Chasse
Sous sa double lorme, vénerie et lauconnerie ou volerie, la chasse a toujours été (comme dit Montaigne) un « généreux terrain à emprunter ».
Henri Estienne trouve même que la nomenclature cynégétique française l'emporte sur celle des langues anciennes et modernes : « Si on vient à faire comparaison des termes que les autres langues ont appropriez à cestc science avecques ceux dont est garnie la Françoise, on trouvera que ceste-ci surpasse tant les leur, non moins en qualité qu'en la quantité, qu'il sera force de confesser nos rois avoir esté maistres, tous les autres n'avoir esté qu'apprentis en cest exercice (i) ».
Rappelons-en poivré, comme synonyme de « vérole » (fréquent chez Rabelais), qui remonte à une acception technique : dans la volerie, « poijcre/' l'oiseau de proie, c'est avec de l'eau et du poyvre le laver pour la galle et les poux (2) ». Ce terme, qui manque à Nicot et dont Cotgrave ne connaît que le sens usuel a assaisonner de poivre », n'en était pas moins fréquent au xvi' siècle. On le lit chez Du Pinet et chez Jodelle, dans son" Ode à la chasse, où le poète a réuni la plupart des termes de fauconnerie. Rabelais lui a donné une nouvelle acception qui a lait fortune (3;, en l'appliquant à la maladie vénérienne récente
(i) Henri Esùtnne, Précellence, p. 118.
(2) Kené François, Merveilles de la Nature, p. 5i. (i) Elle se lit après Rabelais, chez du Fail, Baïf, dans le Moyen de parvenir^ etc.
DIVERTISSEMENTS 3j3
à cette époque : être poivré, c'est attraper cette maladie et, ironiquement, être attrapé, double sens fréquent dans le roman rabelaisien (i).
Comme nous avons consacré un chapitre spécial au développement historique et sémantique de la fauconnerie et avons déjà touché aux bêtes de la vénerie, il ne nous reste qu'à ajouter ici quelques données complémentaires.
Les images cynégétiques ne sont pas rares dans le roman. Dès son début, Rabelais compare les livres à des chiens courants « legiers au prochas et hardiz à la rencontre », c'est-àdire qui poursuivent légèrement et attaquent hardiment.
Ailleurs, les vieilles femmes sont comparées à des chiens d'arrêt, qui indiquent le gibier au chasseur (1. III, cli. xvi) : « Ce sont vrays chiens de monstre, vrays rubricques de droict ».
Autre comp iraison (1. V, ch. xxvi) : « Ils les guettoient au passage comme on faict les loups à la traisnée et les bécasses au filet ».
Il dira ailleurs (1. III, ch. xxxiv) : «... pour metti^e les dames aux toilles », c'est-à-dire les attirer dans ses filets, les séduire, à côté de (1. II, Prol.): « un verrat que les vaultres ont acculé entre les toilles ».
Notre auteur se sert souvent au figuré c^es termes de chasse lacs et trebuchet, l'un et l'autre désignant le piège tendu au gibier (2); de même de celui de gibecière, autre terme de chasse, qu'il applique à la mémoire (1. I, ch. xiii) ou à l'entendement (1. III, ch. xxxvi).
Le terrier que la lapine creuse pour y faire ses petits, la rabouillère, est pris au sens généralisé de trou (1. I, ch. v) : « 11 n'y a rabouliere en tout mon corps où cestuy vin ne furette la soif ». Au y livre, ch. xi, ce même terme désigne la tapinauldiere de Grippeminaud et de ses acolytes.
A la fin du Prologue du Tiers livre, Rabelais exclut de sa société joyeuse les « avalleurs de frimars », qui ont « assez sacs
(i) Voy. notre Hist. nat. Rab., p. 267 à 268.
(2) i" « Le calomniateur ennemy y faisoit jadis maintes simples âmes errer et en ses /acs tomber » (1. III, ch. xiv).
« Vous semblablement efforçant issir hors les lacs de perplexité » (1. III, ch. xxxvii).
« Ils ne tomberoient es lacs de l'esprit calumniateur ^ {Epttre à Odet).
(( Par temptaiion les faire en vos lacs tresbucher » d. IV, ch. xlvi).
2° « Voicy le trebuchet, voicy la difficulté de pouvoir exprimer l'horrible bataille qui fut faicte » (1. II, ch. xxviii).
au croc pour venaison », en ajoutant : « Y vacquent s'il voulant, ce n'est icy leur gibbier ». C'est là une des premières applications métaphoriques de ce terme de chasse qui revient ultérieurement chez Montaigne (l. 1, ch. xxv) : « L'histoire, c'est mon gibier en matière de livres, ou la poésie que j'ayme d'une particulière inclination ».