I. — Exemples et théories
Commençons par rechercher quelle conception Rabelais et les écrivains de son temps avaient de la métaphore.
En parlant de la manière « comment Gargantua employait le temps quand l'air estoit pluvieux », Rabelais fait remarquer que le jeune géant et son maître Ponocrates « estudioient en l'art de paincture, et sculpture : ou revocquoient en usage l'anticque jeu des tables... En y jouant, recoloient les passaiges des auteurs anciens es quelz est faicte mention ou prinse quelque métaphore sus iceluy jeu » (l. I, ch. xxiv).
C'est là une première application de la technologie au langage et une première mention des avantages à en tirer pour l'enrichissement du vulgaire.
234 ÉLÉMENTS TSYCHOLOGIQUES
Panurge expose ailleurs la « Caballe monastique en matière de beuf salle » et, s'adressant à Frère Jean, lui dit (1. III, ch. xv) : « Tu aymes les souppes de prime : plus me plaisent les souppes de lévrier, associées de quelque pièce de laboureur salle à neuf leçons. — Je te entends (respondit frère Jean). Geste métaphore est extraicto de la marmite claustrale. Le laboureur, c'est le beuf qui laboure ou a labouré : à neuf leçons, c'est-à-dire cuyct à perfection ». Et nous avons ici une de ces métaphores monastiques, qui abondent dans le roman et revêtent souvent la forme proverbiale.
Enfin, dans l'ancien Prologue du Quart livre : « Crocquer pie signifie certaine joyeuseté par métaphore extraicte du prodige qui advint en Bretaigne peu de temps avant la bataille donnée près sainct Aubin du Cormier » (i).
Après Rabelais, passons aux écrivains de son temps.
Du Bellay, dans son Illustration (1549), recommande instamment aux auteurs la fréquentation des artisans, des mécaniques (comme il les appelle), des hommes de métier et des artistes, pour leur emprunter des métaphores pittoresques : « Encores te veux je advertir de henter quelque fois, non seulement les Sçavans, mais aussi toutes sortes d'Ouvriers et gens Mechaniques, comme Mariniers, Fondeurs, Peintres, Engraveurs et autres, sçavûir leurs inventions, les noms des matières, desoutilz, et les termes usitez en leurs Arts et Mestiers, pour tyrer de là ces belles comparaisons et vives descriptions de toutes choses » (2).
On sait que Henri Estienne consacre une bonne partie de son livre sur la Précellence de la langue françoise (1579) aux diverses sources de la métaphore. Nous avons déjà exposé ses idées concernant la volerie ou fauconnerie, et nous y reviendrons plus loin à propos d'autres sources métaphoriques.
(i) Cf. aussi Briefve Déclaration (i552): « Les /erremens de la messe, disent les Poictevins villageoys, ce que nous disons ornemens, et le manche de la paroece, ce que nous disons le clochicr, par métaphore assez lourde ».
Ce commentaire vise le passage suivant (1. IV, ch. xvi) : « Interrogées sus les causes de cestuy pendaige respondirent qu'ils avoient desrobé les fcrremens de la messe, et les avoient musses sous le manche de la paroece. — Voy là, dist Epistcmon, parlé en terrible allégorie ». On sait que l'allégorie consiste en une suite de métaphores.
(2) La DeJJence et Illustration de la langue françoy se, éd. Chamard, p. 3o3.
Estienne Pasquier, clans une de ces Lettres^ a repris à son tour le conseil donné par du Bellay et Ronsard sur la métaphore technique. En parlant do « celui qui désire reluire par dessus les autres en sa langue », l'excellent historien et critique ajoute (1. II, lettre xii") : « Je veux encore qu'il... contemne nul, quel qu'il soit, en sa profession: pour parler du fait militaire qu'il halene les capitaines et guerriers ; pour la chasse, les veneurs ; pour les finances, les trésoriers ; pour la pratique, les gens du palais ; voire jusques aux plus petits artisans en leurs arts et manufactures : car comme ainsi soit que chaque profession nourrisse diversement de bons esprits, aussi trouvent-ils, en leur sujet, des termes hardis, dont la plume d'un homme bien escrivant sçaura faire son profit en temps et lieu, et peut estre mieux à propos que celui dont il les aura appris ».
Mais personne n'a parlé de la métaphore au xvi^ siècle avec plus de vérité et de profondeur que l'illustre auteur des Essais, qui lui a consacré une des plus belles pages de son œuvre : « En nostre langage Je treuve assez d'estofïe, mais un peu faulte de façon : car il n'est rien qu'on ne feist du jargon de nos chasses et de nos guerres, qui est un généreux terrein à emprunter ; et les formes de parler, comme les herbes, s'amendent et fortifient en les transplantant. Je le treuve suffisamment abondant, mais non pas maniant et vigoreux suffisamment ; il succombe ordinairement à une puissante conception : si vous allez tendu, vous sentez souvent qu'il languit soubs vous, et fleschit, et qu'à son default le latin se présente au secours, et le grec àd'aultres. D'aulcuns de ces mots que je viens de trier, nous en appercevons plus malayseement l'énergie, d'autant que l'usage et la fréquence nous en ont aulcuriement avily et rendu vulgaire la grâce ; comme en nostre commun, il s'y rencontre des phrases excellentes, et des métaphores, desquelles la beauté flestrit de vieillesse, et la couleur s'est ternie par maniement trop ordinaire : mais cela n'oste rien du goust à ceulx qui ont bon nez, ny ne déroge à la gloire de ces anciens aucteurs qui, comme il est vraysemblable, meirent premièrement ces mots en ce lustre » (1. III, ch. v).