‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 110 sur 254 · II. — Fausses interprétations · texte numérisé non relu

II. — Fausses interprétations

Le commentaire dont Le Duchat a accompagné sa célèbre édition de 171 1, a servi pendant deux siècles de source d'information. Commentateurs, glossateurs, éditeurs, lexicographes, tous y ont largement puisé. Encore aujourd'hui on peut ^ trouver des éclaircissements utiles sur des questions historiques et littéraires.

Cependant, le zèle de Le Duchat à tout expliquer l'a souvent induit en erreur, et ses méprises ont été ensuite indéfiniment répétées. On les rencontre encore de nos jours et jusque dans des ouvrages d'une certaine valeur historique. Les exemples qui suivent pourraient servir de preuves :

BisouARs. — Rabelais appelle ainsi les colporteurs (1. I, ch. vi). Suivant Le Duchat, on leur a donné ce nom parce qu'ils sont communément vêtus d'une grosse « étoffe de bure ». Cette hypothèse, admise par Burgaud des Marets, se lit encore dans un ouvrage historique récent : « Les colporteurs étaient dits aussi bisouarts, à cause de leurs vêtements presque toujours faits de grosse étoffe bise (2) ».

Or, le nom de bisouars n'a aucun rapport avec la couleur des vêtements que portaient ces marchands nomades, mais il se rattache à leur habitat : en dauphinois et en forézien, bisouavd désigne à la fois la forte bise, le coup de bise et celui qui est du côté de la bise, le montagnard.

t. II, p. iSG-iSj. Suivant le dernier biographe de Dolet, un des motifs de sa mise en accusation était l'emploi du mot fatum dans le sens que lui donnaient les anciens philosophes païens. Cette histoire en vers la-^ tins, Dolet l'a traduite la même année en prose sous le titre : Gestes de François de Valois, Roy de France, Paris, iSSg. Voy. Copley Christie, Etienne Dolet, trad. fr., p. 401. Le titre de la version française : Gestes... justifie l'interprétation de Fata pour Facta, Faits et ,qestes.

(1) Nous y reviendrons dans la section consacrée aux Serments et jurons.

(2) A. Franklin, Dictionnaire historique des arts, métiers et professions depuis le XII I" siècle, Paris, loof"), v° colporteurs.

Gayetier. — Epistémon, dans sa descente aux Enfers, avait vu les grands hommes du passé condamnés à de plaisants métiers, parmi lesquels (1. II, ch. xxx) : « Commode estoit gayetier », c'est-à-dire fabricant d'objet en jais, appelé gayet, dans l'ancienne langue.

Le Duchat explique ainsi ce mot : « Gayetier, cornemuseur, de l'esp. gaytero, fait de gayta, qui signifie une cornemuse ».

Cette explication fantaisiste (Rabelais ignore les mots directement tirés de l'espagnol) a été admise par De l'Aulnaye et Burgaud des Marets, et on la lit encore dans l'ouvrage historique cité de Franklin (i).

Il est fâcheux que Le Duchat ait ignoré Cotgrave, qui lui aurait épargné plus d'une erreur. Le vieux lexicographe anglais donne déjà la définition exacte du mot : « Gayetier. One that makes ail manner of small toies in jet ».

Risse. — Nom d'oiseau servi au banquet des Gastrolâtres (1. IV, ch. Lix). Le Duchat y ajoute cette note : « L'italien nomme rij^so un hérisson, et la friandise de certains gens n'a point épargné cet animal ».

Cette hypothèse s'évanouit devant la constatation que le nom, venant après courte, gelinotte et foulque, ne saurait désigner qu'un oiseau. En efTet, russe (prononcé vulgairement risse) est le nom saintongeais du rouge-gorge (2), dont la chair est très délicate.

Cependant, la fausse interprétation de Le Duchat a passé, comme beaucoup d'autres, dans le Complément du Dictionnaire de V Académie (1866) où l'on lit: « Hisse. Vieux langage, Hérisson » (3).

Prelingant. — Ce vocable se rencontre deux fois dans le roman comme nom propre d'écuyer ou de cuisinier (1. I, ch. xxxiv et 1. IV, ch. xl) et, dans la Pantagruéline Prognostication (ch. v),

(i) uCortiemuseitrs, joueurs de musette ou de cornemuse. On les nommait gayetiers, du mot espagnol gaytero ».

(2) Cf. Salerne, Ornithologie, p. 232 : « Le Rouge-gorge s'appelle en Anjou Rubiette... en Saintonge Russe ».

(3) De l'Aulnaye l'a admis dans son Glossaire : « Risse, hérisson, de l'ital. ri^f(0. Cotgrave en fait un chevreau moissonnier ». Celui-ci traduit effectivement risses chevreaux par « fat kids », en commettant une double erreur, de sens et de ponctuation, risse fermant la série des oiseaux et chevreaux commençant celle du bétail. Burgaud des Marets se rallie à l'hypothèse de Le Duchat, et le Glossaire Jannet-Moland nous donne tout simplement : « Risses, hérissons ».

2l8 ÉLÉMENTS LINGUISTIQUES

à titre de simples épithète : « .... chafîoureurs de parchemins, prelinguans, esperrucquetz, clercz de grefFe... ».

Le Duchat explique différemment ce nom unique, suivant qu'il est appliqué à un écuyer ou qu'il est pris avec son sens originaire; i° Ecuyer tranchant (prœgustator) -, 2° Chefs de compagnie de judicature.

Ces explications, doublement faiitaisistes, ont alimenté pendant deux siècles tous les commentaires (De l'Aulnaye, Jannet- Moland, Burgaud des Marets), alors que Marty-Laveaux se borne à donner le mot sans explication.

