CHAPITRE VI MÉTAPHORES DIVERSES
Nous réunirons sous cette rubrique les images qui n'ont pu prendre place clans les divisions qui précèdent. Elles dérivent de sources multiple's et trouvent dans Rabelais leur premier témoignage métaphorique :
Ahyme. — « ... un abysme de science » (1. II, ch. viii), à côté de (( il m'a ouvert le wray puy s et abysme de encyclopédie » (1. II, ch. xx).
Apanage. — « Coquage est naturellement des apennages (i) du mariage » (I. III, ch. xxxii), à côté de « Pain avecques les apennaiges luy a esté [à Gaster] pour provision adjugé » (1. IV, ch. lxi).
Arrache pied. — (( Fol A' arrache pied » (1. III^ ch. xxxviii) et « Toussez icy un bon coup ou deux, et en beuvez neuf d'arraché pied )) (1. V, Prol.), c'est-à-dire sans interruption, sans bouger de place, et comme si le pied avait pris racice.
Ascendant. — « En {'ascendant (2) des broches et horoscope des fricassées, Frère Jean consideroit quelle heure lors pouvoit estre » (1. IV, ch. Lxxxm). Terme astronomique (3) commt jovial (1. III, ch. xxxviii), épithète donnée au fou
Avalleurs de frimars, épithète donnée aux gens de robe qui, obligés de courir de bonne heure, respiraient les brouillards du matin. Rabelais les exclut de son Abbaye de Thélème.
Bague, au sens de bijou (pris ironiquement), analogue à étrenne : (( Pense je bien que la fiebvre quarte est assez mauvaise bague » (1. V, ch. XXXI).
Baume — « Ce sera basme de me veoir briber » (1. II, ch. ix) et
(i) Cf. Rob. Estienne (1549) : « Appennage, c'est une terre et seigneurie que les pères donnent à leurs puisnez, pour en jouir pour eulx et leurs hoirs ».
(2) Cf. Brantôme (t. I, p. 266) : « Là est ceste ville [Rome] qu'au temps passe pronostiqua un sage astrologue de moy [le connétable de Bourbon] me disant qu'infailliblement, à la prise d'une ville, mon fier ascendant me mcnaçoit que j'y devois mourir ».
(3) l'employé comme tel par les poètes de la Pléiade. Voy. Marty- Lnvcaux, t. I, p. 3Ô2.
METAPHORES DIVERSES 28g
(( La chair [du mouton] en est tant délicate... que c'est basnie » (1. IV, ch. vu).
Brasser. — « Que savons nous si l'estaffier de sainct Martin nous brasse encore quelque nouvelle orage? » (1. IV, ch. xxiii).
Dépouiller. — « Despouille\ vous de toute affection humaine » (1. III, ch. xiii).
Langue — « Tous peuples, toutes nations, toutes langues » (1. I, ch. x), synonymie commune à plusieurs idiomes, La première édition du Dictionnaire de l' Académie (1694) remarquée ce propos: « Langue se prend aussi quelque fois, comme dans l'ordre de Malthe, pour la Nation ; La langue de Provence, la langue de France, d'Aragon, etc. ».
Mâchefoin. — « Cy n'entrez pas, maschefain praticiens » (1. I, ch. Liv), c'est-à-dire avocats mangeurs de foin (comme les animaux), mangeurs du populaire. Un des ouvrages de la Bibliothèque de Saint- Victor porte le titre : « Le maschefain des advocatz ».
Manne. — « Manne céleste de bonne doctrine » (1. II, ch. viii), à côté de « céleste manne de honneste sçavoir » (1. II, ch. xviii).
Moufles. — (( Leur sçavoir n'estoit que bcsterie et leur sapience n'estoit que moufles » (1. I, ch. xv).
Nues. — « La sérénité d'iceluy [cerveau] ne soil troublée par nues quelconques de pensement » (1. III, ch. n).
Passementé. — « Pensement passementé de meshaing et de fascherie » (1. III, ch. 11).
Veine. — « Aussi demeurera le tonneau inexpuisible. II a source, vive et vene perpétuelle » (1. III, Prol.).
Vent. — (( Une femme pleine de vent d'oultrecuydance » (1. IH,
ch. XLVl).
Un dernier exemple : « par ceste seule raison qu'on ne s'en va pas des foj'-res comme du marché, et qu'avions les pieds pouldreux » (1. V, ch. xi).
