‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 111 sur 254 · I. — Hapax legômena · texte numérisé non relu

I. — Hapax legômena

Nombre de termes ne reviennent qu'une seule fois, sous la plume du Maître, et la plupart d'entre eux sont restés confinés dans son œuvre. Nous avons déjà cité au cours de nos recherches, quelques exemples : arme {■= âme), jarus, prelingant^ tinlalorisé. Ajoutons-y les suivants :

AuBELiÈRE. — Gargantua enfant s'est fait des chevaux de bois avec toutes sortes de branches d'arbres, et, comme les hôtes de son père lui demandaient où étaient les écuries, il les fit monter au haut de la maison pour leur montrer ses chevaux

factices (1. I, ch. xii) : « Eulx en ce pas descendens tous confus, il demanda: You\qz-vous une aubeliere? Qu'est ce? disent ilz.

— Ce sont (respondit il) cinq estroncz pour vous faire une muselière ».

C'est-là un dérivé aussi factice que les chevaux même de Gargantua, Son point de départ est aube de bast, bande du bât re liant les arçons (l. IV, ch. xiii), avec la finale de muselière, impliquant ainsi la demande et la réplique plaisante du jeune géant.

Brassier. — Rabelais désigne ainsi un genre de fronde qu'on maniait à l'aide du bras: « Les aultres bergiers et bergieres... y viendront avec leurs fondes et brassiers » (l. I, ch. xxv).

C'est une forme languedocienne : brassié, qui travaille des bras, mais le sens technique que ce mot a chez notre auteur reste inconnu. Cotgrave rend brassier tantôt par fronde {sling) et tantôt par gourdin (cudgel), la dernière acception reste sujette à caution.

Brassier serait donc pour fonde brassière, à l'exemple dej'arrelier, devenu plus tard jarrelière.

EsTRiNDORE. — Sorte de danse et air de danse (1. II, ch. xi) : «... à danser l'es/rmc^ore au diapason».

Cotgrave l'explique par « A kinde of Brittish daunce ». C'est la standelle d' Angleterre que mentionne du Fail (t. II, p. 123), à côté du languedocien esiandaro, ancienne danse mentionnée par Brueys (Mistral).

La forme rabelaisienne suppose l'influence analogique de tout frelore, danse alors à la mode (i), ou celle d-estringole, sorte de ronde qu'on lit vers la même époque dans la Farce de Calbain :

Calbain en chantant :

En dure, en à'estringue, en nos maisons, Et d'estringole Marion.

(Ane. Théâtre, t. II, p. 142).

En moyen français, estandelle ou estendarl désigne le pavillon d'un lit et le linge qu'on étend, l'étendage, dans un document de 1391 (dans Gay) : « Huit nappes de hostel, une autre estendelle de fin linge ».

Habaliné. — Ce mot est associé a folfré (cité ci-dessus), pour exprimer le grand ahurissement du peuple parisien à la vue des faits et gestes de Gargantua. C'est un dérivé du langue-

(i) Voy. ci-dessus, t. I, p. 204-205.

docien balin (-balet), confusément, en désordre. L'aspiration initiale est purement graphique et propre à Rabelais. Les deux termes employés par notre auteur pour peindre la profonde consternation des Parisiens, et qui ont tant embarrassé les commentateurs, sont en réalité des métaphores : l'une, tirée de la musique, peint le plus haut degré d'intensité ; l'autre exprime le branle ou le balancement, d'où une attitude chancelante. C'est ainsi que soljié fait allusion au trouble de l'âme et habaliné^ à l'ébranlement du corps ; les deux, réunis, représentent un complet bouleversement, physique et moral.

Henilles. — Un des ouvrages de la Bibliothèque de Saint- Victor porte ce titre : « Les Henilles de Gaietan ». L'explication dubitative de Le Duchat — « Henilles, pour anilia, contes de vieilles peut-être » — a passé dans les Glossaires de De l'Aulnaye et de Jannet-Moland. C'est une hypothèse en l'air.

Le mot henille est tout simplement l'anc. fr. enille, anille, béquille, vieux mot encore usuel au xvi' siècle et toujours vivace dans les patois. Le cardinal Caietan est l'auteur d'un traité De auctoritate Papœ et Concilii : les « béquilles » feraient ainsi allusion aux deux autorités infaillibles de l'Eglise catholique, le Pape et les Conciles, invoqués par Caietan, qui avait inutilement tenté de ramener Luther au catholicisme.

Gaudepisé. — Dans un coq-à-l'âne (1. II, ch. xui) : « ... caillebotes assimentées, prelorelitantées et gaudepisées comme est la coustume du pays ». Cotgrave s'est mépris, en identifiant la dernière de ces épithètes avec l'anglais codpeeced, portant une braguette. C'est un dérivé de godepie, morue (i), qui signifie séché comme la morue, ce que Rabelais exprime ailleurs par stocjisé (1. IV, ch. xxxv).

Prelorelitanté. — Dérivé factice d'un refrain de chanson populaire : preloreliianiainet prelorelitanton. On lit, dans une chanson poitevine, la variante : la prelintintaine, la prelintinion (2). Le sens vague que comporte un dérivé aussi fantaisiste a sa place toute indiquée dans le coq-à-l'âne déjà mentionné.

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