Cotgrave a seul entrevu le vrai sens de prelingant qu'il explique par « fat, vantard, galant ». Ce terme, propre à Rabelais, est un emprunt du Midi où il est encore vivace : esperlingant, propret, élégant, proprement pourléché.

La manie étymologique de Le Duchat (qui tirait prelingant de prœlingens, préguste) a obscurci le sens et l'origine du mot pendant deux siècles.

ViEDAZE. — Avec le sens de nigaud, ce terme gascon revient fréquemment chez Rabelais et au xvi' siècle. Depuis Le Duchat, on interprète au figuré ce mot par « visage d'âne » (cf. sa note au 1. Il, ch. xv). Cette interprétation erronée (i) se lit encore dans Marty-Laveaux (t. IV, p. 65), qui traduit EscouteM viets dases, phrase gasconne du Prologue de Gargantua, par « écoutez, visages d'ânes », alors que la véritable acception du mot se trouve déjà chez Cotgrave (2).

On lit ce même contresens dans le Dictionnaire de V Académie, et, chose curieuse ! Lespy et Raymond (dans leur Dictionnaire béarnais, 1886) répètent encore la vieille erreur : «( Gascon, biedasou, vicdase (visage d'âne)».

Nous avons relevé, dans une étude spéciale, les lacunes et les méprises de Cotgrave, à côté des renseignements excellents qu'on trouve chez lui, et uniquement chez lui. Tout en constituant une source essentielle pour le vocabulaire de Rabelais, il faut l'utiliser avec discernement. Nous n'en donnerons qu'un seul exemple.

On lit dans son Dictionnaire (161 1) ce curieux article: « Massoret. A spirit, ghost, hobgoblin ».

(i) On lit dans le Trévoux (1704): « Viedaije. Terme injurieux qui, selon Furetière, n'est pas obscène et qui ne signifie autre chose que visage d'àne. Mais à coup sûr, Furetière s'est trompé ».

(2) Voy. Rev. Et. Rab., t. VIII, p. \C,S à 172.

Le sens d' « esprit malicieux » donné ici à massoret, se trouve déjà dans le Dictionnaire anglais -français (1593) de Claude Sainlien, alias Holyband, qui cite cet exemple déconcertant : « Vous avez l'âme d'un massoret à travers le corps ». On trouve trois fois le mot avec cette acception bizarre dans Sherwood, le continuateur de Cotgrave (1632) :

Spirit. Esprit, démon, massoret,

Ghost. Massoret.

Hobgoblin. Esprit follet, massoret, herbaut, Rab.

Voici l'explication de cette singulière acception.

Le Printemps d'Yœr de Jacques Yver est un recueil de nouvelles (1572), dont le cadre est analogue à celui de VHeptaméron. Dans la deuxième nouvelle, le sieur de Bel-Accueil maltraite fort le beau sexe en soutenant que « les femmes sont mises en terre seulement pour servir de malheur aux hommes ». Mademoiselle Marguerite prend alors la défense de la femme ; elle invoque la polygamie orientale, cite Salomon le Sage et conclut :

Il est dit que le Restaurateur (i), ennemi du serpent malin, naistrait de la semence de la femme et non pas de l'homme.

— Ho! Hol quel interprète vous estes, mademoiselle, répliqua le sieur de Bel-Accueil ; je crois que vous ave^ l'âme de quelque massoret traversée au corps, voire et des plus subtiles ; mais j'espère que vostre glose se trouvera légère d'un grain.

Le gentilhomme soutient donc que la noble demoiselle est si bien au courant de la sainte Ecriture qu'on dirait que l'âme d'un massoret^ — d'un glossateur de la Bible, — lui a traversé le corps, c'est-à-dire qu'elle est un massoret en personne.

Notre lexicographe s'est donc tout simplement mépris lorsqu'il a traduit : « Vous avez l'âme d'un esprit (ou d'un revenant) à travers le corps ». Sainlien a dû ignorer l'acception proprement dite du terme massoret pour arriver à une pareille interprétation. Le non-sens passa tel quel chez Cotgrave et chez son collaborateur Sherwood.

On voit avec quelles précautions il faut utiliser les renseignements des anciens lexicographes. Les nombreuses bévues qu'on trouve dans Cotgrave ont généralement passé chez Oudin et ses successeurs.

(1) C'est-à-dire le Régénérateur.

Un des derniers éditeurs de Rabelais, feu Marty-Laveaux, a spirituellement remarqué que le meilleur commentateur de Rabelais, c'est Rabelais lui-même. En effet, l'auteur de Pantagruel revient souvent sur ses idées, s'y complaît, en fait le tour, mettant ainsi en relief les nuances les plus délicates de sa pensée. La simple juxtaposition des passages parallèles éclaire d'un jour inattendu l'acception spéciale d'un terme. Le Glossaire-Index^ ajouté à l'édition Mart)--Laveaux, malgré ses lacunes, est un instrument de recherche précieux, et une concordance définitive serait d'un grand secours pour la compréhension du vocabulaire rabelaisien.

On rencontre pourtant, dans l'œuvre de Rabelais, nombre de termes isolés ou rares, sur lesquels il n'a jeté aucune clarté. Ces enfants abandonnés de son lexique nous laissent clans l'embarras, lorsqu'il s'agit d'établir leur filiation et leur origine. Pour certains vocables, absolument inconnus en dehors de Rabelais et dont nous ignorons jusqu'au sens, cet embarras devient inextricable. Heureusement, les cas de ce genre sont peu nombreux et, dans les pages qui suivent, nous essaierons d'en restreindre encore le nombre.

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