Du Cange définit pieds pouldveux par petits marchands étrangers qui allaient vendre de foire en foire, et 1' « Essai des Proverbes » du xvi' siècle explique ainsi cette locution (v" pieds) : « Avoir les pieds pouldreux, c'est estre de légère taille, tracasseur, qui ne paye pas deux fois et à qui ne faut pas bien prester ni avoir affaire », et « d'un homme qui passe partout, on dit qu'il a les pieds blancs ».
Cette dernière expression est celle des Lais de Villon (str. iv)\
Et se j'ay prins en ma faveur
Ces doulx regars et beaux semblans
De très décevante faveur,
Me trepersans jusques aux flancs.
Bien ilz ont vers moy les pies; blancs
Et me faillent au grand besoing.
Les deux images sont analogues et se confondent comme dans le passage cité de Rabelais.
Origines incertaines. — Dans la masse des images rabelaisiennes que nous venons de classer, le sens précis ou la provenance directe d'un petit nombre de ces expressions figurées nous échappe. Retenons-en:
Alouette, au sens de coup et de jeu de nasardes (1. I, ch. xxii, et ch. XXX ) : « ... force plameuses, chinquenauldes, alouettes et grans coups de poing sus les dens ». S'agit-il ici, comme dans le prow. cigalo (cigale et croquignole), d'une comparaison plaisante, à savoir du petit cri que la douleur arrache au patient, cri semblable à la voix stridente de la cigale ou au tire-lire de l'alouette .^ Quoi qu'il en soit, cette métaphore reste inconnue en dehors de Rabelais.
Bachelier en busche (1. IV, ch. ix), à côté de « soncousin Gervays remué d'une busche » (1. II, ch. xi), ce eue frère Antoine du Saix exprime par « cousins Gervais remues de la cheville » (i).
Grande paye. Dindenault, le marchand de moutons, s'adressant à Panurge, l'interpelle (1. IV, ch. vu): « Et que penses tu, soi à la grande paye, que valoit un talent d'or.^ » On ignore à quel milieu professionnel appartient cette expression.
Pays de vache, avec le sens de pa5^3 d'origine, de lieu natal, deux fois employé par Rabelais (1. 11, ProL, et 1. IV, ch. ix). Peutêtre faut-il rapprocher cette expression de celle de plancher (2) des vaches {l. IV, ch. xvm) ou de celle de plat pays, dont se sert à plusieurs reprises notre auteur. Dans ce cas l'explication dcpays de vache (dont Marot s'est éi^alement servi) serait bien plus simple et plus naturelle que celles qu'on a proposées jusqu'ici (3).
Nous allons clore cette rubrique pir les diverses acceptions métaphoriques que le terme lanterne et ses dérivés possèdent dans Rabelais et au xvi* siècle :
i'^ Guide éclairé (4), lumière ecclésiastique, sens confirmé par
(i) Voy. Rev. Et. Rab., t. IX, p. 23i.
(2) Calvin dit chemin des vaches, dans un de ses Sermons : « Quel changement void on en nostre vie? Nous allons tousjours le chemin des vaches, comme on dit ». — Opéra, t. xlvi, p. 194.
(3) Cf. la note correspondante de Burgaud des Marets (t. I, p. 3o8) et Rev. Et. Rab., t. VII, p. 442.
(4) Cf. 1. V, ch. xxxiii : « liartole, lanterne de droit ».
METAPHORES DIVERSES 291
le Moyen de parvenir (ch. xxv) : « Lanterne se prend souvent pour lumière ecclésiastique... ». Pour aller visiter roracle de la dive Bouteille, Panurge « délibéra passer par le pays des Lanternoys et là prendre quelque docte et utile Lanterne, laquelle leur servit pour ce voyage ce que fut la Sybille à Eneas descendant es champs Elysiens » (1. 111, ch. xlvii).
C'est là également le sens du mot dans deux autres passages de Rabelais, où il s'agit de « l'assignation du chapitre gênerai des Lanternes » (l. IV, ch. v) et de « cjuelques lanternes estrangeres qui, comme bons Cordeliers et Jacobins, alloient là comparoistre au chapitre provincial » (1. V, ch. xxxii).
2° Chimère, faribole, fadaise (cf. en provençal, fanau, fanal et billevesée), chose vaine et incertaine comme la lumière vacillante de la lanterne. Du Fail, dans le xvii' des Contes d^EutrapeU parle d'un vantard, qui, affectant des airs de grave préoccupation, « se laissoit aborder cérémonieusement, allant par la ville, combien qu'il ne parlast que lanternes et fallots ».
