais connaît solfier et sesolfier.

(2) « Bassouer, c'est bâtir, faufiler, coudre à gros points, et ce verbe a été formé apparemment de ces deux mots espagnols : basta, faufilure, et soga, corde, bassogar, bassouer ».

Les Dictionnaires de Borel et de Lacurne donnent exclusivement bassouer.

(3) Voy. ci-dessus, t. II, p. 168.

Dans l'inventaire des mots mis en tête de V Hydrographie (1643) du Père Fournier, on lit: « Bassouins (■pour baffouins) sont cordages dont lespescheurs se servent pour attacher leurs seines les unes aux autres».

{4) Voy. notre Hist. Nat. Rab., p. 293.

que perrier, qu'on lit uniquement chez tous les écrivains militaires de l'époque, Claude Fauchet en tête.

Une autre coquille a été signalée (i) dans ce passage (1. II, ch. xvi) : « ... un petit d'eau (2) de plomb et un petit cousteau affilé... ». C'est une transcription fautive pour cleau, dé. Ménage signale deaa, doi;^t, comme angevin (dans ce patois dé signifie « doigt »), reflet de l'anc. fr. deel (lat. digitale). Noël du Fail, dans ses Propos rastiqaes^ écrit deal, qu'il remplace par de dans l'édition de 1549 (3).

La Pantagraéline Prognostication nous ofïre un autr.e exemple significatif :

Aigrefin. — xMot qu'on y lit exclusivement (ch. v) : « Ces vieulx doubles ducatz, nobles à la rose, angelotz, aigrefins^ royaulx, et moutons à la grande laine, retourneront en usance, avecques planté de seraphs et escuz au soleil ».

Ce prétendu nom de monnaie a passé dans tous les dictionnaires jusqu'à Littré (v° aigrefin) : « 11 y a une monnaie dite aiglefin ou aigrefin... ». C'est là l'écho de l'explication de Le Duchat : « Je suis tenté de croire qu'on a appelé aigrefin par corruption pour aigle fin, certaine monnaie de fin or, marquée d'un aigle ». Cette supposition est purement fantaisiste, comme celle de Devic : « Aigrefin. C'était autrefois le nom d'une monnaie qui avait cours en France ».

Une monnaie ainsi appelée ne saurait figurer dans l'histoire de la numismatique, attendu que, en l'espèce, il ne s'agit pas d'un mot réel, mais d'une simple coquille : aigrefin pour aigrefin, reflet de l'arabe achrafi, séraphin (4).

Cet aigrefin, c'est-à-dire açrafin, est tout bonnement un doublet de serap/i, mot fréquent dans Rabelais et au xvi" siècle pour désigner une monnaie d'or très répandue dans le Levant. Cotgrave rend à la fois aigrefin et serapfi par « certaine monnaie turque ». Cette explication (passée dans Oudin) n'est pas tout à fait exacte, le séraphin circulant aussi bien en Turquie que dans tout l'Orient : Arabie, Perse, Inde, Egypte.

Dans le passage de Rabelais, on rencontre à la fois aigrefin et serap/i. Cette constatation pourrait sembler, à première vue,

(i) Rev. Et. Rab., t. VIII, p. 374.

(2) L'cd. Montaiglon et et Lacour donne : «... petit deaii de plomb... ».

(3) Rev. Et. Rab., t. X, p. 237.

(4) Cf. Ibidem, t. VII, 4G4 à 4G7, et t. VIII, p. 355 à 35G.

déconcertante ; mais, à regarder de près, il s'agit d'une énumération et on connaît la tendance au cumul de notre auteur, ce qui vient plutôt à l'appui de notre identification.

Ajoutons que l'habitude des imprimeurs de la Renaissance de rendre par w à la fois la voyelle et la consonne correspondante V a induit en erreur plus d'un glossateur et commentateur. Citons ces exemples :

Cheureter. — C'est-à-dire chevreter, comme on imprimerait aujourd'hui ce passage du Prologue du Tiers livre : « Advenant le cas, ne seroit ce pour cheureter? »

Cotgrave a parfaitement expliqué le sens figuré du mot dans ce passage : « Chevreter. To grow mad with anger and despise (from a goate which in his timesof heat is madde for luste)» (i).

