‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 154 sur 254 · II. — Originalité · texte numérisé non relu

II. — Originalité

Aux comparaisons banales du langage courant, Rabelais a ajouté les résultats de ses propres observations dans les milieux divers où il a vécu et en particulier dans le petit monde à moitié campagnard où s'est écoulée sa jeunesse. De là l'originalité qui distingue ses comparaisons de celles de ses devanciers et de ses contemporains.

Voici, par exemple, une comparaison prise aux lapins (l. III, ch. xxj : « Panurge jecta son regard biscle sus Nazdecabre, branlant les baulevres comme font les connins mangeans avoine en gerbe ». Dans une autre, il évoquera les oiseaux palustres de la Sèvre Niortaise : « Empalletocqué comme une duppe » (1. I, ch. XXI), c'est-à-dire engoncé dans son froc comme la tète de la huppe enveloppée par sa double rangée de plumes.

Ailleurs il relèvera la mine parfois très avenante (i) de la chouette : « Ma femme sera coincte et jolie comme une belle petite chouette ».

C'est surtout le monde des animaux domestiques qui fournit à sa langue des coniparaisons frappantes et pittoresques, des images prises sur le vif, des expressions caractéristiques.

Cane. — On sait que les canes excellent à nager, elles fendent l'eau avec grâce et plongent avec l^eaucoup d'adresse. C'est à ce trait que Rabelais fait allusion (1. III, ch. vi) : « Advenant le jour de bataille, plus tost .se mettroient au plongeon comme canes, avecques le baguaigc, que avecqucs les combatans et vaillans champions ».

(i) Brehm, Les Oiseaux, t I, p. 489.

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Autre trait : la cane est craintive et son extrême prudence lui donne un aspect de confusion, de niaiserie. De là (1. Il, ch. xviii) : « A laquelle parolle iU demourerent tous estonne^ comme canes, et ne ausoient seulement tousser ».

Dernier trait : les canes ont toujours le bec en l'eau (1. 1, ch. xxi) : « Aussi n'est ce la santé totale de nostre humanité, boyre à tas, à tas, à tas, comme canes : mais ouy bien de boyre matin ».

Chèvre. — Son attitude désespérée au moment de l'agonie et de l'avortement a frappé Rabelais : « Panurge... tirant la langue tant qu'il povoit, et tournant les 5'eulx en la teste, comme une chieore qui meurt » (l. 11, ch. xix), — « Nazdecabre leva les œilz au ciel et les tournoyoit en la teste comme une chieore (/ui avorte » (1. III, ch. xx).

L'expression proverbiale estourdy comme un houe (1. IV, ch. Lxvii), ou de houe estourdy (1. II, ch. xiv), reflète le naturel emporté de la bète se précipitant tête baissée devant le danger.

Chien. — Le chien a fourni nombre de comparaisons, dont les plus significatives sont tirées de la chasse (ij.

La voracité du chien rencontrant quelque os medullare , décrit au début du roman, trouve son pendant dans la contenance à l.i fois craintive et avide de la bête en fuite, qui se retourne de peur d'être surprise et par suite privée d'un morceau friand (2).

Singe. — Des animaux exotiques, le singe est le seul qui ait suggéré des comparaisons. Ce qui frappe le vulgaire, en regardant cet animal, c'est le continuel remuement de ses lèvres pendantes. Rabelais en a tiré des comparaisons pour les gestes bizarres de la Sibylle de Panzoust, pour la mimique de Panurge en présence de Nazdecabre, et finalement pour sa contenance piteuse pendant la Tempête (^).

(i) « Le gosier [des verolez et goutteux] leur escumoit comme à un verrai que les vaultres ont aculé entre les toiles (1. II, Prol.). — Les marroufles le regardoient [Gymnaste]... tirans les langues comme lévriers, en attente de boire après... — Vous les eussiez veu tirans la langue comme lévriers qui ont couru six heures n (1. I, ch. xxxiv, eti. II, ch. 11).

Cf. I. V, ch. XXVI : « Ils les guettoient au passage comme on fait les loups à la traînée... ».

(2) Cf. 1. I, ch. XXXV : « Les marroufles... s'enfuyoient regardant derrière soy comme un chien qui emporte un plumail », c'est-à-dire un aileron d'oie ou de dinde... et « Frère Jean les regardoit de cousté comme un chien qui emporte un plumail « (1. IV, ch. li).

(3) « Que signifie ce remuement de badiguoinces? Que prétend ceste

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D'autres comparaisons dénotent une observation plus serrée, par exemple le murmure sourd des singes, leur claquement fréquent des dents qu'on a plaisamment comparé à une prière (i). D'autres encore sont tirées des contenances grotesques de l'animal (2).

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