Chez Rabelais, le verbe lanterner, muser, signifie proprement dire des lanternes ou des fadaises. « La belle honorable et joyeuse compaignie des Lanternes », réunies en chapitre général dans le pays Lanternois, où l'on faisait grands apprêts (1. IV, ch. v), « comme si l'on y deust profondement lanterner ».
De même, le dérivé lanternoys, synonyme de « chimérique», est appliqué à un langage imaginaire et à un pays de fantaisie. C'est là un souvenir du pays des Lanternes (i), mentionné dans le Disciple de Pantagruel (1537). Cette forme lanternoys, modelé sur patelinois, appartient seule à Rabelais.
3° Drôle, sens inhérent au dérivé lanternier (2) et à lanterne, drôlesse, l'un et l'autre parallèles k falot, drôle. Cette acception spéciale nous permettra d'élucider un passage resté jusqu'ici obscur, à cause de sa double série de jeux de mots. Carpalim, entendant la proposition de Panurge de prendre dans le pays de Lanternoys une Lanterne comme guide, s'écrie (1. III, ch. xlvii): « Panurge, ho, monsieur le quitte, pren Millort Debitis à Ca-
(i) Il n'est nulle part question d'une Isle des laniernes. appellation que Lacurne attribue à Rabelais, et qui a induit en erreur Littré.
(2) Rabelais donne cette e'pithète à Asdrubal (1. IL ch. xxx) et ailleurs à Lycus de Thèbes (1. III, ch. xii). Caréme-prenant est encore appelé « ce grand lanternier » (1. IV, ch. xxx).
Voy. pour d'autres textes, notre article dans la Rev. Et. Rab., t. X, p. 458 à 463. "
lais, car il est gouclfallot, et n'oublie debitoribus, ce sont lanternes. Ainsi auras et fallût et lanternes ». •
Une première série de calembours est ici provoquée par l'altération des mots anglais correspondants : « Milord Debitis à Calais », c'est le lord Deputy (anciennement Debijtai) de cette ville, appartenant alors à l'Angleterre; « il est goodfallot », c'est à la fois l'anglais good fellow, bon compagnon, mais aussi le français bon drôle, sous l'influence de notre homonyme falot.
Chacun de ces rapprochements suggère à son tour une deuxième série de jeux de mots : Debitis, devoir, dette, et good fallût provoquent debitoribus, débiteurs, et lanternes (au sens libre), d'où la conclusion: « Ainsi aura et fallots et lanternes » (i).
On a vu que le sens primordial de falot est « grande lanterne », d'où l'acception secondaire de « drôle ». Le sens libre est dû à l'influence analogique du synonyme lanterne.
4° Nature de la femme, sens du mot dans une lettre de grâce de 1394 (voy. Du Cange) et inhérent chez Rabelais au verbe lanterner (1. IV, ch. ix) : « Le vent de gualerne avoit donc lanterné leur mère », et ailleurs (1, III, ch. xxv) : « Va, fol enragé, au diable, va te faire lanterner à quelque Albanoys... », ce qui répondrait à l'équivalent trivial moderne: Va te faire f...
5° Personne très maigre, c'est-à-dire transparente comme une lanterne (sens également du prov. lanterno)^ d'où lanterné, efflanqué, épithète que Rabelais donne au baudet (1. V, ch. vu). Ailleurs (l.IV, ch. xlix), lanterné, transparent, est appliqué au parchemin. En italien, lanternuto a ce même sens.
La sphère sémantique de lanterne est, on le voit, autrement compréhensive que celle de son corrélatif falot. L'acception de « drôle » de ce dernier est déjà usuelle au xv^ siècle, alors que son sens libre est purement rabelaisien. Cette application spéciale nous amène aux Eroiica verba, lesquels, étant donné leur fréquence dans le roman, exigent un traitement à part.
(i) L'auteur de V Alphabet françois, sorte de lexique rabelaisien du xvii® siècle, remarque au mot Ithyphalle : « Priapus mesme prend souvent le nom de phallus, dont est issu le mot qu'en françois est dix. fallût, d'autant que la chandelle dressée au milieu représente aucunement cette effigie payenne des Anciens. Depuis ce mot est venu en risée, quand on surnomme quelqu'un yentil et plaisant /a//o/... ».