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Arabe

Les études d'arabe restèrent longtemps dans un état rudimentaire. Tandis que le nombre des hébraïsants allait en augmentant, il était extrêmement rare de rencontrer un connaisseur même superficiel de l'arabe. Avant le xvii' siècle, où ces études prennent de l'essor en France avec les d'IIerbelot et les Galland, l'arabe ne compte nullement parmi les langues savantes de 1 Europe intellectuelle. Dans l'abbaye de Thélème il n'y a pas de « librairie » arabe.

Cependant, dans la lettre de Gargantua qui anticipe de beaucoup sur l'avenir, on lit (1. 11, ch. vin) : « J'entends et veulx

que tu aprennes les langues parfaictement. Premièrement, la Grecque, comme le veult Quintilian ; secondement, la Latine, et puis l'Hebraïcque pour les Saintes Lettres, et la Chaldaïcque et Arabicque pareillement ».

Mais c'est là un desideratum plutôt qu'une réalité, puisque ce n'est qu'en 1538 que Guillaume Postel fut chargé au Collège de France, récemment créé — « trilingue Académie », comme l'appelle Marot — de l'enseignement simultané « des lettres grecques, hébraïques et arabiques (i) ».

Rabelais distingue nettement la langue agarene de la langue arabicque. En parlant des inscriptions des monuments antiques que Pantagruel découvrit dans l'Ile des Macréons (1. IV, ch. xxv), il affirme que certaines de ces inscriptions étaient en langage ionique, « les autres en langues arabicque, agarene, sclavonicque et autres ».

Cette distinction correspond à peu près à celle que les Chansons de geste établissent entre Arabes et Sarrasins, ces derniers désignant non seulement les Musulmans en général, mais tout particulièrement ceux d'Espagne, les Maures. L'idiome morisque avait subi pendant le Moyen Age une influence espagnole assez sensible, principalement dans son vocabulaire, ce qui le différenciait de l'arabe. Et ces éléments étrangers sont encore aujourd'hui vivaces dans le dialecte du Maroc et dans celui de Tunis, à la suite de l'émigration forcée des Maures dans l'Afrique du Nord au xvi^ siècle.

Il est donc probable q^ Rabelais a pris agarene au sens de sarrasin ou mauresque, en le différenciant de l'arabe proprement dit (2).

Rabelais savait- il l'arabe } Si la Briefve Déclaration est son œuvre, il l'aurait au moins étudié, car, à propos des Catadupes de Nil, on lit cette explication: « Lieu en /Ethiopie, onquel le Nile tombe de haultes montaignes en si horrible bruyt, que les voisins du lieu sont presque tous sours, comme escrit Claude Galen. L'evesque de Caramith,ce/a{/ qui en Rome fut moji précepteur en langue arabicque, m'a dit que l'on oyt ce bruyt à plus de trois journées long: qui est autant que de Paris à Tours ».

(i) Abel Lefranc, Histoire du Collège de France, 1893, p. iSg.

(2) Cette interprétation est corroborée par Jean Le Maire, Brantôme et Guillaume Bouchet. Voy. Rev. Et. Rab., t. VII, p. 333 à 335, et Rev. du XVI« siècle, t. I, p. 489-490.

Certes, le fait de prendre quelques leçons d'une langue si difficile, et cela à une époque où manquaient encore les ressources d'enseignement indispensables, ne peut avoir une grande portée. Il est curieux en tout cas de constater que l'arabe est absent de l'étalage polyglotte de Panurge, et que l'œuvre rabelaisienne ne fournit aucun indice d'une connaissance directe e cette langue. Non qu'il n'y ait des termes arabes dans le roman, mais ils sont antérieurs ou dérivent de sources secondaires et parfois tertiaires. C'est le cas des termes scientifiques — médecine, pharmacie, astronomie, alchimie — qui étaient déjà devenus l'apanage de la culture européenne et que les spécialistes s'assimilaient dans les ouvrages bas-latins de l'époque.

Médeciine. — « Puis soigneusement revisite les livres des médecins grecs, arabes et latins... », lit-on dans la célèbre lettre de Gargantua à son fils Pantragruel. Les traités médicaux arabes étaient déjà traduits en bas-latin, et c'est à ces versions que pense renvoyer Rabelais. En premier lieu, à l'encyclopédie médicale d'Avicenne, à son Canon, dont la version latine par Gérard de Crémone parut à Venise en 1494, puis revue et corrigée par André de Bel lune en 1527.

C'est de cette source que dérivent les termes arabes d'anatomie, nombreux dans le roman :

Alkatln, vertèbre lombaire (1. III, ch. xx) : « ... et l'ont audessus des fesses au lieu que les Arabes appellent alkaiin », et plus loin (1, IV, ch. xxxi) : « \J alkaiin, comme un billart ».

