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Élaboration progressive

L'usage métaphorique, des termes et locutions qu'on rencontre chez Rabelais lui revient en grande partie. C'est lui qui a

(i) Nouv. Lxxxvii : « Si vous me voulez garir et délivrer de ce mal sans la perte de mon ce.\\, je vûus donneray bon vin, dit le chevalier ».

(2) Moralité d'un Empereur (dans Ane. Théâtre, t. III, p. 142) :

Faictes que cy soit amenée Droit ou tort, vous aure^ bon vin.

(3) Rev. Et. Rab.y t. IV, p. 404 ; t. V, p. 459, t. VI, p. 292, et t. VII, p. 459.

(4) La Deablerie, iSoy, fol. J iiii v":

Ainsi s'esbatent mes doucettes Avec nos gentils dorelos, Courtoys, mignons, gentils falos.

Cf. Farce des Cris de Paris (dans Ane. Théâtre, t. II, p. 322); La femme te dira: Mon fallot.

Mon affeté, mon dorelot...

ly

le premier exploré ce filon linguistique (i). Nous avons déjà fait remarquer, en ce qui concerne la fauconnerie, qu'alors que la nomenclature proprement dite remonte au xiii' siècle, la plupart des sens figurés tirés de ce terrain fécond sont pour la première fois attestés dans l'œuvre rabelaisienne. Cette remarque s'applique à la nature vivante tout entière: aux végétaux, aux animaux, à l'homme.

Parfois, Rabelais prend chez ses prédécesseurs l'expression propre pour lui appliquer une valeur métaphorique qui lui est personnelle.

En lisant Froissart, il a été frappé par une locution soldatesque (2) familière à l'ancien chroniqueur : ni trop chaulcl ni trop pesant. 11 en fait une double application (3).

Chez le même Froissart, frété a le sens matériel d' « équipé » : « Quant li vaissiel iurent frété » (t. IV, p. 218), à côté du « vaissiau bien frété » (t. V, p. 261). Ce sens se lit encore dans La Fontaine (Fables, 1. VII, n° 14):

Un vaisseau mal frété périt au premier vent...

et il est encore usuel.

De là, chez Rabelais, fin frété, c'est-à-dire complètement fin, fin fieffé, très rusé : « un fin frété renard » (1. IV, Prol.). Avec cette nouvelle acception, l'expression a fait fortune. On la Ht chez du Fail (4), Baïf, d'Aubigné, etc.

(i) Le Dictionnaire général attribue aux auteurs de la période classique nombre d'emplois métaphoriques qu'on trouve déjà chez Rabelais.

(2) Burgaud des Marets (éd. de Rabelais, i. I, p. 149 note) y voit une application technique.

(3) « Tant feirent et tracassèrent pillant et larronnant, qu'ilz arrivèrent à Seuillé : et détroussèrent hommes et femmes, et prindrent ce qu'ilz peurent, rien ne leurs f eut ne trop chault ne trop pesant » (1. I, ch. xxvii).

Et auparavant : « Ce pendant vint un commandeur jambonnier de sainct Antoine, pour faire sa queste suille : lequel, pour se faire entendre de loing, et faire trembler le lard au charnier, les voulut emporter furtivement. Mais par honnesteté les laissa, non par ce qu'elles estaient trop chauldes, mais par ce qu'elles estoient quelque peu trop pesantes à la portée » (1. 1, ch. xvii).

(4) L'édition princeps des Propos rustiques de 1547 porte la leçon fautive fin frotté (coquille ou interprétation populaire adoptée par Cholières et Tabourot), que La Borderie considère à tort comme la leçon véritable. Voy. son édition des Propos rustiques, p. i53 et 207. Ce rapprochement au petit bonheur trouve son pendant dans galefretier (Rabelais) en rapport avec galefrolier (Henri Estienne), l'une et l'autre formes encore vivaces dans les patois.

Autres exemples.

Villon dit dans son Petit Testament :

125. Et tous les jours une grasse oye, Ou ung chappon de haulte gresse...

Rabelais parle à la fois des moutons de haulte gresse (1. IV, ch. vi), et, au Prologue de Gargantua^ de « ces beaulx livres de haulte gresse », épithète appliquée depuis aux ouvrages joyeux et de belle humeur, d'esprit gaulois.

Les plus anciens monuments de la langue parlent déjà de la zibeline et de sa précieuse fourrure. La Chanson de Roland mentionne les « pels sabelines » et le « mantel sabelin », c'està-dire de la marte zibeline, nom devenu au xvi' siècle sobeline ou soubeline, à côté de subline, d'où l'on a tiré l'adjectif soubelin et sublin, le premier employé par Rabelais, le deuxième, par Henri Estienne, Brantôme et Montaigne.

Rabelais se sert du mot dans trois passages du Tiers Livre pour caractériser le plus haut degré de perfection, l'excellence et la rareté d'une chose. Le désir universel de faire des dettes et créditeurs nouveaux, devient pour lui « félicité soubeline » (ch. m); le « fol soubelin » (ch. xxxviii) est suivi de « fol cramoysi » et de « fol tainct en graine », toutes epithètes désignant le fou accompli. Ailleurs, Panurge défend contre Epistémon le conseil des vieilles femmes (ch. xvi) : « Croyez que vieillesse féminine est tousjours foisonnante en qualité soubeline, je voulois dire sibylline (i) ».

La beauté et la rareté de ces fourrures ont suggéré des applications métaphoriques correspondantes : exquis, magnifique, unique. Ces images ne sont pas étrangères à l'ancien français (voy. Gode froy), mais c'est surtout au xvi'^ siècle, et à partir de Rabelais, que les écrivains en font un usage fréquent.

Remarquons, pour finir, que l'évolution métaphorique peut avoir eu lieu assez tardivement, par exemple pour brides à veau, dont on avait oublié le sens primitivement culinaire, fréquent au XV® et xvi^ siècles (2) — gâteau creux, long et divisé en losanges — que donne encore Cotgrave, à côté de « mensonge, ineptie ». Cette dernière acception qu'on lit dans Montaigne (3),

(0 Voy. Rev. Et. Rab., t. X, p. 475 à 479, et Rev. du XVI" siècle, t. I, p. 5o6 à 507.

(2) Voy. ci-dessus, t. I, p. 182.

(3) En parlant de certaines prohibitions arbitraires et illusoires, Mon-

a uniquement été retenue par Nicot. Oudin l'explique en 1640 par « impertinences », c'est-à-dire incongruités, ce que le Dictionnaire de Furetière amplifie ainsi (1690) : « Brides à veau, raisons qui persuadent les sots et dont se mocquent les gens éclairés », définition passée dans le Dictionnaire de l'Académie et dans Littré.

L'acception métaphorique est bien simple. Du sens de pâtisserie légère à celui de chose légère, fanfreluche ou sornette, il n'y a qu'un pas.

L'appellation de brides à veau est une facétie qui rappelle les « figures joyeuses et frivolles, comme oisons bridez, lièvres cornuz, canes bastées, boucs volans, cerfs limonniers », dont parle le Prologue de Gargantua.

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