II. — Habillement
Les métaphores tirées du costume ont acquis, aux xv°-xvi' siècles, une importance spéciale. Nous avons déjà cité aiguillette et bragae (3) ou braguette. Ajoutons-y deux pièces d'habillement qui remontent au xv" siècle et dont on a fait l'expression même de l'élégance et du faste :
1° Gorgias, proprement gorgerette « richement estoffée », « collet de femme de quoy elles couvrent leur poitrine » (Rob. Estienne, 1539), est devenu ensuite l'insigne d'une toilette luxueuse. Le sens métaphorique est déjà courant au xv' siècle.
(i) Voy. ci-dessus, t. I, p. 414-415.
(2) Œuvres, éd. des Anciens textes, t. II, p. 228 :
En celle place [sus la clere fontenelle] on oyst Chanter Parrot à Margot :
Larigot, va, larigot, Mari, tu ne m'aimes mie.
Pour ce à Robin suis amie...
Ce refrain est encore vivace dans la poésie populaire, par exemple dans une chanson satirique du Poitou, où il figure à côté de lanière. Voy. ces te.Ktes et d'autres dans G. Thurau, Der Refrain in der fran- ^ôsischen Chanson, Berlin, 1902, p. 187 à 140.
(3) Ce remplaçant de l'ancien braie acquit de l'ampleur dès les premières années du XVIe siècle, et devint l'indice de l'élégance, de la mode. De là les dérivés braguer, se vanter, qu'on lit dans Marot, et surtout bragard, fashionable, qu'on trouve déjà dans la Deablerie d'Amerval (1:07). Le chapitre xlvi y est intitulé: « Comment l'acteur reprend les ypocrites et les fringueux qu'on dit bragars du temps présent )). Ces dérivés survivent dans certains patois. Kn wallon, bragars est le nom donné aux jeunes gens qui, enrubannés, empanachés, l'épée au côté, font les honneurs d'une fête de paroisse. Dans le Midi, braga, c'est faire le lier, faire ostentation, et porter de beaux atours, et bragard y désigne le fat, l'élégant.
On le rencontre dans Guillaume Coquillart (t. 11, p. 250):
Ces dorelos, ces gorgias..
qui consigne aussi l'acception propre (t. I, p. 198):
Un maintien de femme rusée, Un gorgias à pointe usée Pour faire tetins à oreilles.
Une chanson de la même époque nous décrit ainsi trois jeunes gens à la mode (conduisant trois danseuses) :
Trois mignons les menoyent rustres et gorgias,
Pourpoints d'orfrois et manteaulx de damas,
Les chesnes en escharpe trainantes jusqu'en bas I (i).
Rabelais fait un fréquent usage de ce terme ainsi que de ses dérivés : gorgiasement, gorgiaser et gorgiaseté (sous une forme macaronique), ce dernier déjà dans Coquillart (2).
Brantôme se sert également du mot à plusieurs reprises (3).
2° Gorre, au sens de pompe ou faste (4), encore vivace en Pro-
(i) Chansons du XV siècle, éd. Gaston Paris, p. 85.
(2) Voici les passages essentiels :
«... une guorgiase bachelette » (1. IV, ch. ix\ — « J'en advisoy une [lanterne] de terre... en rang des ^\\ns gorgias es » (1. V, ch. xxxii).
« Breton estoit gorgiasement armé » (1. IV, ch. ix). — « ... gens de pied, tous gorgiasement accoustrez » [Sciom.).
« Ainsi me suis je accoustré, non pour me guorgiaser et pomper... » {Epitre à Odet). — « Certains petits jans pillhommes de bas relief, qui à Couillatris avoient le petit pré et le petit moulin vendu pour soy guorgiaser à la monstre... » (1. IV, Prol. Auteur).
(3) « Ce couronnel estoit fort soigneux et pressant à faire faire souvent monstre, et très bien payer ses gens. Aussi ne voyoit on rien si brave, si bien en poinct, ny si gorgias (ilz usoient de ce mot lors parmy les soldatz du Piedmont), car, quant à leurs armes, elles estoient la plupart dorées et gravées; pour les accoustremens, ce n'estoit que tout soye d'ordinaire » (t. VI, p. 106).
« Bref, il n'y avoit que pompe, que gorgiaseté parmi les soldatz du Piedmont alors... » (t. VI, p. \oj).
