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Métaphores livresques

La question des emprunts, dans l'ordre des idées, est épineuse. Elle est particulièrement délicate en ce qui touche les

métaphores. Plus d'une se retrouve dans diflérents idiomes, de même que certaines manières de voir, simples et naturelles, sont communes à plusieurs peuples.

Rabelais se sert de l'expression « les aboys de l'estomac » (1. I, ch. xxiii), à côté de: « Mon estomac aboyé de maie faim comme un chien » (1. III, ch. xv).

Le poète romain Horace, dans une de ses Satires, avait écrit bien avant lui (1. II, ch. ii) :

Cum sale panis Latrantem stomachum bene leniet...

L'ancien grec ùXo-xtéu), aboyer, s'appliquait également aux grondements de l'estomac affamé, et un des poètes de V Anthologie l'emploie avec ce sens figuré.

Est-ce à dire que Rabelais ait tiré son expression imagée du latin ou du grec? 11 n'en est rien. Cette métaphore, simple et naturelle, s'est imposée à l'attention des écrivains indépendamment du temps et de l'espace. Rabelais dira tout aussi bien (suivant une image analogue) : « Mon estomach brait de maie rage de faim )).(1. V, ch. xxxi), à côté de « Je brame par Dieu de maie rage de faim » (1. III, ch. xv).

Voici un autre exemple.

Dans la lettre de Gargantua à son fils Pantagruel, on lit cette curieuse image (1. III, ch. xlviii) : « Filz trescher (dist Gargantua), je vous en croy, et loue Dieu de ce que à vostre notice ne viennent que choses bonnes et louables, et que, par les fenestres de vos sens rien n'est on domicile de vostre esprit entré fors libéral sçavoir ».

Un éminent rabelaisant anglais, le regretté W.-F. Smith, remarque à ce sujet : « Cette métaphore se trouve chez le prophète Jérémie (XI, 21), puis chez Cicéron (Tuscul. Disp., I. 1 46) » (i).

Or, le verset du prophète dit simplement : « Parce que la mort est montée par nos fenestres, qu'elle est entrée dans nos maisons pour exterminer nos enfants » {quia ascendit mors per fenestras nostras...). Et Cicéron s'exprime à son tour: « Ea3 partes quae qMdiSi fenestrœ sunt animi ».

Aucun de ces rapprochements n'est pertinent. Pour le prophète, fenêtre garde son acception matérielle, et pour Cicéron, il s'agit d'une simple comparaison. Par contre, chez Rabelais, la métaphore — les fenestres de vos sens — a été amenée par le verbe

ii)Rev. Et. Rab., t. VII, p. 375-37G.

entrer et complétée par cette image parallèle : le domicile de vostre esprit. Notre auteur dira ailleurs (éd. Marty-Laveaux, t. 111, p. 162): « les fenestres de nos yeux »...

11 faut donc, dans cet ordre d'idées, que la matérialité de l'emprunt soit évidente pour entraîner la conviction. Sous le bénéfice de ces réserves, voici quelques images rabelaisiennes d'origine livresque qui ont reçu chez lui une application fréquente et une tournure particulière :

1° Hébraïques. — Rabelais se sert deux fois de l'expression biblique Au poids du sanctuaire, c'est-à-dire suivant l'étalon gardé dans le temple de Jérusalem (Exode, ch. xxx, v. 13), d'où, au figuré, rigoureusement, scrupuleusement : « Les Germains prisoient au poix du sanctuaire... le conseil des vieilles » (1. III, ch. xvi) et « ... pesez ces mots au pois du sanctuaire... » {Pant. Progn., ch. v).

Au Quart livre, on rencontre fréquemment, comme qualificatif, le nom de Dieu : « Geste vague de Dieu enfondrera nostre nauf » (ch. xix); « ... quelque bon et grand vent de Dieu.., »(ch. xliv).

Ces expressions dénotent le plus haut degré d'excellence ou de perfection. Elles remontent à une métaphore biblique, dont on trouve l'explication dans Henri Estienne (i).

Des écrivains du xvi" siècle, un seul, Des Périers s'est servi d'une image analogue (nouv. xlv) : « Il n'avoit pas la clef de la cave, mais il se prend à belle serrure de Dieu et la rompt très bien à grands coups de marteau... ».

C'est là une application facétieuse qui rappelle les exemples analogues dans Rabelais: « belle cuisine de Dieu » (1. IV, ch. x) et « belle petite /)i7^a/e agrégative de Dieu » (1. V, ch. xxx).

La Monnoye (2) commente Des Périers, en citant plusieurs

(i) « En quelques lieux une chose est dicte estre de Dieu, quand elle est plus excellente que les autres de son espèce, ou pour le moins qu'elle le surpasse en quelque sorte. Aussi sont appeliez les cèdres de Dieu, qui surpassent les autres en hauteur. Et on expose semblablement les montagnes de Dieu, en un psaume de David. Pareillement Spiritus Dei, tout au commencement de Genèse, a esté exposé par aulcuns magnus. Item Ninive est appelée civitas magna Dei ou Deo, au lieu de dire civitas magna valde... Or, maintenant, il faut considérer qu'il y a beaucoup de choses que nous pouvons dire estre de Dieu, selon la façon de parler hebraïcque, à cause de l'excellence qui est en elles par dessus l'ordinaire... » Deux Dialogues du nouveau langage français italianisé, 1578 (réimpr. Liseux, i883, t. II, p. 119). Voy. aussi ci-dessus, t. II, p. 3i.

