‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 12 sur 254 · II. — Suisse ©t souabe · texte numérisé non relu

II. — Suisse ©t souabe

Les Suisses parlaient le même patois du groupe alamansouabe que les Lansquenets, ces derniers originaires de l'Alsace, de la Souabe et du \Vurtemberg. Les uns et les autres sont représentés chez notre auteur par quelques vocables du ressort de la beuverie (5), vocables recueillis de la bouche même de ces mercenaires. Ce sont :

Allu2, dont il sera question ci-dessous au mot caros.

bêlais) se rencontre au w* siècle dans le Mistère du Vieil Testament (v. 2324) et, au xvi", chez du Fail et Brantôme.

On lit dans les Serées de Bouchet (t. V, p. 88) : « Les Suysses, sans dire autre chose que Got de noc, nous asseurerent que nostre compagnon... ». Ce gode noc, c'est bon soir! prononcé à la suisse.

(i) Cf. Patsgrave, p. 290: Worstede, ostade, et A. Thomas, Nouv. Essais, p. 3 12.

(2) Dans le xlii" des Miracles de Nostre Dame :

Trouver pourras quelque millour

De ces enchenez de la court

Qui te maintiendront bien en point.

(3) Dans le Mystère du Vieil Testament (t. IV, p. 393) :

J'aperçois là quelque millourt...

(4) Henri Estienne {Dialogues, t. I, p. 80): « Ce mot ne peut estre trouvé estrange aux François, pour ce que desja dès longtemps on a accoustumé de dire par joyeuseté : Un gros Milourt, en signifiant un gros Seigneur, encores qu'on parle d'un qui ne soit pas de France ».

(5) Cf. entr'autres Brantôme (t. V, p. 56) : « Les soldats Suisses ayment à faire bonne chère et à boire tousjours de ce bon piot qui devroit couster un escu le lot » (=. deux pots de Paris).

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Brinde, verre à porter des toasts, aujourd'hui toast (1. IV, ch. I : « une brinde d'or obrizé »), terme placé entre (jouhelet et breusse. Le sens est induit de faire brindes en buvant, que donne Henri Estienne (i), et le mot remonte, comme son correspondant italien brindisi, à l'allemand dialectal ich bring dir's, je te le porte (le verre) à ta santé. Brantôme, à propos de l'édit de Charles Quint contre la beuverie (t. I, p. 30) : « Cela à cause des grans maux qui sortoient de ces brindes ordinaires et dissolus ».

Caros, carous, carousse (l. III, Prol.): « Je ne suys de ces importuns Lifrelofres, qui par force, par oultraige et violence, contraignent les Lans et compaignons trinquer, voire caros et alluZy qui pis est ». Ici les formes sont franchement suisses {alus et karÛJi) et accusent la provenance alémanique de cette soldatesque. Notre texte est le premier en date, mais après Rabelais, carous et faire carous se rencontrent chez la plupart des écrivains de l'époque : Monluc, Bouchet, Brantôme, d'Aubigné, Béroalde de \^erville (2), etc.

Henri Estienne relève le mot dans ses Dialogues (1578), en le rapprochant de l'équivalent indigène boire d'autant et du correspondant latin grœcari, boire copieusement (à la manière des Grecs). Mais l'illustre philologue se trompe sur son origine immédiate. Ce n'est pas des Allemands (comme on n'a cessé de le répéter après Estienne), mais des Suisses et des Lansquenets que vient carous. L'allemand r/araus n'a jamais eu le sens bachique du mot suisse ou alsacien karûs (3).

(0 Deux Dialogues, t. I, p. 124 : « J'aimerois autant avouer pour françois trinquer et faire brindes ». Cotgrave ne donne que la forme bringue (encore conservée chez les marins bretons); Oudin, les deux, brinde ou bringue.

(2)Voy. ces textes dans Rev. Et. Rab., t. VIT, p. 83, etRev. du XV!*^ siècle, t. I, p. 495 à 498.

(3) La forme primordiale est carous, à la fois chez Rabelais, du Fail, H. Estienne et Paré. La graphie parallèle carrous ou carrousse, qu'on rencontre plus tard dans Régnier et dans La Fontaine, a subi probablement l'influence analogique des autres mots commençant par carr. La forme francisée charrousse est propre à d'Aubigné, tandis que la graphie adoptée par Bouchet : gar-auss, révèle une préoccupation étymologique.

