‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 13 sur 254 · III. — Haut-allemand · texte numérisé non relu

III. — Haut-allemand

Le premier discours de Panurge, à sa rencontre avec Pantagruel (1. II, ch. IX : « Junker, Gott geb euch Gluck und Heil zuvor... »), est débité en langue germanique, c'est-à-dire en allemand littéraire de la Renaissance. A quoi répond Pantagruel : « Mon amy. Je n'entends point ce barragouin... »

En effet, l'allemand littéraire était complètem.ent inconnu en France à l'époque de Rabelais, et le discours de Panurge, qui n'apparaît d'ailleurs que dans l'édition de 1542, ne peut être

(i) Le mot a survécu dans plusieurs patois (picard, champenois, lyonnais, genevois) avec le sens de contester aigrement et à propos de ve'tilles.

(2) Voy. Rev. Et. Rab., t. VII, p. i33.

(3) Voy. cette scène polyglotte dans nos Sources de l'Argot ancien, 1912, t. I, p. 283 à 288.

l8 ELEMENTS LINGUISTIQUES

que l'œuvre d'un des étudiants allemands assez nombreux à cette époque à Paris.

Cet échantillon linguistique n'offre rien de particulier. Il reproduit à peu près le style pédantesque des savants allemands du XVI* siècle, avec ses latinismes de morphologie {die Poeten und Orators) et de syntaxe (die gedechnus des ellends undt arniuot vorlangs erlitten ist ein grosser lust).

En revanche, la réponse donnée au Gascon par les Hondrespondres (i), autre nom des Lansquenets, est du vulgaire le plus authentique (1. III, ch. xiii) : Der Guascoagner timt sich us^ mit ein j'edem zu schlagen... Les commentateurs y voient à tort du vieil allemand.

Quant à l'anecdote sur enig et eoig (1. IV, ch. xvii), expliquée par la Briefve Déclaration^ c'est là un fait divers de la politique de l'époque qu'on lit chez tous les écrivains du xvi' siècle (2).

Les patois du groupe alaman-souabe, parlés par les Suisses et les Lansquenets (ce que Rabelais et ses contemporains désignent par haut-allemand), étaient parfaitement inintelligibles à une oreille française ; de là le proverbe n^y entendre que le haut-allemand^ qu'on lit pour la première fois chez notre auteur (1. II, ch. x).

Cet allemand de la Renaissance passait pour un langage rude et grossier. On cite de l'empereur Charles-Quint qui, suivant Brantôme, parlait cinq langues parmi lesquelles l'allemand, une anecdote ainsi rapportée par l'auteur du Moyen de parvenir^ ch. lv : « Charles-Quint qui disoit que les Espagnols parloient en glorieux, les Allemands en chartiers, les Italiens en charlatans, les Anglois en niais apprivoisez, mais les François en princes ».

C'est un fait indubitable que Rabelais, comme tous ses contemporains, ignorait complètement cette langue. Les affirmations contraires (3) reposent sur la méconnaissance de la culture européenne du xvi' siècle et sur l'interprétation fautive de certains détails du roman.

(i) Littéralement cent livres ou cent kilos (lionder Fonder, allem. Hundert Pfiind), sobriquet des Lansquenets. Cotgrave explique à tort le nom par: « Hollandais ivrogne ».

(2) Voy. Rev. Et. Rab., t. VI, p. 289-290, et Rev. du XVh siècle, t. III, p. 70.

(3) Cf. Rev. Et. Rab. t. VI, p. 291, et Rev. du XVJo siècle, t. III, p. 69.71.

LANGUES GERMANIQUES ig

Par la bouche de Pantagruel, il qualifie de baragouin le gei'manique, c'est-à-dire l'allemand littéraire. Quant au haut allemand, c'est-à-dire l'allemand parlé par la soldatesque suisse ou souabe, il garde à ses yeux la valeur d'un jargon inintelligigible, analogue au basque ou à l'écossais.

L'allemand ne compte en rien dans l'éducation intellectuelle de l'homme de la Renaissance. Il joue en Europe un rôle absolument effacé pendant le xvif siècle, et on ne saurait parler d'une connaissance sérieuse de cet idiome en France avant la seconde moitié du xviif .

Page 1