(2) « Expression du petit peuple qui rapporte pieusement tout à Dieu.

expressions analogues, comme la « belle sciatique de Dieu », qui trouve son pendant dcins la locution jargonnesque jambe de Dieu, pour « jambe toute sphacelée et pourrie » (1. IV, ch. l). Rabelais la met dans la bouche de Frère Jean, qui l'attribue aux gueux de l'hôpital de Seuillé et s'indigne à l'idée d'une telle appellation, « comme si quelque divinité fut absconse » en une pareille jambe malade (plutôt en apparence). Cotgrave s'en fait l'écho, lorsqu'il définit jambe de Dieu comme un « blasphème » des gueux de France.

En fait, cette expression est ironique et de la même source vulgaire que la « sciatique de Dieu ». Les mendiants ont, par un sentiment de commisération ironique, donné ce nom à une jambe artificiellement malade « en l'accoustrant ainsi (nous explique Guill. Bouchet) avec une ratte de beuf posée dessus, remplie de sang et de laict ». C'était là une des nombreuses exhibitions de la Cour des miracles (i). Dans le langage des gueux et des voleurs, par un tour d'esprit qui leur est particulier, les expressions de divin et de malade se confondent, leurs prétendues infirmités étant simplement factices et volontairement guérissables (2).

2° Grecques. — Rabelais se sert à différente reprises de l'expression « en plein diamètre contraire » (1. III, ch. xlviii) et « contraire par diamètre entier à » (1. IV, ch. xii), répondant au grec éx- S'.x[X£Tpou, diamétralement opposé, métaphore géométrique que notre auteur a tirée de Lucien.

3° Latines. — Une autre expression favorite de Rabelais est decumane, avec le sens figuré du lat. decumanus, considérable, énorme. Fertulien parle d'un decumanus fiuctus, la vague la plus forte, et Rabelais écrit à son tour « ceste vague decumane » (1. IV, ch. xxiii), ce que la Briefve Déclaration explique par

L'auteur en use ici à propos pour donner à entendre que la digne serrure, la belle serrure de Dieu, ne fut nullement respectée. Rien n'est plus commun, dans la bouche des vieilles, que ces espèces d'hebraïsmes : « Il m'en coûte un bel écu de Dieu; il ne me reste que ce pauvre enfant de Dieu ; donnez-moi une bénite aumône de Dieu ». Quelquefois aussi, dans un sens tout ironique, on dira : « Je n'ai gagné à son service qu'une belle sciatique de Dieu... Savez-vous comment il a été reçu? A beaux cailloux de Dieu ».

(i) Voy. Rev. Kt. Kab., t. VI, p. 299, et t. VII, p. 346 à 352. L'explication donnée ci -dessus nous paraît plus plausible.

(2) C'est du français que la métaphore jambe de Dieu a passé au fourbcsque, d'où Ant. Oudin l'a recueillie dans ses Recherches (1642) : « Gamba di dio, en jargon, une jambe toute gastée ».

« grande, forte, violente », donc synonyme de vague de Dieu, que notre auteur avait employé au chapitre précédent.

De môme, accipenser decwnanus, un esturgeon gigantesque (Lucilius), trouve son pendant dans les « escrevisses decumanes », de Rabelais (1. V, ch. xxii).

Enfin, parmi les épithètes données au fol, figure aussi decumane, qui exprime cette fois l'énormité de l'extravagance.

Nous passons sur des latinismes purs et simples, comme : « pour vous rescinder toute ance {= occasion) de débat » (1. I, ch. xxxii) ; — « autresfois avoit are {= sillonné) ceste route » (1. IV, ch. Il); — « il en est grande année {= récolte) », 1. III, ch. IX ; — « la cohorte de tous maulx » (1. III, ch. m) ; — « le paradis terrestre de la situation duquel tant disputent et labourent (= se tourmentent, se travaillent l'esprit) les bons théologiens » (1. IV, ch. Lvii). Tous ces exemples (i) sont restés plus ou moins isolés.

Voici deux emprunts plus fréquents :

Officine, fabrique, laboratoire, école : «... l'officine de tout bien et tout mal » (1. III, ch. vu). — « Le sang est transporté en une autre officine..., c'est le cœur » (1. III, ch. v), à côté d' « officine de faulx monnoieurs » (l. III, ch. m). — « Egypte, célèbre officine de haute philosophie » (1. V, ch. xx). Cf. en latin, officina sapientiœ, école de sagesse (Cicéron) et « officina falsorum chorographorum », officine de faux titres (Id.), à côté d' « officina spirandi pulmo », le poumon, organe de la respiration (Pline). Ventiler, agiter une question, discuter un avis, proprement vanner ou trier les pailles en vannant (métaphore agricole latine) : « Procès bien grabelé, ventilent debatu » (1. III, ch. xl).