Mirach, abdomen, et siphac, péritoine, dans la description anatomique de Carême-prenant (1. IV, ch. xxx et xxxi).

Ces termes et quelques autres sont restés confinés dans l'œuvre de Rabelais (i). Deux d'entre eux cependant ont survécu et ils méritent de n(DUS arrêter. Ce sont :

NucQue, avec le sens primordial de moelle épinière qu'il a encore dans Paré (t. III, p, 6) : « La niicque, ou medulle spin:ile ». Chez Ra' elais, on lit doux fois le mot avec ce sens spécial : « ... froissé teste, nuc(/ue, dours, poitrine, bras » (1. II, ch. xxi) et « la nucque comme un fallot » (1. IV, ch. xxx), ce qui répond au Canon (fol. 12) : « Nucha est pars cerebri... Nuc/tœ initium opporluit esse grossius et majus sicut principium fluminis... Spondilio est os in cujus medio est foramcn

(1) Voy. notre Hist. mit. Rab., p, 347 à 352.

per quod nucha transit ». Et Laurent Joubert remarque dans son Interprétation (1584) : « Nucque est mot Arabie, signifiant la mouëlle de l'espine, qui du cerveau descend par dedans les vertèbres ».

Le sens restreint moderne se lit pour la première fois dans Charles Estienne (1546, p. 163) : « Ce qui se voit au derrière de la teste, depuis la partie occipitale jusques aux espauies, a esté appelle des Latins cervice, et des nostres la nuque, ou chesnon du col (i) ».

Rasette, rassette, os du poignet (1. IV, ch. xxxi), qu'on lit à plusieurs reprises dans le Canon sous la forme raseta. Chez Mondeville (13 14), le terme a gardé ce sens encore usuel eh chiromancie (§ 271) : « La jointure ou la racheté de la main ». C'est le même mot que raquette, palette pour jouer à la paume (par l'intermédiaire de l'it. racchetta), vocable qui remonte au dernier quart du xv^ siècle (1. I, ch. lviii) : « Les chordes des raquettes... ». Guillaume Coquillart, parlant des souliers « bequez », alors à la mode, les décrit ainsi (t. I. p. 68) :

Rondes par devant comme un œuf, Se semblent raquettes cousues Pour frapper son esteuf.

Pharmacie. — Le Canon d'Avicenne embrasse à la fois l'anatomie et la chirurgie, la pathologie et la matière médicale. Nombre de termes de la pharmacopée en dérivent : alkermes (1. 111, ch. xviii), baurach, borax (1. II, ch. xxxiii), etc. Nous les avons étudiés ailleurs (2).

Quelques autres : eau de naphe (1. I, ch. lv), been (1. III, ch. l : « M3Tobalans que les Arabes appellent been y>), Jistique, pistache (1, IV, ch. Lx), etc., remontent, pour la plupart, aux anciennes pharmacopées, comme VAntidotaire Nicolas du xnf siècle.

Histoire Naturelle. — Nombre de reptiles de la liste d'Eusthènes (1. IV, ch. lx) sont extraits du Canon. Ce sont là autant de curiosa zoologiques du Moyen Age que nous avons relevés ailleurs (3).

(i) Nuque est un mot d'origine savante, introduit en France par les médecins. Il a passé en Italie sous la forme gnucca (simple transcription du français nuque) et sous celle de nuca « nuque », en Espagne. Le vocable manque naturellement aux Ladins et aux Roumains, peuples à la fois illettrés et sans contact direct ou indirect avec les Arabes.

(2) Voy. notre Hist. nat. Rab., p. 168 à 172.

(3) Ibidem, p. 173 à 181.

Astronomie et Mathématiques. — « Des ars libéraux, géométrie, arithmétique et musique, je t'en donnay quelque goust quand tu estois encore petit, en l'aage de cinq à six ans ; poursuis le reste, et cV astronomie saches en tous les canons », lit-on dans la lettre de Gargantua, qui se souvenait ainsi lui-inême des leçons de ses maîtres, car « en pleine nuict... alloient... veoir la face du ciel, et là notoient les comètes..., les figures, situations, aspectz, oppositions et conjunctions des astres » (1. I, ch. xxiii).

Voici les termes de mathématiques que Rabelais a puisés dans les traités bas-latins de son époque :

Algebra, algèbre (1. III, ch. xxvi), qu'on trouve une dizaine d'années plus tard comme titre d'un traité de Jacques Peletier sur la matière (1554),

AUclada (1. III, ch. xxvi), qu'on rencontre plus tard dans la Pratique de Géométrie de Chauvet (1578).

Almucantaratli (1, II, ch. xii) : « Et m'esbahis bien fort comment les astrologues s'en empeschent tant en leurs astrolabes et almucantarath ». On lit ce terme plus tard dans l'Astrolabe de Jaquinot (i 552).

