‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 151 sur 254 · IV. — Appellations burlesques · texte numérisé non relu

IV. — Appellations burlesques

La tendance à prendre les initiales ou les finales de certains mots latins dans une intention libre se manifeste déjà au xv' siècle dans le Parnasse satyrique (p. 218) :

Ce qu'on faict à catimini Touchant multiplicamini . . .

Mais que vous confiteniini Ce qu'on faict à catimini...

Rabelais dit dans le même sens (1. 1, ch. xl) : « Maisgay, gay, ad formam nasi cogrioscitur ad te levavi », phrase où la dernière syllabe compte principalement ; et dans le Moyen de parvenu' (ch. Lvi), l'abbesse de Roufferay fait chanter à sœur Jacqueline de la Grenadière les quatre syllabes du mot conculcavit.

Ce fut l'origine de la manie qu'eurent certaines prudes d'éviter tout mot français commençant par une syllabe équivoque. Alarot y fait allusion dans son deuxième Coq-à-l'âne (1535) :

Vrayement, puisqu'il vient à propos,

Je vous en veulx faire le compte.

Elles (i) n'osent dire viconte,

Vigueur, vicourt ni vilevé :

Leur petit bec seroit grevé,

En danger d'estre trop fendues (2).

Et Tabourot se moque également dans ses Bigarrures (au chapitre des Entends trois) « d'aucunes femmes qui n'osent dire laboraci, viiulos, mais labora chose et chose tidos, ny con- Jîteor, mais chose Jiteor ».

Ce genre de plaisanteries était fréquent au xvi" siècle. De • .léme certains jeux de mots sur ces syllabes. Rabelais en '"clonne quelques échantillons : « Quelle difïerence est entre bouteille et flaccon } Grande : car bouteille est fermée à bouchon et flaccon à vitz » (1. 1, ch. v), facétie qu'on lit déjà dans un rondel du Jardin de Plaisance du xv" siècle (3).

(1) C'est-à-dire les prudes.

(2) Voy. également Ferd. Brunot, Histoire de la langue, t. IV, 1. IV, ch. v : « L'honnêteté dans le langage ».

(3) Voy. Rev. Et. Rab., t. II. p, 141. L'Ecolier Limousin prononce Mascon comme Matcon.

3lo ÉLÉMENTS PSYCHOLOGIQUES

■ Et ailleurs (1. IV, ch. xlix) : «... Advisez si voulez confesser et jeûner... De consfesser (respondit Panurge), très bien consentons ».

Rappelons ici connins, sexe, dans les vieilles farces (d'où l'expression erotique chasser aux conniU qu'emploie Des Périers) et le synonyme faucon dans Marot, du Fail et Guillaume Bouchet (i).

Voici quelques appellations burlesques :

Balletrou, sainct Balletrou, le membre (1. II, ch. xxvi).

Braguette, ici pris pour la partie du corps (2) qu'elle recouvre (1. I, ch. xi) : « ... desja commençoit exercer sa braguette... ». Le titre cîe l'ouvrage imaginaire Bragueta juris (l. II, ch. vu) y fait également allusion (3).

Dressuoir, le membre (1. 1, ch. xi), jeu de mots sur dresser (cf. arresser).

Haire, pauvre haire, appliqué au membre (1. II, ch. xiv), appellation répondant à la pauvre marchandise de Cholières (t. I, p. 122) ainsi qu'aux synonymes suivants du Moyen de parvenir: Pauvreté, sexe, Qt faire la pauvreté, synonyme de hailloner et verminer.

Milourt, même sens que le précédent (1. II, ch. xiv). Ce nom facétieux, qui désigne proprement un grand seigneur, est la contre-partie du précédent.

Serrecropiere, Jouer du serrecro/dere (1. 111, ch. m, et 1. II, ch. v), repondant au jouer du cropion, chez du Fail.

Et aussi les verbes facétieux correspondants :

Bubajaller (1. II, ch. xvii), qui semble une contamination de bubaler, faire comme les buffles, et de j aller (forme réduite de galler), jouir. Ce terme a été substitué à celui d'ai'resser de la première édition.

