I. — Métiers et professions
Nous commencerons par rebver les métaphores techniques proprement dites.
Boulanger. — Beluter, bluter, au sens propre (l. IV, ch. xiv): « Loyre poitrissoit sa paste, sa femme helutoU la farine », à côté de (1. I, ch. xxii) : « Après avoir bien joué, sessé, passé et belutë temps ».
Au sens figuré, passer au blutoir, étudier méticuleusement (1. I, Prol.) : « Croiez vous en vostre foy qu'oncques Homère... pensant es allégories lesquelles de luy ont beluté (i) Plutarche... », à côté de (1. III, ch. xvi) : «... le grabeau et belutement de ces matières (2) ».
Crousteleué, épithète donnée fréquemment par Rabelais aux « verolez », couverts de plaies, se dit proprement du pain dont la croûte est séparée de la mie par des cavités soulevées par la cuisson.
Enfourner, appliqué plaisamment à l'introduction des aliments (voy. ci-dessus).
Maréchal-ferrant. — « Je croy qu'il nous forge (3) ici quelque langage diabolicque » (1. Il, ch. vi).
Grandgousier, en parlant de Gargamelle (1. 1, ch. vi): « ... luy disant qu'elle s'estoit là herbée (4) sous la saulsaye et qu'en brief elle feroit pieds neufs ».
Cette métaphore, qui a passé chez Des Périers (5), se lit déjà dans une chanson du xv'' siècle (6).
Vigneron. — Plusieurs épithètes données au « fol » se rattachent aux divers procédés "de la vinification (1. III, ch. xxxviii) :
(i) Leçon de l'éd. princeps, remplacée ultérieurement par calfreté.
(2) De même Montaigne (1. I, ch. xii) : « Il y a d'autres sujets qu'i75 ont beluttc'^, qui à gauche, qui à dextre, chascun se travaillant d'y donner quelque visage, à tort ou à droict ».
(3) De même, en latin, fabricare verba.
{4) C'est-à-dire s'était étendue sur l'herbe. Au sens hippiatrique, le verbe est ainsi défini par l'"uretière : « Herber se dit, en parlant des chevaux, quand les mareschaux leur mettent sous le poitrail quelque racine d'ellébore, qui leur fait enfler la partie et suppurer, quand ils sont atteints de certaines maladies ».
(5) « Et ce en attendant que les petits pied^j sortissent » (nouv. v).
(6) Ed. Gaston Paris, p. 143.
« Fol de souhstraicte (= lie), fol de mère goutte^ fol de la prime cuvée {i), fol de montaison », qui désigne la période de la fermentation, lorsque le vin monte, à côté de ft c... fusté, c... poussé » (ch. xxviii).
Le chapitre xvi du V livre, intitulé les Apedeftes, renferme la plus ancienne description des parties constitutives du pressoir. Les vocables de cette nomenclature technique y symbolisent les opérations des divers bureaux de la Chambre des comptes de Paris (2).
Deux de ces appellations représentent des métaphores zoologiques et méritent d'être relevées :
Bellier, bélier, sens technique qu'on trouve expliqué dans Thomas Corneille (1694): « Béliers. On appelle bélier une pièce de bois qu'on couche sur les quarreaux d'un pressoir sur laquelle porte le fust ». Cotgrave est cette fois moins explicite : « Belliers d' un pressoir . The braunches, the two great beams of a press ».
Tesson (ancienne graphie pour taisson), proprement blaireau, désigne le grand arbre ou bras du levier qui a son point d'appui entre quatre Jumelles.
Ce dernier terme est encore en usage (d'où l'expression pressoir à tesson), alors que bélier semble avoir disparu dès la fin du xvi' siècle. Son équivalent est aujourd'hui blin ou mouton, nom donné à une forte pièce de bois qui monte ou descend avec l'écrou le long de la vis, transmettant la pression du mécanisme aux poutres du pressoir (3).
La plupart des autres termes de cette nomenclature rabelai-
[i) Cf. 1. III, Prol. : « buveurs de prime cuvée ».
(2) En voici le passage le plus curieux:
« Quand ces Messieurs furent levez, Pantagruel pria Gaingnebeaucoup qu'il nous menast en ce grand pressouer : ce qu'il fist volontiers. Si tost que fusmes entrez, Epistemon, qui entendoit toutes langues, commença à monstrer à Pantagruel les devises du pressouer, qui estoit grand et beau, faict, à ce que nous dist Gaingnebeaucoup, du boys de la croix : car sur chacun utencile estoyent escripts les noms de chacune chose en langue du pays. La viz du pressouer s'appelloit recepte : la mets, despense : l'ecrouë, estât : le tesson, deniers compte:^ en non receiq : les fusts, souffrance: les belliers, radietur: les ]umt\\&s , reciiperetur : les cuves, plus valleiir : les ansées, roolés : les foullouaires, acquits : les hottes, validation : les portoires, ordonnance vallable : les seilles, le pouvoir : l'entonnoir, le quittus ». Voy,, sur ces termes de finances, ci-dessus, t. II, p. 82.
(3) Barrai et Sagnier, Dictionnaire d'Agriculture, Paris, 1892, article Pressoir.
sienne sont encore vivaces : l'écrou, les fûts, les fouloires, les jumelles, etc. D'autres — tels que seille et portoire — se retrouvent clans les patois de l'Ouest. Thomas Corneille donne du dernier cette définition : « Portoire, vaisseau de bois ovale, fait de douves et de cerceaux, pour porter la vendange sur des chevaux, de la vigne au pressoir ».
Comme ensemble, cette description curieuse du pressoir est la plus ancienne et la seule que nous ait transmise le xvf siècle. Charles Estienne, Liébault et Olivier de Serres (i) se bornent à mentionner le nom du pressoir dans leurs ouvrages spéciaux, mais sans insister sur les diverses parties qui le constituent.
Finissons p:ir une métaphore technique qui a acquis un certain développemont chez Rabelais et chez les écrivains de son temps. Il s'agit du verbe chajfourcr^ noircir ou barbouiller, en parlant du parchemin ou du visage, verbe usuel également au xvi" siècle aussi sous la forme primordiale chauffourer (2).
Son point de départ est l'ancien verbe chauffourer, chauffer au four ou fourneau à faire de la chaux, cuire la chaux, cuire en général (Mi/stère de Saint-Quentin) :
8700. Se g'y vois, il seront murdris,
Rostis, forboulis, chauj^ourés.,.
Le sens initial de « réduire en chaux » est attesté dans un devis de la cathédrale de Noyon de 1459 (voy. Godefroy): « 11 faut démolir et reffaire les piliers, lesquelz sont arz et c/«ait(/oare^ ».
Rabelais en fait un usage fréquent, en l'appliquant au parchemin comme au visage ; après lui, on le lit souvent dans Guillaume Bouchet, Brantôme (3), d'Aubigné, Montaigne.