« On donne ce los à la reine Isabelle de Bavière... d'avoir apporté en France les pompes et les ^or^za^e/ef pour bien habiller » (t. VIII, p. 3i).
(4) L'origine du mot reste obscure. M. Ed. Bourcier explique gorriers par « élégants qui adoptèrent la fraise tuyautée sous les Valois, courtisans lestes et joliment vêtus », de gorre, ruban, livrée (fig. pompe, bravoure, Furetière), en rapprochant le bas-lat. gorra, « pilei genus quo caput et humeri teguntur apud Hispanos » (Du Gange). — Les Mœurs et la littérature de cour sous Henri II, Paris, 188C, p. 290.
L'esp. gorra, bonnet, n'a et ne peut avoir rien de commun avec gorre, luxe : la chronologie et le sens s'y opposent également. Cf. Brantôme, t. I, p. 44: « Ce grand empereur [Charles Quint] s'accom-
vence où il désigne une parure de femme ou la livrée d'une épousée, est aussi à l'origine une pièce de vêtement. Au xv^ siècle, le mot s'appliquait à la mode des robes à longues et larges manches, encore très répandue au xvi^ siècle, d'où gorrier, celui qui les portait, élégant, tashionable (« vestitus délicate », explique Rob. Estienne en 1539). La Farce des Cousturiers :
Que vous faictes bien ? des jaquettes Du temps des robes à pompettes.
Et certes il fault l'ouvrouer clorre, Se vous ne taillez à la gorre; Car chascun veult estre gorrier.
(Ane. Théâtre, t. II, p. i58).
La Farce de folle bombance met dans la bouche du « tiers fol, le Laboureur » ces paroles {Ibidem, t. II, p. 281) :
J'ai vendu mes prés et mes champs, J'ay vendu terres, vignes, granges, Et destruict femmes et enfans, Pour porter gorrcs et larges manches.
Dans une chanson du xv'' siècle (éd. Gaston Paris, p. 130) :
Ces mignons gorriers, quant vient le dymanche, Ils semblent fourriers à tout leurs gratis manches, Pourpoint descouppez pour aller en danse : C'est pour attrapper filles à marier.
Et Brantôme, en parlant d'Isabeau de Bavière, « ceste pompeuse et orgueilleuse Royne », femme du jeune roi Charles VI (t. II, p. 130): « ... Et quant aux femmes, Madame à la grand' gorre (comme parlent les prescheursd'alors), n'avoit elle pasgrandgrace, quand elle avoit vestu sa robbe, les manches de laquelle estoyent si larges qu'elles suffiroyent maintenant à en faire une entière.^ ».
Rabelais ne se sert du terme que dans « palefroy gourrier » (l. I, ch. Lv) et dans l'expression la grande gorre, nom plaisamment appliqué dès la fin du xv" siècle à la maladie vénérienne qui commençait alors à sévir (i).
Voici quelques autres métaphores vestimentaires :
BouRLET. — Cette garniture des bonnets de docteur a laissé une trace mctaph!)rique. Le Prologue du Tiers livre parle de « cerveaulx à bourlet » (ce qu'Oudin explique par « ignorant »), à côté de « fol à bourlet » (1. Ill, ch. xxxviii) et de « docteur... à triple bourlet » (1. I\^ ch. lfv).
moda de ce bonnet, sans porter de chapeau qu'il n'aimoit tant qu'une gorra, que l'Kspaignol appelle ainsi le bonnet ». (i) Voy. ci-dessus, t. I. \\ 47-
Chape. — Chape du ciel, firmament, proprement manteau du ciel, expression qu'on lit dans Rabelais (1. IV, ch. lu : « soubz le chappe du ciel... ») et dans Alphonse le Saintongeois.
Rebras. — Le pourpoint à double rebras avait deux paires de manches, dont une pendait par derrière. De là la notion de fort ample: « Pantagruel avoit l'entendement (i) à double rebras » (1. II, ch. viii), c'est-à-dire très vaste, à côté de « fol à double rebras » (1. III, ch. xxxvin) et d' « accollé à double rebras » (1. IV, ch. iv).
Etoffes. — Nombre d'images sont tirées de noms d'étoffes et de draps. Les « Propos des bienyvres » parlent de « vin de taffetas » et de « vin bien drappé » (2) et de bonne laine ».
Certains noms de tissus en soie, par leur finesse et leur cherté, ont fourni la notion d'excellent, de parfait. Au Quart livre., ch. XXXII, il est question de « parolles tissues », pendant des « parolles byssines » (1. V, ch. xx).