Cependant, Burgaud des Marets dépense beaucoup d'érudition pour maintenir la leçon cheureter, en l'appuyant d'un prétendu aunisien cheureter, fureter, forme et sens également sujets à caution.

Leurier. — C'est-à-dire lévrier, dans l'expression « souppe de leuîHer » (1. lll, ch. v, et 1. IV, ch. lix). Burgaud des Marets, ici, comme dans le cas précédent, s'obstine à lire leurier, sous le double prétexte que leurier a dans la vieille langue et dans les patois le sens de laurier, et que l'édition de 1546 donne même cette dernière leçon.

A cela on peut répondre : 1° Ni l'ancien français ni aucun patois moderne ne connaissent leurier pour laurier; 2° La variante invoquée de l'édition de 1546 n'est donnée ni par Montaiglon ni par Jannet ; 3'' Une soupe de laurier n'est mentionnée nulle part ailleurs.

Ureniller. — Cette leçon figure uniquement dans ce passage, à propos de révérences excessives (1. IV, ch. x): « Tant chiasser et ureniller ». Elle a induit en erreur Cotgrave, qui rend ce mot par : « To pisse or voide urine ». Burgaud des Alarets préfère ici encore se tenir à ureniller, en y voyant un diminutif d'«7"mer, diminutif « créé sans doute par Rabelais ».

Certes, d'après le contexte, l'allusion à urine est manifeste, il ne peut pourtant être question d'un mot créé par notre auteur (la forme s'y opposant), mais uniquement du verbe poitevin

(i) L'Alphabet de l'Auteur François du xvii« siècle le définit à son tour: « Chevreter. Se despiter comme font les chesvres, qui sautillent et trépignent quand on les fasche ».

ureniller, tourner d'un côté et d'autre (Favre), ce qui exprime assez bien la pensée de Frère Jean sur les formules de politesse exagérée.

Mentionnons encore cette coquille du Tiers livre:

Dans la kyrielle des épithètes que Frère Jean adresse à Panurge (ch. xxviii), engroué suit prosterné. Certains patois ont agroué (variante d'acroué) au sens d' « accroupi », mais il est plus vraisemblable qu'engroué est ici une coquille pour encroué, accroché (se dit surtout d'un arbre qui, étant tombé sur un autre, demeure engagé ou embarrassé dans ses branches). Cette correction est assez vraisemblable, mais le manque de variantes lui laisse son caractère provisoire.

Finalement, ces deux exemples tirés du V^ livre :

Sechaboth. — Ce terme figure parmi les catégories métaphysiques qui servent à nourrir la Reine de la Quinte-Essence (1. V, ch. xxii): « Un aultre putrefîoit des sechaboth; o, la belle viande! ».

Cette leçon de sechaboth et ses variantes (i) sont en fait des transcriptions erronées pour l'hébreu sekhaloth, intelligences, concepts, comme le montrent les autres appellations hébraïques du contexte.

Le mot a subi de curieuses vicissitudes chez les lexicographes et les commentateurs.

Cotgrave le donne avec cette étonnante définition : « Sechaboth, the little black vermine breeding in puddles and tearmed a bull-head » (c'est-à-dire: « la petite vermine noire qui pousse dans les grenouilles et est appelée têtard »). Le lexicographe anglais a ici probablement confondu le mot avec son prétendu homonyme dialectal chabot, têtard (2).

La note de Le Duchat n'en est pas moins étrange : « Sechaboi. C'est ainsi qu'on lit dans le vieux Rabelais au lieu d'escarbot. Il est certain qu'on a fait entrer ce vilain insecte dans certaines pillules, d'ailleurs composées de crottes de chèvre et d'urine, pour ainsi dire ».

