Alimentation
La matière culinaire et la beuverie ont fourni nombre de métaphores originales et pittoresques.
Nourriture. — Les provisions de bouche sont comparées à des munitions : harnoys de gueule: « Nous sommes... pourveus maigrement de harnoys de gueule » (1. 1, ch. xxxii), locution parallèle à harnoys d'armes^ ce que du Fail appelle « artillerie de gueule » (dans le viii' des Discours d'Eutrapel).
Son synonyme est carrelure de ventre (1. 111, ch. xxiii : «... quelques bribes, quelque boufiFaige, quelque carrelure de ventre »), à côté de ventres (i) carrelets (1. V, ch. xxvi), ce dernier parallèle à estomac pavé (1. II, ch. xxxix).
Ajoutons-y l'expression burlesque : la réparation de dessoubs le nez (1. II, ch. xvn).
La notion de « manger » est rendue par des périphrases tirées tour à tour :
1° Des bestiaux : Ajjené et agrené (voy. ci-dessus), pendant de repaistre, repaître : « J'ay icy longtemps repeu mes yeux... » (1. V, ch. xxxi).
2° Du boulanger: S'enfournera table (i. III, ch. xv): «attendans la -venue de l'Abbé pour soy enfourner à table ». Cf. 1. III, ch. IV : « L'appétit admoneste de enfourner viande ».
(i) Cf. Brantôme (t. II, p. 25o): « Quand ces messieurs furent à table, qui avoient tous grande fain, et s'attendoient à bien carier leur ventre ».
3° De la marine : Sabourrer son estomac, c'est-à-dire le lester (l. 1, ch. V, et 1. IV, ch. lxv).
4'' De la médecine : Antidoter l'estomac, c'est-à-dire le préserver de la faim par son antidote, la nourriture (1. I, ch. xviii).
5° Du tailleur : Cotonner le moiille de son gippon, c'est-àdire le rembourrer (1. IV, ch, x); « J'esperois bien y cotonner à profict et usaige monachal le moulle de mon gippon ».
Nous avons déjà cité la curieuse métaphore refréner les aboys de l'estomac, et cette autre, très fréquente, ruer en cuisine, appliquée tout particulièrement aux moines. Cf. cet autre passage : « Quelque vertus latente et propriété specificque absconse dedans les marmites et contrehastiers qui les [moynes] y attirent, comme l'aymant à soy le fer attire » (1. IV, ch. xi).
Rabelais emprunte souvent ses métaphores à la table. Il dira : « Je suis... affamé de bien faire » (1. IV, ch. xxiv), à côté de « tout le monde en strident appétit de faire dettes » (1. Illjch. m). De même acresmede sapience» (l.III, ch.xxxviii); « patenostres entrelardées de longs Ave Maria » (1. I, ch. xl) ; « livres /arct^ d'heresies diverses » {Epître à Odet).
Ajoutons-y: Esplucher, relever les défauts : « Curieusement espluchans et inventorizans vos péchés » (1. IV, ch. xlix). — Grignoter, appliqué aux prières (1. II, ch. vi, et passim).
Boisson. — La notion de « boire » est abondamment représentée dans le vocabulaire rabelaisien, suivant les nations ou les provinces et les diverses classes sociales. Retenons-en les expressions spéciales :
Crocquer la pie, « boyre d'autant et à grandz traictz » (1. IV, Prol.), vieille métaphore zoologique antérieure à Rabelais.
Pier, au sens de boire, est déjà attesté au xiii* siècle (2), et sa périphrase croquer la pie (3) est courante au xv% comme ses dérivés pion, ivrogne (1. II, ch. xvii) et piot, boisson, vin (1. I, ch. v). Cette métaphore est d'origine foncièrement vulgaire : la pie a l'habitude de se griser. Les écrivains des xv^ et xvi* siècles y font fréquemment allusion (4) et le proverbe ivre comme une pie (pendant de « soûl comme une grive ») se lit dans la Doc-
(i) Avec son ancien sens de « nourriture ».
(2) Un « Jehan qui pie » figure dans le Livre de la Taille de Paris en 1292, et, au XVI« siècle, du Fail parle souvent d'une enseigne de cabaret, la Pie qui boit.
(3) Cette périphrase se lit dans le Mistere du vieil Testament et chez Guillaume Goquillart.
(4) Voy. Rev. du XVJ^ siècle, t. III, p. 26 à 27.
trine curieuse (1623) du Père Garasse (i). Ce témoignage confirme pleinement le penchant à la griserie que le vulgaire a de tout temps attribué à la pie et à ses petits, les pions ou piots.
Entonner (1. I, ch. v), répondant au synonyme moderne boii'e comme un tonneau.
4 Fouetter un verre (1. I, ch. v), le vider et le renverser en lui frappant sur le fond, aujourd'hui fesser bien son vin, boire beaucoup sans en être incommodé; de là, fesse-pinthe, biberon, ivrogne (1. I, Prol., et ch. viii).
Laver les tripes (l. I, ch. v) : « Je laverois voluntiers les tripes de ce veau que j'ai ce matin habillé ».