Décrotter (1. II, ch. xxvi), à côté du pendant espoussc.nr (ibid.).

Fretin-fretailler (1. II, ch. xvii), type des équivalents di

(i) De même, le blason erotique (1. H, ch. xxi): « A Beaiimont le Viconte... », aujourd'hui Beaumont le Vicomte, petite ville de Normandie, nom sur lequel équivoque Panurge; ou celui de l'abbaye de Coignaufond^ substitut ultérieur au nom primordial de Fonthevrault (cf. coignebas, dans le Moyen de parvenir).

(^) De là, débraguetter, au sens erotique (1. 1, ch. m).

(3) On lit jouer de la braguette dans une farce de V Ancien Théâtre (t. VIII, p. 238), à côté de brayette, membre viril (t. I, p. 3o5).

EROTICA VERBA 3ll

Moyen de parvenir : frétiller^ frestillé-naturé et bricol-fretiller (cf. ibid. : bricoler).

Gimbretilletolleter , faire l'amour, dans l'ancien Prologue du Quart livre. Le premier élément de ce composé burlesque se lit dans l'Evangile des Quenouilles (p. 72): « Vous qui estes si vieille et si ancienne, vouldriez vous aincoires gymberter? ». Encore aujourd'hui, dans le Berry et le Blésois, gimberier signifie « sautiller, prendre ses ébats », en parlant des bestiaux. De là le fréquentatif gimbertiller, mais l'élément final tolleter reste obscur.

Rataconniculer (i), {aire Vatto (1. I, ch. m). C'est une forme contaminée de rataconner ^ raccommoder, rapiécer un soulier (cf. 1. Il, ch. XXX : « rataconneur de bobelins »), et du lat. cuniculus, lapin (cf. ci-dessus connin^ au sens erotique).

Sacsacbezvezinemasser (1. IV, ch. v), composé facétieux des mots sac (redoublé), de saquer (cf. saccade), du vieux mot bousine, trompette, du dial. vese., cornemuse, et du verbe masser, pétrir avec les mains.

Nous venons de passer en revue les diverses sources qui ont alimenté les Erotica verba de Rabelais. Leur nombre considérable est encore dépassé par le Moyen de parvenir, qui, à lui seul, peut fournir tout un vocabulaire. L'auteur de cet ouvrage curieux n'a pas laissé de faire ressortir la richesse inépuisable du français en cette matière (ch. xlvi) : « C'est que nostre langue françoise est la plus ample de toutes. Sic probo : elle a le plus de termes pour marquer la copulation, qui est cause que tout est produit; ergo, elle est la plus produisante ».

Les écrivains de la Renaissance ont pour ainsi dire épuisé le sujet ; les siècles ultérieurs n'y ont rien ajouté d'essentiel.

En résumé, voici les caractères qui distinguent la métaphore rabelaisienne :

Originalité. — Rabelais est le premier des modernes qui ait directement observé la nature vivante: de là, la nouveauté de ses métaphores. Rapprochées de celles de ses contemporains, elles portent la marque de son esprit sympathique aux êtres et aux choses.

(i) Cf. 1. II, ch. XXXIV : « ... articulant, motwrticulant, cuUetant, couilletant et diabliculant. . ». Cf. pour le second, le bas-lat. monorticulum, satyrion, dans les Diverses Leçons de Cœlius Rhodiginus (voy. Rev. Et. Rab., t. I, p. 6p).

3l2 ELEMENTS PSYCHOLOGIQUES

Les images et les comparaisons, chez Marot par exemple, se meuvent encore dans la banalité et la routine :

On m'a dict qu'elle est amyable Comme un mouton...

Et devant luy vont fuyant tous deux Comme brebis devant un loup hydeux.

Quel contraste avec les métaphores zoologiques de Rabelais, empreintes de sa forte personnalité ! 11 faut arriver jusqu'à La Fontaine, le premier des poètes modernes qui ait communié avec la nature et manifesté pour le monde vivant la même sympathie que son illustre devancier, pour retrouver la même spontanéité.