L'explication de Cotgrave doublement fantaisiste, comme forme et comme sens, s'est maintenue jusqu'à nos jours (3).

(i) La forme sechaboth est donnée par le Manuscrit et par l'Edition de i5G4, à côté de jecaboth (ch. xx), pour \c jarbod du Manuscrit.

(2) Sherwood, dans son Dictionnaire anglois-françois (i632), groupe ces synonymes au mot « tadpole » : gyrine, tcstarJ, caverot, sechabot.

(3) De l'Aulnaye, dans son glossaire, rend sechabot par « escarbot, sca-

Velenailles. — On lit le mot dans ce passage de l'édition intégrale du y livre de 1564 (ch. xvii): «... nous appelons affiançailles, espousailles, velenailles, tondailles... ».

L'explication de Le Duchat (i)est tout aussi imaginaire que la coquille qui lui sert de point de départ. En effet, le Manuscrit du V^ livre lui substitue relevailles, dont velenailles n'est qu'une faute d'impression.

Cependant, on lit encore, dans l'Index de Marty-Laveaux, cette double absurdité: « Ce mot velenailles, qui figure dans l'Ed. de 1564, viendrait, d'après Le Duchat, de vitellinalia, repas ayant lieu quand les vaches ont vêlé ».

Il est superflu de faire remarquer que ce prétendu latin vitellinalia n'a jamais existé que dans l'imagination de Le Duchat (2).

Rabelais abhorre les « grabeleurs de corrections » (l. III, Prol.), mais lui-même s'est pourtant bien souvent plaint de « la négligence » des imprimeurs à son égard. Il est vrai qu'il leur impute parfois quelques-unes de ses propres plaisanteries, comme l'équivoque d'asne pour ame (dans trois passages du Tiers livre), qu'il jugea prudent de faire disparaître dans l'édition ultérieure de 1552. En effet, des théologiens y flairaient déjà une « hérésie mortelle sur une A^ mise pour une M » (3). Une pecadille d'aussi mince importance avait conduit au bûcher le malheureux Dolet. Entre autres crimes que l'inquisiteur Mathieu Orry lui avait imputés, en 1542, figurait le titre Francisci Valesii, Gallorum régis, fata (coquille pour facta) d'un livre publié en 1539, qui semblait prouver son adhésion à la doctrine de la prédestination (4).

rabée », et jecabot, par « abstraction », double coquille reproduite textuellement par le glossaire Jannet-Moland.

L'index de Marty-Laveaux se tient au contresens de Cotgrave : « Sechaboth, sorte de vermine ». De même, le Complément de Godefroy : « Sechabot, sorte de vermine ».

(i) « Je dérive le mot velenailles de vitellinalia, dans la signification d'une espèce de fête de veau gras qu'on célèbre aux relevailles d'une accouchée quelques semaines après qu'elle a vêlé, comme on parle ».

(2) Dans le Lexique de i ancien français de Frédéric Godefroy, publié par Bonnard et Salmon (1901), les éditeurs ont inséré cet article (marqué d'un astérisque comme vocable provenant de la lecture d'éditions récentes de textes anciens) : « Velenailles, repas à l'occasion de bêtes qui ont vêlé ou mis bas ».

(3) Au xvi^ siècle, M se prononçait ame, et N, ane. Le Moyen de parvenir abonde en pareilles équivoques.

(4) Voy., à ce sujet, la note de Guiffrey, dans son édition de Marot,

2l6 ÉLÉMENTS LINGUISTIQUES

Maître François, qui ne maintenait ses railleries que « jusques au feu exclusivement », s'en prit aux imprimeurs. Mais, en fait, l'équivoque rabelaisienne (qu'on rencontre plus tard chez TahureauetBéroalde), foncièrement populaire, reposait sur une substitution euphémique dans les protestations solennelles : Par mon asne ! pour « Par mon âme ! » se lit effectivement dans une comédie contemporaine de Pierre Troterel (i)

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