‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 147 sur 254 · CHAPITRE VII EROTIGA VERRA · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII EROTIGA VERRA

L'œuvre de Rabelais reflète, en même temps que les aspirations illimitées des hommes de la Renaissance, les besoins de leur exubérante vitalité. La démarcation entre le physique et le moral, entre les nobles et les bas côtés de la nature humaine, n'était pas alors aussi rigoureuse que de nos jours. Les fonctions du corps, de même que celles du cerveau, étaient également nobles, également bonnes, comme tout ce qui vient de la nature. Les limites de la bienséance étaient autrement larges que celles d'aujourd'hui. Le Français du xvi"" siècle, comme le Grec et le Romain, n'hésitait point à emplo}er le terme propre, le mot cru. La pudeur cerbale (i) était à peu près inconnue; elle devint manifeste surtout vers la fin du xv!"" siècle, et Montaigne s'en étonne (2).

Avant Montaigne, Jehan de Meung, par la bouche de Raison, affirme qu'on ne doit pas avoir honte d'appeler par leurs noms les œuvres de Dieu : « Ce n'est pas le nom qui est honteux, dit-elle, mais la chose. Or, quoi de plus noble que les divins instruments que Dieu façonna de ses propres mains pour perpétuer l'espèce humaine.^ » :

7249. Se ge nome sans mètre gloses

Par plain texte les nobles choses

(i) Et la pudeur tout court, comme en témoigne en premier lieu Brantôme.

(2) Cf. Essais (1. III, ch. v) : « Qu'a faict l'action génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire et si juste, pour n'en oser parler sans vergogne, et pour l'exclure des propos sérieux et réglez ? Nous prononceons hardiement tuer, desrober, trahi?- ; et cela, nous n'oserions qu'entre les dents ».

Cf. Moyen de parvenir, ch. x : « Il ne faut pas tousjours dire ces parties là honteuses, d'autant qu'elles ne le sont que par accident; et faisant autrement, vous feriez tout à nature, qui n'a rien fait de honteux. Ces parties là sont secrettes, nobles, désirables, mignonnes et exquises, comme l'or que l'on cache ».

Que mes pères en paradis

Fist de ses propres mains jadis ;

Et tous les autres estrumens

Qui sunt piliers et argumens

A soutenir nature hu -naine.

Qui sans eus fust et casse et vaine.

Dans la Chirurgie de MondeviWe (13 14), le premier monument du langage scientifique en français, les termes savants, pour désigner les parties honteuses {anus, virga, vuloa) sont encore rendus par des mots vulgaires et grossiers, mais qui naturellement n'avaient pas alors la valeur méprisante que nous y attachons (i).

Le Rôle de la l'aille de 1292 énumère parmi les contribuables : Jehan Con-Doré, Richard Gros-Cul, Eudes Coille- Noire, etc. (2).

Le moyen français est d'une fécondité inépuisable en termes erotiques. Eustache Deschamps en est déjà largement pourvu ; mais ce sont surtout les auteurs du xv" siècle — Villon, Coquillart , les anonymes du Parnasse saiyrique (3) — qui enrichissent considérablement cette nomenclature, devenue plus abondante encore au siècle suivant. L'emploi des termes libres est extrêmement fréquent dans Gargantua et dans Pantagruel (4), et il devient véritablement débordant dans le Moyen de parvenir, dernière source de notre travail. Chez Rabelais tout particulièrement, ces erotica verba constituent une partie intégrante de son lexique et on ne saurait concevoir son roman sans ces éléments réalistes.

Dans l'étude de cette partie scabreuse du vocabulaire rabelaisien, certaines réserves s'imposent. D'une part, nous passerons sous silence tous les termes crus qui sont encore vivaces, notre enquête ne dépassant pas le xvi' siècle ; d'autre part, nous limiterons autant que possible, tout en y renvoyant, la citation des

(1) Voy. l'introduction, t. I, p. xlv, de l'édition Bos.

(2) Cités dans A. Darmesteter, De la Jonnation des mots composés, Paris, 1873, p. 41.

(3) Le Parnasse saiyrique du ATo siècle, Anthologie de pièces libres, p. p. Marcel Schwob, Paris, igoS (forme le XI" tome des Kp^rrràoiK, recueil de documents pour servir à l'étude des traditions populaires).

(4) De l'Aulnaye, dans son édition des Œuvres de Rabelais (Paris, i<S23), a donné un glossaire d' Erotica verba (t. III, p. 429 à 487), liste malheureusement entremêlée de toutes sortes d'appellations étrangères à Rabelais.

EROTICA VERBA aç)

passages libres. Le traitement historique et psychologique de cette nomenclature spéciale lui enlève d'ailleurs toute préoccupation étrangère à la science.

Page 1