A^imuth (1. III, ch. xxxvii), à côté à' almucantarath, que Jaquinot définit ainsi dans son traité sur V Astrolabe : « Cercles imparfaictz appelez asimuth par les Arabes ».

Tacuins (1. III, ch. xxxviii), etPant. Progn. (ch. v), d'après le bas-latin tacuinus. Dans le premier passage de Rabelais, où tacuin est suivi de « heteroclyte, sommiste, abreviateur », le terme a le sens de « faiseur d'almanac (i) », comme dans l'exemple cité de la Prognostication.

Alchimie. — La science hermétique joue un certain rôle dans le roman. Sur ses deux premiers livres, Rabelais prend le titre d' abstracteur de quintessence, c'est-à-dire d'alchimiste, et parmi les épisodes promis à la fin du //' livre, figure celui-ci « Comment Pantagruel trouva la pierre philosophale... ».

Mais c'est surtout dans le livre posthume que l'alchimie reprend son importance. Elle y fournit l'épisode du royaume de la Quinte, qui n'est qu'un immense laboratoire alchimique. L'auteur y qualifie cette prétendue science de cuisine de Geber (ch. xviii), du nom d'un célèbre alchimiste arabe du viii' siècle,

(1) Cf. Oudin, Recherches (1G42): « Tacuino, un faiseur d'almanacs, un fantasque ». Cf. son synonyme abbachista avec abbacare, resver, radoter^ fantasliquer (Oudin).

et les officiers de la Quinte sont en première ligne des cuisiniers, qui préparent les abstractions dont se nourrit la Reine Entéléchie.

On y parle d'or potable (ch. xvi), désigné ailleurs sous la forme médiévale aurum potahile (l. I, ch. xxxiii), c'est-à-dire or rendu liquide pour servir de panacée. Ajoutons-y ces deux termes spéciaux (ch. xviii) :

Algamana, mélange d'or et de mercure, avec ces variantes mentionnées antérieurement (1. 111, ch. xxvi et xxxviii): aimagala et alguamala. Ce terme répond à Vamalgame des chimistes du Moyen Age.

Elixir (leçon du Manuscrit), à côté ù'ellxo (leçon de l'Edition de 1564), terme par lequel les alchimistes désignaient la pierre philosophale (attesté dès le xiii' siècle, sous la forme elissir, dans le Roman de la Rose).

Relations de voyage. — En dehors de cette nomenclature scientifique, attestée pour la première fois chez notre auteur, une autre catégorie de termes arabes ou prétendus tels lui vient des relations de voyage de l'époque, et leur forme s'en trouve plus ou moins altérée :

Coscosson, en arabe algérien kouskous, couscoussou, boulettes de farine et de viande avec du beurre et du bouillon. Ce nom d'un plat moresque, très répandu dans le Nord de l'Afrique, revient souvent chez Rabelais qui l'emploie sous cette forme ou sous celle de coscoton, et en tire même coscoté (1. II, ch. xxi), relevé de petits grains comme ceux qui forment le couscoussou.

Le Duchat cite une description détaillée de ce plat éminemment oriental par un sieur Mouette, captif dans les royaumes de Fez et de Maroc, à l'époque de la dernière croisade.

Seraph, nom d'une monnaie d'or fréquent chez Rabelais, qui l'a tiré des écrits des voyageurs en Orient dans le premier quart du xvi" siècle (i).

Le bas-latin a donc été le premier canal par lequel s'est écoulé en français le stock des termes scientifiques d'origine arabe. Deux autres langues, le provençalet surtout l'italien, ont servi d'intermédiaires pour le reste de la nomenclature orientale chez Rabelais.

Intermédiaires. — Auberge, variété de pêche (1. III, ch. viii), et maguelet, mahaleb (1. II, ch. xxxiv), répondent au prov. aubergoetmalaguet (d'où par métathèse la forme rabelaisienne).

(i) Voy. ci-dessus, t. I, p. igS.

D'autre part, arsenac, arsenal, et truchement (1. III, ch xlviii) ; asemine et taucliie, genre d'incrustation en damasquine (l. III, ch. xxxviii) ; cramoL-ii (l. I, ch. xiii) et vequamé (L IV, ch. i) ; garhin et slroc, vents de sud-est et de sud-ouest (l. IV, ch. xxii et xLiii), etc., ont passé par l'intermédiaire de l'italien.

Enfin nombre de ces termes orientaux sont antérieurs à notre auteur (i).

Voilà le dénombrement minutieux des ingrédients orientaux dans l'œuvre de Rabelais. On n'y trouve rien qui implique une connaisance quelconque de l'arabe, en dépit de la mention de la Briefve Déclaration (2).

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