II. — Mots rares
Leur nombre paraît moins considérable que celui des vocables précédents. Cela ne diminue en rien leur intérêt, au contraire.
(1) Voy. Rev. du XVh siècle, t. V, p. 39.
(2) Bujeaud, Chants des provinces de VOuest, t. I, p. 66.
En voici quelques-uns qui méritent de nous arrêter, en dehors de ceux déjà mentionnés (comme jarus) :
BouRRABAQuiN. — Grand verre à boire, nom cité cinq fois par Rabelais qui lui donne parfois l'épithète de « monachal », c'està-dire de forte dimension et d'ori,^ine monastique. En effet, ce terme, inconnu en dehors ds notre auteur, est un vocable de clerc (i), remontant au nom propre Mourabaquin ou Amorabaquin, comme Froissart appelle le sultan Amourath (ou tout grand Seigneur turc), nom qui a fini par désigner, dans les Sotties, dès le xv« siècle (2), le matamore, rôle qui a laissé une trace dans un passage du V^ livre (ch. xlvii).
En partant du sens historique d'^mora^agam, ce nom du sultan, devenu bourrabaquin sous une influence analogique (3), a été appliqué à un grand verre de forme rare — en guise de canon ou de corne (nous dit Cotgrave) — surnommé ainsi en quelque sorte le sultan des verres.
Gésarin. — Dans l'expression « tondu à la cœsarine»^ appliquée à la coiffure de Janotus de Bragmardo (1. I, ch. xviii).
Un glossaire rabelaisien du xvif siècle, V Alphabet de l'Auteur français (1663), donne de notre expression un long commentaire, dont voici l'essentiel : « Tonsure cesarine, tonsure fenestrée ainsi que nos premiers roys et entr' autres Glodion le Chevelu... Or, elle s'appelle cesarine, à cause de Jules Gésar... ainsi qu'on lit en Suétone... Rabelais représente magister Janotus aussi bien peigné, rasé et testonné au 1. I, ch. xviii ».
Gette explication a été répétée depuis Le Duchat jusqu'à Burgaud des Marets.
Tout récemment, le regretté Sturel avait essayé d'éclaircir l'expression « tondu à la césarine », en la rapprochant d'une formule analogue qu'on trouve dans la relation de l'Entrée du Roy à Lyon en 1548. On y lit : « la teste à cheveux crespez à la césarienne », appliquée à des pages lucquois.
G'est évidemment aux Gésars et non à Jules Gésar, ajoute Sturel, que se rapporte cette allusion et il finit en se demandant si l'expression citée a ou non du rapport avec celle de Rabelais (4).
(i) Voy., pour plus de détails, notre article dans Rev. Et. Rab., t. X, p. 454 à 458.
(2) Cf. ci-dessus, t. I, p. 328.
(3) Celle du synonyme bouraquin, antérieurement attesté.
(4) Rev. Et. Rab., t. IX, p. 473-474.
Nous croyons être à même de résoudre la question. Dans l'expression de Rabelais, comme dans celle citée par Sturel, cœsarine ou césarienne ne se rattache ni à Jules César ni aux Césars romains, mais uniquement au César du xvi' siècle, à Charles Quint. En voici la preuve :
Dans la Chronique du Roy François Z^"" de ce nom (publiée par Guiffrey en 1860), chronique qui embrasse à peu près tout le règne de François 1" (15 15-1542), il est question de l'Entrée de l'empereur Charles Quint à Orléans en sept. 1537. On y lit ce passage qui décide la question (p. 282) : « Apres marchoyent la garde de Monsieur le bailly d'Orléans, qui estoyent vingt cinq hommes beaulx, jeunes, fors et alaigres, à pied tous. Lesquelz estoyent tondus à la cesarine, portans longues barbes forchées à l'italienne jusques au meilleu de la poitrine (i) ».
Le document que nous venons de citer éclaire complètement l'expression rabelaisienne.
De plus, cesarin, comme synonyme d'' impérial, par allusion à Charles-Quint, se rencontre chez Rabelais même, parmi les épithètes dont Pantagruel blasonne Triboulet(l. III, ch. xxxviii): «Fol auguste, fol cœsarin, fol impérial... ».
Rabelais, en attribuant ironiquement à Janotus une coiffure à la Charles Quint, ajoute un trait piquant au portrait de l'immortel pédant.
Indague. — Ce terme n'est pas attesté antérieurement à Rabelais, qui s'en sert deux fois (1. I, ch. ix, et l. ill, ch. xxviii). Voici le premier passage : « J'entends bien que lisans cesmotz, vous mocquez du vieil beuveur, et reputez l'exposition des couleurs par trop indague et abhorente ».
