Métaphores facétieuses
L'exemple de brides à veau a un caractère facétieux bien l^^y^ accusé. On rencontre chez Rabelais nombre d'images plaisantes de ce genre, plusieurs servant à désigner des parties du corps, notamment la tête, sur lesquelles nous reviendrons. Nous ne retiendrons ici que les métaphores qui appartiennent nettement au domaine burlesque et qui, pour la plupart, ont fait fortune :
Aiguillon de vin, jambon (1. II, ch. 11) : « Jambons et langues fumées, ce sont aiguillons de vin ».
Bréviaire, bouteille de cuir en forme de bréviaire (1. 1, ch. v; cf. 1. IV, Ane. Prol.), que Panurge appelle ailleurs (1. II, ch. xxviii) <( son vademecum », titre donné à difîérents manuels scolastiques du Moyen Age, ou encore iirouer (1. 1, ch. xl), proprement lanière attachée au fermoir d'un livre.
Cabourne, capuchon, comparé à un creux d'arbre (sens patois du mot), pendant du poitevin bourgnon, coiffe en forme de ruche (de bourgne, panier pour conserver les fruits).
Compulsoire de buvettes, jambon (1. I, ch. v): « Un synoj nymc de jcimbon, c'est un compulsoire de buvettes, c'est un ^ poulain. Par le poulain on descend le vin en cave, par le jambon, en l'estomac (i) » .
taigne ajoute (1. II, ch. vi) : « Ce sont brides à veaux, desquelles ny les saincts..., ny les philosophes, ny les théologiens, ne se brident... »,
La valeur primordiale du terme y est complètement oubliée, et l'acception figurée a été fautivement rattachée à brider,
(i) De même, visaigc d'appellaiil (1. IV, ch. 11): « Ccllui qui est triste d'avoir perdu son procès et qui en a appelé... visaige d'appellanl »
Coudignac de four, c'est-à-dire cotignac de four (i), pour pain (1. I, ch. xviii): (( ... bien antidote l'estomac de coudignac de foui\ et eaue beniste de cave ».
Eaue beniste de cave, c'est-à-dire vin (voy. la citation qui précède).
Esparviers de Montaigu, éperviers du collège de Montaigu, c'est-à-dire poux (1. I, ch. xxxvii) : « Grandgousier, son père, pensoit que feussent pous, et luy dist : Bea, mon bon fîlz, nous as tu aporté jusques icy des esparviers de Montagu? Je n'entendoys que là tu feisses résidence ». Cf. ibid. : « Ne pensez que Je l'aye mis au collège de pouillerie qu'on nomme Montagu ».
Evangile de bois, tablier (1. I, ch. xxii), le tablier de tric-trac s'ouvrant comme un gros livre, d'où le pendant livre des rois, dont use du Fail dans le viii" des Propos rustiques : « ... le livre des Roys, qui est un jeu de cartes... ».
Masque, coup sur le visage (2), pendant du synonyme chapeau rouge qu'on lit à la fois dans Menot (3) et dans Rabelais (1. 1, ch. XLIV).
Moine, grosse toupie ou sabot, dont le ronflement est plaisamment comparé au chant des moines. Les Provençaux l'appellent en outre carme, même image burlesque.
Mot^ de gueule, gros mots, paroles hardies (1. IV^, ch. lvi) : «...comme sont niot^ de gueule (4) entre tous bons et joyeulx Pantagruelistes (5) ».
Peigne de Almain, que l'auteur explique ainsi (1. I, ch. xxi): « Gargantua se peignoit du peigne de Alemain, c'estoit des quatre doigtz et le poulce ».
Purée septenibrale bu purée de septembre (1. II, ch. xxxiv), pour vin, pendant du synonyme qu'on lit dans la Farce de Pernet (Ane, Théâtre, t. 1, p. 205):
(i) En voir la recette dans le Théâtre d'agriculture d'Olivier de Serres, Paris, 1600, p. 865.
(2) « Si plus me faschez, vous aurez de ma main un masque sus vostre paillard visage » (1. III, ch. xx).
(3) Cf. Marty-Laveaux, Œuvres de Rabelais, t. IV, p. 143.
(4) « Nous y vismes des mots de gueule, des mots de sinople... » (1. IV, ch. lvi), jeu de mots sur gueule, terme de blason.
(5) Grevin, dans sa comédie les Esbahis (t. IV, p. 240 de VAnc. Théâtre) :
Vrayement, Marion, je m'asseurc Que, quand tu faudras par le bec.
On ira dans Seine à pied sec :
Tu as tousjours le mot de gueulle.
Question est que nous beuvons De la purée du raisin
Ces locutions facétieuses se rapprochent beaucoup des créations populaires du même genre. Elles sont parfaitement adaptées à certains personnages plaisants de l'immortelle épopée. Lorsque Rabelais met en scène Janotusde Bragmardo, le pédant sorbonagre, à la fois ignorant et goinfre, il n'oublie pas de nous le présenter « antidote de coudignac de four et d'eau bénite de cave ». Ces détails achèvent de peindre le grotesque personnage.