Martiner, boire copieusement, comme on fait la veille de la Saint Martin, patron des vignerons (fête le 1 1 novembre) :
A la saint Martin Boit on le bon vin,
nous dit une chanson du xv' siècle (2), ce qu'au xvi' siècle Gabriel Meurier complète ainsi (p. 197) :
Saint Martin boit le bon vin
Et laisse l'eau courre au moulin.
Charles d'Orléans chante d'un (p. 164) :
Malade de mal saint Martin Et aussi rond qu'un tonnelet.
Tirer au chevrotin (1. II, ch. xx et xxviii), proprement humer le vin d'une outre en peau de chevreau, expression analogue à entonner (3).
Cette notion est en outre rendue par des périphrases tirées des diverses catégories du lexique .
i'^ Droit : Piéger, synonyme de boire d'autant ou boire à la pareille, proprement cautionner, répondre pour quelqu'un, d'où répondre à la santé de quelqu'un, boire à son tour (1. I, ch. v) : « ... vous soubvienne de boyre à my... et je vous plegeray »(4).
(1) Ibidem, t. V, p. 87.
(2) Leroux de Lincy, Recueil de chansons, t. I, p. 12b.
(3) C'est là l'explication courante (celle de Le Duchat) sur le sens rabelaisien « boire copieusement » ; mais tirer au chevrotin en possède un autre: « vomir à la suite d'un excès de boisson ». Cette acception primordiale (donnée par Cotgravc) remonte à la même origine que l'expression synonyme tirer au renard (vny. ci-dessus, t. I, p. 383). Le double sens du verbe tirer — dccharger une arme et aspirer un liquide — explique suffisamment cette divergence sémantique.
(4) Avec ce sens spécial, le verbe se lit déjà dans Eustache Deschamps (t. VII, p. 120):
C'est un des premiers termes de droit qui a enrichi le vocabulaire bachique, emploi burlesque dont les exemples abondent dans les « Propos des bienyvres ». Rappelons entre autres : exhiber, insinuation et procuration.
Au xvi' siècle, piéger est encore vivace, surtout dans la première moitié; il devient plus rare vers la fin (i) pour disparaître au siècle suivant. Cependant, il a déjà quelque chose d'archaïque, et Pasquier n'en saisit plus la raison d'être (1. VlU, ch. Lxi) : « Si un homme boit à moy, l'instant mesme le remerciant, je luy diray que je le plegcray promptement, c'est à dire que je m'en vais boire à luy. Response yiepte... Car le mot de plege signifie en soy qui intervient pour un autre » (2).
Henri Estienne, par contre, prend la défense du terme, par la bouche de Celtophile, contre les équivalents néologiques (3).
2° Marine : Hausser le temps. C'est une métaphore appartenant primitivement au langage des marins : ils boivent ferme en \r attendant que le temps s'éciaircisse. Cf. 1. I, ch. v: « Longues beuvettes rompent le tonnoire »,
C'était li un préjugé des gens de mer. Cf. 1. IV, ch. xlv : «... nous haulsans et vuidans les tasses, s'est pareillement le temps haulsé par occulte sympathie de nature »,
L'expression est antérieure à Rabelais , Mathurin Cordier la cite, en 1530, dans son De corrupti sermonis emendatione, p, 108: « Egregie potus est vel appotus est probe. // a bien haussé le temps ». Après Rabelais, hausser le temps est fréquemment employé au xvi" siècle, surtout par les écrivains de son école (4).
3° Musique: Boire à tirelarigot (1. I, ch. vu), littéralement boire à tire-flûte, c'est-à-dire copieusement, expression qu'on lit d'abord au début du xvi^ siècle dans un sermon de Menot cité
Je boy à toy. — Je le retiens.
Dist l'un à l'autre s'a plegié.
Et, au XV* siècle, dans les Cent Nouvelles nouvelles (nouv. xxxi) : « Et lors se tourna vers le dressouer, et versa du vin en une grant tasse qui y estoit, et dist: « Je boy à vous, mon compaignon, — Je vous plege, dit l'autre, mon compaignon ».
(i) Encore dans Guillaume Bouchet et dans Brantôme.
(2) Cependant lui-même l'avait auparavant employé (1. VI, ch. xv) : « Marie Stuart but sur la fin du souper à tous ses gens, leur commandant de la pleiger ».
(3) Deux Dialogues, t. II, p. 112.
(4) Voy. Rev. Et. Rab., t. VII, p. gS à 96, et Rev. du XVI" siècle, t. I, p. 5o2 à 5o3.
par Henri Estienne (i). C'est primitivement un refrain tiré du nom de l'instrument Vavigot^ qui figure déjà comme tel dans le Dit de la pastoure de Christine de Pisan (2).
Quant à tirer, il est du fond même du vocabulaire bachique, comme dans ces vers de la Comédie des chansons de 1640 {An- ^^: cien Théâtre, t. IX, p. 155) :
Tant tirerons, tirerons de la bouteille, Que nous en verrons la tin !
Et chez Rabelais, outre l'expression synonyme « tirer au chevrotin », ce passage du Quart liore (ch. x) : « Dea, je ne dis pas que je n'en tirasse quelque traict dessus la lie à mon lourdoys ».