Cotgrave rend ce mot par « dishonest, unv^orthie, fîlthie, base, vile », c'est-à-dire deshonnête, vilain, sens passé chez Oudin qui l'explique par « dishonesto, torpe, brutto ».
Le Duchat remarque à ce propos : « Le mot indague, dans la signification la plus vraisemblable, se dit proprement d'un homme qui, dans un pays comme l'Espagne, où les gentilshommes portent la dague, paraitroit en public sans dague au
(2) Nous ne savons d'où Cotgrave a tiré son explication : « Tondu à la cesarine. Cut or powled round with, or like a dish (an old fashion yet in use with some old men) ». Le lexicographe anglais y voit une manière de coiffure ancienne encore en usage chez quelques vieillards de son temps.
côté : et c'est de là, qu'en France, on le dit d'un homme décontenancé et de mauvaise grâce ».
Cette explication se lit déjà dans le Trésor de Borel (1655) : (( Indague se prend aussi pour un homme décontenancé », en renvoyant, quant à son origine, à indaguer, rechercher.
Ce sens et cette origine, également contestables, se retrouvent chez les commentateurs (Marty-Laveaux), et le glossaire de Jannet-Moland renchérit en écrivant : « Indaguer, chercher, rechercher, d'où l'adjectif indague, maniéré, recherché, subtil ».
Véritable cercle vicieux où tout est faux. C'est pour le besoin d'une étymologie absurde qu'ont été forgées les acceptions données au mot par Le Duchat et Jannet-Moland.
Tout d'abord, le français du xvi' siècle ignore un verbe indaguer, qu'on ne rencontre que dans YEpistre du Limousin, «grand excoriateur de la langue latiale », c'est-à-dire dans une pièce factice farcie de latinismes. Quant à la dérivation proposée par Le Duchat — indague ou sans dague — elle n'est pas plus sensée, bien qu'elle ait été souvent répétée (i).
Le sens essentiel d'indague, déjà indiqué par Cotgrave, est ainsi précisé par De la Noue, dans son Dictionnaire des rimes (p. 53) : « Cela est indague, c'est comme qui diroit deshonneste, indigne et vilain ».
L'expression « cela est bien indague » se lit efTectivement dans une chanson du recueil de Lincy (t. II, p. 158), et le vocable lui-même, sous la forme parisienne indagre, dans l'Agréable Conférence de 1659: « Guiebe soit Vindagre et l'incivil » (éd. Rossel, p. 22).
Ce mot répond à l'ital. indaco, indigo, et, au figuré, pingre, dans les locutions quasi proverbiales : Che è egli indaco! O che e indaco! « Cç qu'il est vilain 1 Oh, qu'il est vilain! » qu'on dit à l'épicier qui débite une quantité trop petite ou qui la pèse
(i) Par Fleury de Bellingen {Etymologie des Proverbes français, i656, p. i52) et surtout par le Dict. de Trévoux (1770): nlndague. Vieux mot qui signifiait autrefois un homme mal mis et mal vestu, ou décontenancé, parce que c'estoit alors la mode de porter la dague au costé, de sorte que celui qui sortoit sans dague estoit appelle' indague, c'est-à-dire sans ajustement, sans grâce et sans contenance ».
Cf. Saint-Amant, ÏAlbion (t. II, p. 467 des Œuvres) :
Il eu aura dans le flanc.
L'infâme qu'il est, ï'indague!
Et je croy qu'un coup de dague En tireroit moins de sang.
trop juste: Par che pesi Vindaco, on dirait qu'il pèse de l'indigo !
Cette acception métaphorique de « vilain » répond exactement au sens du passage rabelaisien {indague et abhorrent, vilain et répugnant) et à celui de la mazarinade parisienne du xvii^ siècle {indagreet incioil, vilain et malpoli). Si Rabelais est le premier qui en ait fait usage, il a dû souvent l'entendre chez les boutiquiers pendant ses séjours répétés en Italie.
LoucHET. — Mot resté jusqu'ici inexpliqué, dans ces deux passages : « ... louchets des balles de Lucestre » (1. II, ch. xii), et (l. IV, ch. vi),où il désigne un groupe de ballots.
C'est un terme de draperie rouennaise ou picarde, que notre auteur a retenu d'un de ses voyages. Vers la même époque, un document de Béthune mentionne en 1539 « un louchet de cordelle » (Voy. Godefroy) : Ce louchet, pelote de fil, est la prononciation picarde du vieux français loissel, même sens.