3° Italienne. — Rabelais emploie deux fois (1. IV, ch. ix et xvi) l'expression bonne robbe avec le sens de bonne marchandise, de chose avantageuse, reflet direct de l'italien buona robba. — « Fol de gabie », un des nombreux qualificatifs dont Panurge blasonne Triboulet (1. III, ch. xxxviii), est un pur italianisme : da gabbia, à mettre en cage, appliqué à celui qui fait des folies. C'est le pendant du synonyme mat de catene, autre italianisme rabelaisien déjà relevé.

4° Françaises. — Rabelais a emprunté nombre de ces acceptions figurées à ses devanciers :

Compas, par exemple, au sens de proportion, mesure, dont il

(i) Cf. aussi I. I, ch. v, où « couronne le vin » répond à coronare vinum, le remplir jusqu'au bord.

use deux fois, est une métaphore géométrique déjà fréquente dans le Roman de la Rose, très usuelle au courant du xvi' siècle et qu'on rencontre encore dans Malherbe.

De même, l'évaluation par carats est déjà familière à la poésie galante du xv^ siècle (Coquillart, Martial d'Auvergne). Le titre le plus élevé de l'or était de vingt quatre carats. Rabelais attribue ce maximum au « fol » (1. III, ch. xxxviii),mais V Amant rendu cordelier (de 1490) l'avait dépassé, en parlant des yeux de sa bien aimée (p. 64):

Doux yeux à xx et v caras...

L'expression queue de renard, comme emblème de tromperie (1. 1, ch. xvi). est dans Eustache Deschamps (t. IX, p. 119), et l'acception figurée d' alibis forains (i), mauvaises excuses ou prétextes (1. II, ch. xxi), se lit dans les Cent Nouvelles nouvelles (nouv. c) : <( Les femmes sont coustumieres d'en user pour trouver leurs eschappatoires et alihi^c forains, affîn de vous faire plaisir et donner repos à vostre ymaginacion ».

Citons maintenant un exemple de métaphore technique (2). Au xv' siècle, dans le commerce pharmaceutique, le sucre à trois cuites, c'est-à-dire à trois cuissons (3), était le plus fin, le mieux raffiné (4) :

En oultre nous est deffendu De ne porter manches petites...

Ne de manger plaisante viande (5), Brouet à sitccre de troys cuites Sous peine de païer l'amande...

nous dit l'Amant rendu cordelier, imprimé en 1490 (p. 65 de la réimpression des Anciens Textes).

Et dans le Mistere du Vieil Testament, le bourreau, en préparant la pendaison du pannetier, l'appelle ironiquement (t. III, p. 91) :

(i) Cf. Rob. Estienne (1549) : « Alibi forains, cercher des alibi forains, faire des incidens frustratoires, interjeter plusieurs frivoles appellations ».

(2) Les deux acceptions métaphoriques de poulain — échelle servant à encaver les barriques et bubon inguinal — sont antérieures à Rabelais (voy, le Dict. général).

(3) Rabelais dit ailleurs (1. IV, ch. i.xi) : « la cuycte du porc ». Le Disciple de Pantagruel de i538, en parlant du pays de Cocagne, dit (éd. Jacob, p. 67) : « Les verroux sont tous de beurre de trois cuittes... ».

(4) Voy. Rev. Et. Rab., t. VIII, p. 209, et t. IX, p. 129.

(5) C'est-à-dire nourriture en général.

IMAGES ET METAPHORES 241

19309. Maistre pannetier de troys cuytes, Vous avez les viandes cuytes Du roy, que ne cuyrez jamais.

Même application ironique chez Rabelais qui appelle le roi Anarche « Monsieur du Roy de troys cuictes » (1. II, ch, xxx).

Rappelons que vin, au sens de « pourboire », ou « gratification », fréquent dans Rabelais, se lit déjà dans les Cent Nouvelles nouvelles (i) et ailleurs (2). Mais notre auteur donne en outre à l'expression avoir son vin une acception ironique qui lui est particulière, avoir son compte, trouver son homme (1. H, ch. XVI II): « Ce diable de Pantagruel, qui a convaincu tous les resveurs et becs jaunes sophistes, à ceste heure aura son viny>.

De même, falot, grande lanterne, et métaphoriquement « drôle », c'est-à-dire folâtre, capricieux comme la lumière vacillante du falot (3), se rencontre déjà au xv® siècle dans le Mistere du Vieil Testament :

22410. Approche, mon gentil fallût!

Au xvi' siècle, cette expression se lit antérieurement à Rabelais dans Eloy d'Amerval (4) et chez Marot, qui commence ainsi une épitaphe:

Cy dessoubz gist et loge en serre Ce très gentil fallût Jehan Serre...

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