Ce degré d'excellence est également inhérent au « Pays de Satin », région idéale de chefs-d'œuvre de l'art (1. IV, ch. 11).
Couleurs éclatantes. — Les couleurs des tissus en soie, rendues plus vives par la teinture, expriment également une supérioté marquée, une qualité exquise : « velours cramoisy », à côté de « fol cramoisy », ce dernier placé entre le « fol soubelin » et le « fol tainct en grene » (1. III, ch. xxxviii). Dans le V livre, il est question de « rithme en cramoisy » (ch. xlvii). Et cette expression en cramoisi, d'une manière insigne, longtemps usuelle en bonne et en mauvaise part, était encore vivace au xviii^ siècle, au témoignage du Philibert Le Roux (3). La même métaphore se rencontre en italien (4).
(i) Oudin {Curiosité^, 1640) explique « cervelle à double rebras » par « obstinée, sotte, impertinente ».
(2) Drapper a, en outre, chez Rabelais, le sens de maltraiter (1. IV, ch. xiv) : « Et de daubber et de drapper Chiquanous ».
(3) Cf. Dictionnaire comique (1718): « En cramoisi. Pour dire toutà fait, entièrement, au suprême degré, au delà de ce qu'on s'en peut imaginer. Ce mot est fort à la mode à Paris, et ne vieillira même jamais, parce qu'il a une expression très-forte ».
(4) Dans le Ricciardetto, poème de Niccolo Forteguerri (1674 à «735), on lit ces deux passages (chant XVII, v. 54, et chant XXIV, v. 43) :
lo sono un furbo tinto in cremesino...
Quel vecchiaccio è un tristo in cremesino.
Et Petrocchi fait remarquer : « Furbo, pazzo in cremisino, in cstremo grade ».
La religion, par son influence profonde et permanente, est devenue une source importante de création métaphorique. La vie monacale notamment, qui occupe dans notre roman une place de premier ordre, a laissé des traces nombreuses et caractéristiques.
Rituel. — Certaines formules de prières et en premier lieu le trisagion, la triple bénédiction du vendredi saint, ont produit mainte application métaphorique. Du sens de « saint » qu'agios possède dans cette formule, ce vocable a passé par sa fréquente répétition, à l'acception de « cérémonies, façons », acception empreinte d'une nuance de frivolité ou de banalité. Ce transfert du vocable sacré dans le domaine profane est déjà un fait accompli au xvi' siècle.
Agios. — Voici en raccourci l'évolution métaphorique du mot :
1° Sens sacré: « prières, dévotions ».
Dans le Mystère de la Passion d'Arras :
16529. Cocquart, ostez vo chapperon.
Quant vous faictes telz agios, Dieu vous gard, evesque des folz !
Faictes le beniçon au piet.
Cent Nouvelles nouvelles (n" xxiv) : « Après ung grand tas d'agyos, se part la compaignie de l'hermite... ».
Henri E,sùenne, Apologie (t. II, p. 404) : « Il advint qu'un autre [gueux] se présenta disant estre aveugle de naissance, lequel, après plusieurs ag'10^6', cria miracles, disant qu'il voyoit ».
2° Sens secondaire : « Cérémonies religieuses, pratiques du culte ».
Calvin, dans ses Sermons y prend agios avec ce sens : « Quant aux péchés véniels..., quand on aura baisé le c... d'un prebstre, c'est à dire le bout de sa chasuble, ou qu'on aura lait une croix, ou quelque autre agios, voilà les péchés abolis (i) ».
(i) Calvini Opéra, t. LXI, p. 624.
Il donne, en outre, au mot l'acception d'amulette ou médaille : « Ces agios les papistes les pendent à leur col (i) ». • Avec une acception analogue au V liore de Rabelais (ch. x) : « Je ne vis onques tant de scendcaux, tant de flambeaux, de torches, de glimpes, et d'agiots ».
3° Sens profane : « révérences, façons, manières (2) ».
Dans la Passion des frères Gréban, Lucifer, s'adressant à ses suppôts, les gourmande ainsi :
3841. Sus, frappez en ligierement.
Faut il faire tant d'agios ?
Commencez, mes petis diablos.
Gringotez et croquez vos notes, Et barbetez comme marmotes.