Limestre. — « Les louchetz des balles de Limestre », lit-on chez Rabelais (1. IV, ch. vi), à côté de « louchetz des balles de Lucestre » (l. II, ch, xii), et les commentateurs se sont demandé si la dernière leçon n'était pas la seule exacte, représentant la prononciation vulgaire du nom anglais Leicester, comté renommé pour ses étoffes de laine (i).
Ce terme du xvi' siècle a été employé par F^égnier, et, à ce titre, il figure dans le Dictionnaire général, qui dit à ce propos: « Limestre. Origine incertaine ; le Dictionnaire de Trévoux le tire du nom de celui qui en a fait le premier ».
L'indication un peu vague de Ménage renvoyait à l'Espagne, et Régis a parfaitement précisé dès 1839 cette origine. C'est l'espagnol « limiste de Segovia », dont parle déjà Don Quichotte (II' partie, ch. xxxiii) et que le Dictionnaire de V Académie Espagnole définit ainsi ; « Limiste, el panno de primera suerte, mas fino et perfectamente trabajado, que se fabrica en Segovia».
Cependant, comme ce dernier nom n'a pas d'origine indigène, il est à présumer qu'il vient, tout comme le français limestre, de l'étranger.
(i) Ménage donne sur Limestre le renseignement suivant : « On dit que les serges de Limestre ont cté ainsi appellces du nom de celui qui en a fait le premier : ce qui est dit sans preuve. Ce sont serges drapées, croisées qui se font aujourd'hui à Rouen et à Darnetal proche de Rouen ; et qui se faisoicnt aussi autrefois en Espagne, et elles se font de fine laine d'Espagne ».
Or, voici deux passages tirés de V Ancien Théâtre anglais publié par Dodley (i) :
Yelding forth fleeces stopled with such wood, A Lemster cannot yield more finer stuff... {Friar Bacon and Friar Bungay)
far more
Soft than the finest Lemster ore (r= wore) (Herrick, Hesperides, 443).
Le premier passage fait allusion aux fins tissus fabriqués à Lemster^ c'est-à-dire Leominster ou Limster, vieille ville d'Angleterre qui fait encore aujourd'hui un important commerce de laines. Dans le deuxième, Lemster désigne directement le drap fin de Limestre, sens qui répond à celui du terme français et anglais.
Cette origine géographique est mise hors de doute par un article du Compte royal de David Blandin de 1560: « Trois aulnes et demye de drap noir de Limestre pour faire un manteau à la reystre pour ledit seigneur [le roy], agi. l'aulne (2) ».
Le limestre de Rabelais doit ainsi être placé à côté des termes analogues (tels que lucestre et ostade) qu'on rencontre également dans son roman et qui ont pénétré en français par le commerce avec l'Angleterre.
Tanquart. — Voici les deux passages où on lit ce terme : « Tenez, nostre amé, plein tanquart de fin meilleur » (1. IV, ch. xxii) et « Les officiers de gueuUe... apportèrent tanqaars, frizons, flacons, tasses... » (1. IV, ch. lxiv). Le mot est encore vivace en anglais : tankard, pot à bière.
Le vocable suppose une forme primitive tanque, laquelle survit effectivement en Bretagne : « Tonque, nom d'une sorte de vase ». En ancien français, estanque désignait une écluse ou un réservoir, et c'est là l'origine de notre mot. La forme abrégée, par la perte de la syllabe initiale (3), se trouve également dans le Midi : tanco^ tonco, réservoir, à côté d'estanco, estonco.
Rabelais doit donc le terme tanquart, attestée pour la première fois dans son Pantagruel, à un patois breton ou normand. C'est primitivement un terme nautique, à l'exemple du syno-
(i) Ancient Plays, t. VIII, p. 220 et 443. Nous devons cette communication à l'obligeance du regretté rabelaisant anglais W.-F. Smith.
(2) Gay, Glossaire archéologique, v" drap.
(3) La même aphérèse est inhérente à toupon, bouchon (1. I, ch. vu), pour estoupotij d^estouper, boucher.
nyme frison^ que Cotgrave rend précisément par dutch tankard
ou pot hollandais.
Voilà les mots rares qu'une exploitation systématique de la mine lexicologique de Rabelais nous a permis de recueillir. Nous n'avons d'ailleurs voulu qu'amorcer ici un sujet fécond, dont nous avons donné ailleurs des applications nombreuses et variées (i).
(i) Voy. noire série, intitulée Rabelœsiana, dans la. Rev. Et. Rab., t. VI à X (1908 à 1912), et dans la Rev. XF/c siècle, t. I (igiS).