Le terme a d'ailleurs fait fortune en dehors de la France. En Angleterre, où, grâce au Diciionnaire de Murray, on peut en suivre les vicissitudes formelles et la fréquence statistique : carous (six à sept exemples), carrousse (sept exemples), carouse (six exemples) et carou:(e (sept

l6 ÉLÉMENTS LINGUISTIQUES

Lancement^ prononciation vulgaire de l'allemand Landsmann (i), compagnon de beuverie : « ... aussi bien ne beuvons nous que laschement, non en lancement... » (1. II, ch. ii). Parfois abrégé en lans., comme dans les Propos des bienyvres : « Lans, tringue : à toy compaing (2) ». .

Les rapports du mot avec les Suisses sont indubitables et les efforts des anciens lexicographes (et de certains commentateurs modernes) pour lui rendre sa forme littéraire confirment précisément son origine orale et dialectale : lansman ou lancement (comme transcrit Rabelais), tel qu'il sonnait dans la bouche des Suisses et des Lansquenets.

Trinquer (3), encore vivace, dérive de la même source. Le terme, naturellement, est souvent en rapport avec les Lansquenets (1. I, ch. v).

11 est attesté, sous cette forme, tout d'abord dans Rabelais. La variante drinquer, qu'on lit au xii' siècle dans les Ducs de Normandie de Benoist (voy. Godefroy), se rattache au flamand ou au bas-allemand.

à neuf exemples). Outre ces vingt-neuf exemples commençant par c, Murray cite six exemples de la graphie garous, tous postérieurs au xvi" siècle et émanant d'auteurs qui, à l'exemple de Bouchet, veulent faire étalage de leur connaissance de l'allemand. Le plus ancien de ces textes remonte à i559, il est donc d'une quinzaine d'années postérieur à celui de Rabelais.

Remarquons que, par l'intermédiaire des matelots anglais, carowse a pénétré en espagnol sous la forme carau^, santé qu'on porte en vidant complètement son verre.

(i) Dans une farce de VAncien Théâtre (t. I, p. 226), lancement a le sens de « savetier », ce métier ayant été souvent pratiqué par des Allemands.

(2) En provençal, lansaman était le sobriquet qu'on donnait jadis aux Suisses; il désigne aujourd'hui un escogriffe, un homme grand et mal bâti (Mistral).

Voici ce qu'en dit Nicot (i5o6) : « Lanceman est une diction dent le commun et bas peuple des François gaudit l'Allemand et le Suisse, assez ignoramment, pour n'entendre la signification du mot, ny la prolation, ny l'orthographe. L'allemand l'escrit et prononce Landsman, qui signifie homme du pays, compatriote, conterraneus ».

A Reims, lansmagne a le sens de « prisonnier de guerre allemand » (Saubinet).

(3) Cf. Odet de Lanoue, Dictionnaire des rimes (iSqG): « Trinque, c'est-à-dire bois bien. La familiarité des Allemans et Flamans nous a fait usurper ce mot-là, qui signifie simplement boire, mais nous n'en uzons qu'en parlant de boire plus que de raison ».

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C'est aux Lansquenets qu'on est également redevable des Jurons, dont nous aurons à traiter plus loin. Citons ici une seule de ces formules imprécatives, class ist cots ! (1. 11, ch. xii) ou das dic/i gots leyden {martv) schend ! c'est-à-dire que la passion (ou le martyre) de Dieu te confonde I ce dernier figurant parmi les jurons que poussent les Parisiens échappés au déluge urinai de Gargantua (1. I, ch, xvii). Oudin a dasticotter, parler allemand, et il en explique ainsi la provenance (Curiosités, 1640) : « Ce mot tire son origine de dass dich Gott..., qui est une façon de Jurer » ; et Philibert Le Roux d'ajouter dans son Dictionnaire comique (17 18) : « Tastigoter parler baragouin comme le haut-allemand, parler vite, contredire, chagriner » (i).

Il y a finalement, dans Rabelais, un terme allemand qui a mis à une rude épreuve les commentateurs. Il s'agit du fameux aberkeids du Prologue de l'Auteur au Quart livre : « Allemans, peuple Jadis invincible, maintenant aber keids », et que la Brie f ce Déclaration explique par : « en allemand, vilifiez ». C'est le suisse ahakeit, tombé, déchu, mot encore vivace dans les patois de la Suisse alémanique (2).

Rappelons finalement que, dans la Vie de saint Cristophle du maître Chevallet, imprimée à Grenoble en 1530, le troisième tyran, Fréminaud, ancien soudard, parle le patois de la Suisse allemande, son pays d'origine (3). ^

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