‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 145 sur 254 · V. — Art militaire · texte numérisé non relu

V. — Art militaire

La guerre, comme la chasse, a été féconde sous le rapport métaphorique. Cependant, chez Rabelais, la plupart des termes de cette source ont passé dans le vocabulaire erotique, où nous les retrouverons bientôt. Rappelons ici :

Asserer, acérer: « belle saulce verde... laquelle vous délecte le goust, assere le cueur » (1. III, ch. 11), à côté « de la lance assevée^ verde et roide, rompoit un huys » (1. I, ch. xxiii).

Bastion, au figuré (1. V, ch. i) : « J'ay par si longtemps jeusné que les jeusnes mont sappé toute la chair, et crains beaucoup qu'en fin Ijs bastions de mon corps viennent en décadence ».

Calibre, qualibre, au double sens figuré : 1° diamètre, nombre (1. III, ch. v) : « ... le mesurant au qualibre des bienfaits... » ; 2° moule, caractère (1. V, ch. xi.ii) : « Nous ne sommes de calibre d'un tas de veaux... ».

Deguener, synonyme d'enrager, proprement dégainer (l'effet pour la cause): « ... j'endeve, je deguene, je grésille d'estre marié... ».

(i) Cf Henri Estienne, Apologie, t. II, p. 5o : « Quelque pauvre galefrotier de moine ».

(2) Cf. Montaigne, Essais, 1. III, ch. xi : « Or, les premiers... vont calfeutrant cest endroict de quelque pièce faulse... ».

Moineau, bastion plat au milieu d'une courtine, métaphore déjà relevée (i) et antérieure à Rabelais.

Taloassier, fanfaron, vantard (proprement soldat armé d'un talevas ou grand pavois), une des injures que les fouaciers de Lerné adressent aux bergers de Gargantua (1. I, ch. xxv).

Traineguaines, traîneur d'épée, synonyme du précédent et figurant dans la même kyrielle d'injures.

iMainte expression du ressort de l'équitation a passé dans le domaine métaphorique : « A bride aoallée courir à tous les diables » (1. IV, Ane. Prol.). — « Puis dormoit sans desbrider jusques au lendemain huit heures » (1. I, ch. xxii).

Un exemple curieux d'évolution métaphorique, dérivant de cette source, nous est offert par le mot pistolet.

Originaire de l'Italie, le nom de cette arme, sorte de courte arquebuse (fabriquée tout d'abord à Pistoie), passa en France vers 1530. Le terme fut de bonne heure appliqué à l'écu d'or d'Espagne, de forme plus petite que celui de France, ensuite à des monnaies diverses, comme en témoigne Brantôme (t. 1, p. 50) : « Aujourd'hui il y a parmy la chrestieneté, voire ailleurs, plus de pistolles de deux et quatre qu'il n'y avoit, il y a soixante dix ans, de peti^ et simples pistollets, des doubles ducats à deux testes de la reyne Ysabelle et Ferdinand son mary ».

On lit auparavant, vers 1558, dans une nouvelle posthume de Des Périers (nouv. civ) : « Et au lieu, disoit il, que vos escuz au soleil ne vous vaudroyent icy non plus que des pistolets, je les vous feray valloir quelque chose davantage ».

Ce n'est pas tout.

Les petites dimensions de cette arme firent donner son nom à des gens de petite taille, donc insignifiants et plus ou moins étranges. Henri Estienne, dans sa Co/i/ormii'e (1556), remarque à ce sujet (p. 30 de l'éd. Feugère) : « Et ce pauvre mot — pistolet — ayant esté ainsi pourmené longtemps, en la fin encore a esté mené jusques en Espagne et en Italie pour signifier leurs petits escus. Et croy qu^encore n'a il pas fait, mais que quelque matin les petits hommes s'appelleront />i.s/!o/e^«!6\.. ».

Henri Estienne se montre ici retardataire. L'évolution qu'il annonce était un fait accompli depuis nombre d'années. Dans son Quart livre (ch. xxxii), paru en 1552, Rabelais mentionne

(i) Voy. ci-dessus, t. I, p, 81.

les maniacles Pistolets, c'est-à-dire les moines (i) à l'esprit égaré, Q côté des denioniacles Calvins, considérant les uns et les autres comm^ monstres difformes et contrefaits d'Antiphysis.

Cette application figurée survit encore dans l'expression vulgaire : un drôle de pistolet.

(i) Sens corroboré par ce passage du F« livre, ch. m : « ... Capucingaux, plus tristes, plus maniaques et plus fascheux qu'espèce qui fut en toute risle [Sonante] ».

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