Variété. — On a vu la grande diversité de la métaphore chez Rabelais, qui a puisé aux sources les plus variées. Les images techniques y occupent une place importante. Nous avons montré son rôle d'initiateur dans cette direction féconde. Les poètes de la Pléiade n'ont fait que marcher sur les brisées du grand Tourangeau. La réalité vivante se fait pour la première fois jour dans leurs vers : « La nature, les bêtes, les végétaux sont peints avec les mots vrais et précis » (i). Mais Rabelais a été, dans ce domaine technique comme dans tous les autres, le véritable précurseur de la Pléiade, laquelle n'a fait en somme « que transporter dans ses vers toutes les libertés de la prose de Rabelais » {2}.

Bien plus. Alors que les poètes de la Pléiale se sont généralement arrêtés à cette première étape purement matérielle, Rabelais l'a franchie, en extrayant de cette mine des images et des comparaisons qui ont enrichi le fonds métaphorique de l'idiome national.

Fécondité. — On lit dans Sainte-Beuve : « Calvin, Rabelais, Amyot, Montaigne sont les quatre grands prosateurs du xvi' siècle, desquels Montaigne et Rabelais peuvent être dits plutôt deux poètes » (3).

Rabelais et Montaigne sont en effet les plus féct>nds créateurs d'images, chacun dans son genre. Le style de Montaigne est une suite d'images, une création perpétuelle. Il abonde en métaphores hardies et Irappantes qui donnent a sa pensée cette allure vive et colorée qui charme et séduit. Mais parfois aussi, lorsque Montaigne laisse vagabonder son style et son esprit, ses

(i) F. Brunot, Le XVI» siècle, p. i85.

(2) Marty-Laveaux, Langue de la Pléiade, t. I, p. 39.

(3) Lundis, t. III, p. 2.

EROTICA VERBA 3 1 3

images finissent par s'entrelacer et s'enchevêtrer jusqu'à obscurcir sa pensée. En effet, Montaigne supprime volontairement la transition d'une image à l'autre, la cousture (comme il l'appelle) ; « Je ii'ayme point de tissure où les liaisons et les coustures paroissent, tout ainsi qu'en un beau corps il ne faut pas qu'on y puisse compter les os et les veines » (1. I, ch. xxv).

Nous ne possédons pas un inventaire des images de l'auteur des Essaia (i) pour être à même d'établir une comparaison détaillée avec celles de Rabelais. Leurs deux manières de concevoir et de concrétiser la pensée dérivent, malgré certaines divergences, essentiellement de la même source, celle de la vie et de la réalité ambiante. La définition que Montaigne donne de son st3de convient, tout au moins en partie, à celui de Rabelais (1. 1, ch. xxv): « Le parler que j'ayme, c'est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré... ».

P'erd. Brunctière a résumé dans une page heureuse la puissance créatrice de Rabelais : « On a dit de son style qu'il était pittoresque et vivant. Ce n'est pas assez dire, ni préciser suffisamment la faculté qui me semble entre toutes avoir été celle de Rabelais. Je veux parler du don de penser « par images ». Don de poète, s'il en fut ! Même aux idées, Rabelais ne s'intéresse qu'autant qu'il se trouve capable d'en donner une traduction plastique et colorée... Les idées de Rabelais s'expriment par ' une multitude d'images, dont l'incohérence même est une peinture, une imitation, une représentation de la complexité de l'objet... Il n'j^ a point ici, à proprement parler, recherche ou curiosité de style, mais application et scrupule d'artiste. C'est pourquoi métaphores et comparaisons, dans la prose de Rabe- ; lais, ne sont jamais ce qu'en rhétorique on appelle des orne- \Y ments du dis:ours : elles sont le discours même. Et comme d'ailleurs ce discours est servi par une extraordinaire fécondité d'invention verbale, c'est d'abord ce qui donne au style de Rabelais cette intensité de vie qui le caractérise » (2).

(i) Les pages que Voizard consacre à notre sujet dans son Etude sutla Langue de Montaigne (i885) sont par trop vagues et superficielles^ comme tout ce qui touche chez cet auteur aux rapports entre Rabelais et Montaigne.

(2) Littérature française classique, t. I, p. 143-144.

DEUXIÈME SECTION

Page 1