‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 16 sur 254 · II. — Hébreu · texte numérisé non relu

II. — Hébreu

L'abbaye de Thélème avait beau posséder de « belles et grandes librairies en Grec, Latin, Hebrieu, François, Tuscan et Espagnol », les trois premières langues passaient seules pour cl issiques, tandis que les trois derniers idiomes commençaient à peine à compter dans l'éducation intellectuelle de l'homme de la Renaissance.

Dans la célèbre lettre de Gargantua à Pantagruel, on lit ce passage significatif (l. II, ch. viii) : « Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées, Grecque, sans laquelle c'est honte qu'une personne se dit savante, Hebrciicque^ Chaldaïcque, Latine »,. et plus loin : « Par quelques heures du jour, commence à visiter les Saintes Lettres. Premièrement, en grec, le Nouveau Testament et Eoistres des Apostres ; et puis, en hebrieu. le Vieux Testament ».

Aussi, après que Panurge eût étonné Pantagruel par son érudition dans des idiomes qui lui étaient pliis ou moins inconnus et qu'il eût fini de débiter le fragment commençant par les mots : Adoni schalom lécha... (3), nous ne sommes pas très surpris

(i) Voy. Rev. Et. Rab., t. VI, p. 3 12 et 3i5, et ci-dessus.

Quelle que soit d'ailleurs la chronologie des termes de cette nomenclature en français, ils n'y ont pas pénétré directement de l'arabe. On sait que les œuvres der> médecins, naturalistes, mathématiciens, astronomes et alchimistes anihcs furent traduites d'abord en hébreu, puis en bas-latin, et c'est de cet idiome que les termes spéciaux passèrent, à partir du xiii* siècle, en espagnol, en italien, en français.

(2) Voy. Appendice A : L'Orientalisme au xvi" siècle.

(3) Voy. le texte, la transcription et la version qu'en a donnés Sylvestre de Sacy (dans l'édition Varionim).

d'entendre Kpistémon s'écrier : « A ceste heure ai je bien entendu, car c'est langue hebraicque bien rhetoricquement prononcée ». Cependant l'érudition thcologique de Rabelais ne semble pas avoir été poussée jusqu'à la connaissance de la langue sacrée. Elle était pour lui, comme pour frère Jean, matière de breoiaire. De ses longues années de moinage il avait emporté une connaissance intime des livres saints, tout particulièrement des Psaumes et du Nouveau Testament. 11 les citait de mémoire, comme ses autres livres de chevet, Plutarque ou Pline, et parfois avec autant de propension au contresens, comme dans ce passage du l. 11, ch. XIX : « Les conseillers, légistes et decretistes pensoient que ce faisant [Panurge], il vouloyt conclure quelque espèce de félicité humaine consister en estât de ladrtje, comme jadis maintenoyt le Seigneur ».

Nous ne savons à quel endroit dos Ecritures Rabelais fait ici allusion : la lèpre, loin d'être envisagée comme un état de félicité, a toujours été considérée comme un châtiment divin, et le Vieux Testament en cite de nombreux exemples. Le xvii" chapitre de saint Luc raconte la guérison de dix lépreux, mais il n'y est nullement question de cette espèce inattendue de félicité humaine. 11 se peut donc qu'il y ait ici une confusion.

Le lecteur du xvi^ siècle était d'ailleurs autrement préparé que le lecteur moderne à saisir et à goûter ces allusions scripturaires.

Lorsque, au 1" chapitre du Pantagruel, il trouvait écrit : « Faictes vostre compte que le iWonde voluntiers mangeoit des dictes mesles,, car elles estaient belles à l'œil et délicieuses au goust », il savait que ces épithètes s'appliquaient dans la Genèse au fruit défendu de l'arbre de la science : « Vidit igitur mulier quod bonum esset lignum ad vescendum et pulchruni oculis aspectuque delectabile » (ch, 111, v. 6).

Plus loin, lorsqu'on lui disait (ch. xlii) : « Or s'en vont les nobles champions à leur adventure, bien délibérez d'entendre quelle rencontre fauldra poursuyvre et de quoy se fauldra contre garder, quand viendra la journée de la grande et horrible bataille », il retrouvait bien vite le souvenir de Joël (ch. ii, v. 1 1) : « Sol convertiretur in tenebras, et luna in sanguinem, antequani veniat dies Domini magnus et horribilis ».

Ft encore dans Gargantua {ch. xl) : « Pourquo}', dist Gargantua, est ce que Frère Jean a si beau nez.^ Parce, rcspondit Grandgousier, que ainsi Dieu Ta voulu, le-;Uel nous faict en telle

forme et telle fin, selon son divin arbitre, que faict un potier ses vaisseaulx ».

Cette comparaison de Dieu à un potier le ramenait à VEpître aux Romains (ch. ix, v. 20) : « O homo, tu qui es, qui respondeas Deo? Numquid dicit fragmentum ei, qui se finxit : Quid me fecisti sic? Et non habet ^olesidltm. Jîgulus luti, ex eadem massa facere aliud quidem vas in honorem, aliud vero in contumeliam ? »

Il n'est pas jusqu'à des plaisanteries courantes, bien conformes au caractère satirique de son roman, que Rabelais n'ait tirées du texte sacré. La formule biblique sans les femmes et les petits enfants^ devient chez lui une expression proverbiale dont il fait un fréquent usage. Mais les allusions, les comparaisons, les images tirées de la Bible ont récemment fait l'objet d'un relevé consciencieux et nous nous contenterons d'y renvoyer (i), en nous bornant à quelques considérations d'ensemble sur les sources où notre auteur a puisé sa science scripturaire.

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