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CHAPITRE IV RÉSIDU OBSCUR

Un lexique aussi vaste que celui de Rabelais, et constitué d'éléments aussi divers, abonde naturellement en obscurités et en incertitudes. Bien que nos recherches en aient circonscrit le nombre et la portée, il en subsiste et il en subsistera toujours.

Nous en avons soigneusement consigné les traces dans chacune des catégories lexicologiques que nous avons passées en revue.

Rappelons ces deux exemples :

Le terme d'architecture portri a jusqu'ici résisté à tous les efforts pour en éclaircir le sens et l'origine. Suivant le texte du livre posthume (ch. xlii), ce néologisme technique désigne une colonne arrondie. L'auteur met le terme dans la bouche des modernes architectes du temps, c'est-à-dire des architectes italianisants vers i5'50. Comme ceux-ci avaient adopté à cette époque les innovations venues d'outre-monts, on pourrait supposer que portri en est une. Il n'en est rien. L'italien ne connaît que porteria, pendant du moyen français porterie, loge de portier.

Or, comme ce sens est en l'espèce inadmissible, /Jor^ri seraitil une transcription erronée, une de ces coquilles dont fourmille le y® livre? Mais, dans cette hypothèse, on n'entrevoit pas quelle en serait la forme authentique.

Le cas d'averlan est moins compliqué, mais tout aussi délicat. C'est un mot du terroir angevin, dont Rabelais offre les premiers témoignages. Ce terme se rencontre aussi en Normandie et ailleurs, mais partout avec des acceptions à coup sûr secondaires. Nous continuons à ignorer et son sens primordial et le pays auquel il appartient en propre. Cette double lacune rend illusoires les hypothèses qu'on a présentées jusqu'ici sur l'origine de ce vocable particulier au Nord de la France (i).

(i) Voy. Rev. Et. Rab., t. VII, p, 453 à 456.

2 3o ÉLÉMENTS LINGUISTIQUES

On le voit, ce sujet est fort complexe. Bornons-nous ici à quelques considérations générales.

L'œuvre de Rabelais, image de la vie intégrale et des connaissances encyclopédiques de la Renaissance, est écrite dans une langue unique, d'une richesse et d'une variété infinies. Nous avons montré que toutes les époques d'évolution linguistique et tous les pays ont contribué à en élargir le domaine.

Dans ces conditions, les inconnues, il va sans dire, n'y manquent pas, et il est plutôt surprenant que leur nombre reste relativement assez limité.

Discernons -y ces deux cas :

1° Le sens et la forme du mot nous échappent également. Ces inconnues totales sont fort rares. Citons-en, comme exemple, poudrebif (1. 111, ch. xxvi), une des innombrables épithètes que Frère Jean donne à Panurge, épithète parallèle à brandi/. C'est un hapax, absolument isolé en dehors de Rabelais et, dans son oeuvre même, sans variante aucune. Est-ce un mot réel.^ est-ce une coquille.^ On l'ignore !

2° Le mot nous est connu, mais le sens reste incertain, par exemple pour le mot bauduffe.

Ce mot revient deux fois, sous la plume de Rabelais, avec des acceptions radicalement différentes: « Je me torchay de foin, de paille, de bauduffe, de bourre de laine » (1. 1, ch. xiii) et « La baudujfe de thesauriers » (1. Il, ch. vu).

^Dans le premier passage, les commentateurs ont admis, on ne sait trop pourquoi, l'acception donnée par Le Duchat : «De l'ital. batujfolo, un torchon ou torchon à laver les écuelles, une lavette, en esp. estopajo, parce que souvent ce torchon est d'étoupe ».

Cette explication, absurde aussi bien comme point de départ que comme aboutissement, a été généralement adoptée (i).

Quoi qu'il en soit, cette acception n'est pas applicable au second passage. Le Duchat et De l'Aunaye donnent à ce second baudujje le sens de « toupie » (qui est eiïectivement celui du langued. baudufo)^ en le motivant ainsi : « Comme les fonctions de trésoriers de France ne sont ni fré-juentes ni difficiles à remplir, Rabelais donne à ses officiers, le plus souvent désœuvrés, une toupie pour s'amuser ».

(i) De l'Aulnaye : « BauJuf/le, citoupe grossière », — Burgaud des Marets : « Baudujffe, lavette d'ctoupes ». — Marty-Laveaux : « Baudujffe, étoupe ».

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Burgaud des Marets propose à son tour une autre explication : « Baudujfe s'est dit dans le sens de baudruche », ce qu'affirme également le glossaire Jannet-Moland. Mais cette synonymie ne repose sur rien.

Pour comble de confusion, Cotgrave donne à notre mot deux autres sens, qui n'ont rien de commun avec les passages rabelaisiens : « Bauduffle, The great rush (« jonc ») wherewith poor houses are thached ; — also litter (« fumier »), bedungued straw ».

En somme j cinq acceptions, à savoir: i*^ Etoupe ; 2° Baudruche ; 3° Jonc dont on couvre les maisons pauvres ; 4° Litière ; 5° Toupie.

De ces cinq acceptions, la dernière est seule réelle {baudufo, toupie, dans le Midi), mais elle ne s'applique à aucun des deux passages cités ci-dessus.

Il est donc permis de conclure que les acceptions données à bauduffe pa.T les commentateurs, sont ou controuvées — comme étoupe ou lavette d'étoupe et baudruche — ou (comme toupie) n'ont aucun rapport avec notre texte, alors que les sens fournis par Cotgrave restent sujets à caution. Malheureusement, aucune donnée positive ne vient éclaircir ces obscurités.

Nous avons déjà mentionné les nombreuses lacunes que présente la liste des jeux de Gargantua tant eous le rapport de la forme que sous celui du sens. Des mots parfaitement clairs désignent des jeux qu'on n'est pas encore parvenu à identifier, tellement grande -est la variabilité de ces éléments traditionnels de l'enfance.

Chaque branche de l'activité humaine, dont il est question dans notre roman, recèle quelques lacunes de ce genre que le progrès des études lexicographiques pourra seul combler.

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