Mathurin Cordier explique ainsi ce sens spécial en 1530 (p. 132) : « Delicias facis. Vous faites trop du gracieux... Vous faites trop de mines. Vous faites trop d'agios. O que de mines! »
4° Sens généralisé : « colifichets, parures », évolution analogue à béatilles (3).
Ce dernier sens est encore donné comme vulgaire par le Dictionnaire de Trévoux (1750): « Agios. Terme populaire sous lequel on comprend tous les menus affiquets et parures affectées des femmes du commun. On dit à Paris, en se moquant des colifichets d'une femme : Ce sont des agios de mariée de village (4) ».
(i) Idem, ibid., t. XXVI, p. 44.
(2) Encore vivace en Normandie : Agios, flatteries (Hague. Fleury) ; bavardages, grimaces (Moisy).
(3) Larivey, dans les Escaliers de 1579 (acte IV, se. 1): « Vous voudriez que je fisse comme beaucoup de ceste ville, lesquels tant pauvres soient ils, soit qu'ils se marient ou marient leurs filles, sœurs ou parentes, leurs baillent plus de nouveaux habits, menus fatras et agios, que si elles estoient comtesses ».
Cholières, dans ses Matinées (i585), éd. Jouaust, t. I, p. 272 : « Vous oubliez ce que favorise fort aux mariages des vieilles avec les jeunes hommes. Car pour le regard des maris, ce leur est une grande espargne ; il ne leur faut point tant d'agiots et béatilles pour les popiner qu'à ces jeunes esvente'es ».
(4) Là ne s'arrête pas la sphère sémantique du mot. Dans certains patois, comme le normand de Guerncsey, agiaux désigne des instruments, des outils en général. Celte graphie (qui est aussi celle du Manuscrit du F« livre) est simplement apparente et ne dillèrc pas de l'orthographe courante agiots. Cf. accraux, même mot qu'jccros (voy. Dictionnaire général).
Fêtes. — Les jours de fêtes étaient jadis l'occasion de ripailles {cî. festin et festoyee), d'où le développement métaphorique des termes :
Ferial, avec cette double acception :
1° Sens propre: férié, sens qu'on lit dans un noël cité par Rabelais (1. IV, ch. lxii) : « Car le jour est /maa ».
2° Sens généralisé : sacré. Calvin, dans son Traité des religaes (i 543): « La relique la plus/en'a^e de ceste espèce est (i)... ».
3** Bon vivant, joyeux compère, acception fréquente dans les Propos rustiques de du Fail et dans V Apologie d'Henri Estienne (t. Il, p. 254) : « Mais pour retourner aux presches de ce ferial docteur ».
Festival, pendant de ferial (l. III, ch. xxxviii) : « fol festival », à côté de « fol à basions » (ibid.). Cf. « un jour de feste annuelle à basions » (l. IV, ch. xlv).
Ajoutons /esi!o{/e/', pris ironiquement, recevoir quelque chose de fâcheux (évolution analogue à étrenner), sens fréquent chez Rabelais : « Je vous festoiray d'un bancquet de nazardes » (1. III, ch. xx); « ilz les festoierent à grands coups de guanteletz » (l. IV, ch. xii) ; n festoyé à grands coups de poing » (1. IV, ch. xv).
Prêtres. — A simple tonsure, de peu de valeur ou d'importance : « Les marmitons d'Olcan à simple tonsure » (l. II, ch. vu), et « fol à simple tonsure » (1. III, ch. xxxviii), en rapport avec « un demy géant à poil follet et double tonsurée » (1. IV, ch. xxix).
Prélasser, se prélasser, avec son double sens métaphorique touchant l'attitude et l'allure, tout d'abord attesté chez Rabelais :
1° Affecter un air de gravité, un air de prélat (1. II, ch. xxx) : « Je veiz Diogenes qui se prelassoit en magnificence avec une grande robbe de poulpre, et un sceptre en sa dextre ».
2° Marcher commodément, à son aise (cf. « aises comme pères », 1. II, ch. xxiv) : « Je... entreprens de entrer en leur camp... et me prélasser par les bandes sans jamais estre descouvert ». — « Ainsi s'en va prélassant par le pays » (1. IV, Prol.).
Moines. — Les moines et les hypocrites (les deux se confondent chez Rabelais) sont représentés dans son œuvre par une nomenclature d'une richesse remarquable. On pourrait en résumer les divers points de vue dans ce tableau :
(i) Opéra, t. VI, p. 430.