‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 17 sur 254 · I. — Sainte Ecriture · texte numérisé non relu

I. — Sainte Ecriture

Les citations bibliques de Rabelais sont toutes puisées dans la Vulgale, qui constitue à ses yeux le texte même de la sainte Ecriture. Rien dans son roman n'accuse une connaissance quelconque de l'original hébreu. En revanche, le grand nombre de souvenirs bibliques qu'on y trouve répandus témoigne d'une véritable assimilation des textes sacrés, et aucun autre écrivain du xvi' siècle — d'Aubigné excepté — n'a tiré de la sainte Ecriture un parti aussi considérable.

Rabelais a mis à contribution l'Ancien comme le Nouveau Testament; mais, si les noms de Moïse, de David et de Salomon se rencontrent souvent dans Garf/antua et Pantagruel (2), c'est surtout du Nouveau Testament, principalement de l'Evangile el de saint Paul, qu'il a tiré ses souvenirs sacrés.

Ces passages, abstraction faite du caractère parodiste de son roman, ont un cachet à part. Les phrases bibliques onctueuses et désenchantées lui sont également étrangères. Pour en appré-

(i) Voy. Jean Plattard, « L'Ecriture sainte et la littérature scripturaire dans l'œuvre de Rabelais « (Rev. Et. Rab.,i. VllI, p. 257 à 33o, et t. IX, p. 423 à 43G). Les exemples que nous avons allégués plus haut sont tirés de nos propres recherches, et plusieurs manquent à l'étude d'ensemble de M. Plattard.

(2) Moïse y est cité onze fois, Salomon dix fois, David quatre fois.

cier l'originalité, comparez-les, par exemple, aux fréquentes citations des Miracles de Notre-Dame (i). Pas une ne se répète d'un ouvrage à l'autre.

Pas une non plus ne reparaît dans le plus biblique des écrivains du xvi" siècle, Agrippa d'Aubigné, qui a accumulé dans ses désolantes évocations des Tragiques des centaines d'images tirées de la sainte Ecriture. Ces images et comparaisons se ressentent des Psaumes, lorsqu'elles ne rappellent pas le milieu de la guerre, l'auteur étant à la fois poète et capitaine qui s'est « pieu au fer ». Elles annoncent Racine et Victor Hugo (3).

Certaines de" ces comparaisons sont traditionnelles, et on peut en suivre l'historique. Voici quelques exemples :

Dathan et Abiroii (1. III, ch. xix). Dès le xiii* siècle on lit les noms dans Sainte Léochad de Gautier de Coincy; au xiv% chez Eustache Deschamps et dans les Miracles de Notre-Dame ; au xv«, dans le Quadriloge d'Alain Chartier et dans le Mistere du Vieil Testament; au xvi*, chez Gringore, où, dans la Sottie, la Mère Sotte s'écrie (t. I, p. 224) :

Sy le dyable y devoit courir Et deussay je de mort mourir Ainsi qn'Abiron et Datan.

Finalement, dans les Tragiques de d'Aubigné (p. 248) :

Dathan et Abiron donneront tesmoignage

De leur obéissance et de leur prompt ouvrage (3).

Par contre, l'allusion à Sodonie et Gom^orre (1. II, ch. xiv) ne se rencontre pas en littérature avant Rabelais.

L'histoire de Samson est déjà racontée, au xiii^ siècle, dans les Miracles de Notre-Dame de Coincy, mais elle n'a fourni de comparaisons qu'à partir du xv® siècle (4).

Le Schibbolet/i se trouve attesté au xii® siècle, sans que son usage figuré soit postérieur au xv\

(i) Voy. l'édition qu'en ont donnée Gaston Paris et Ulysse Robert, t. VIII, p. 329 à 368. Cf. aussi le relevé des emprunts bibliques dans Eustache Deschamps, t. XI, p. 208 à 211.

(2) G. Trénel, L'élément biblique dans l'œuvre poétique d'Agrippa d'Aubigné, Paris, 1904. Consulter à titre de comparaison : Abbé L. Delfour, La Bible dans Racine, Paris, 1891, et Grillet, La Bible dans Victor Hugo, Grenoble, 191 1.

(3) J. Trénel, L'Ancien Testament et la langue française du Moyen ^g'e (vine-xv" siècle), Paris, 1904, p. 570-571.

(4) Idem, ibidem^ p. 552.

3o ÉLÉMENTS LINGUISTIQUES

En dehors de ces souvenirs, la Bible a laissé dans l'œuvre rabelaisienne nombre de vocables, de formules et de locutions hébraïques que nous allons passer en revue.

Vocables. — L'élément hébraïque est complètement absent des trois premiers livres ; dans le Quart livre, une grande partie de la géographie pantagruéline porte des noms hébreux d'un caractère négatif très accusé. On y mentionne une Forteresse du Néant {Belimah), des Iles du Chaos {Tohu et DoJiu), l'Ile de la Fumée ou du Vent (Ruach), etc. En traversant ces parages, Pantagruel et ses compagnons arrivent en pleine Utopie, au temple de la Dive Bouteille, dont la dame d'honneur est Bacbuc (nom hébreu de la bouteille).

Au V livre, les nombreux officiers de la Quinte-Essence portent généralement des noms hébreux.

Cette longue liste de rangs et dignités (réduite de moitié dans le Manuscrit) fait un véritable pêle-mêle des titres honorifiques que les rabbins se prodiguaient dans leur correspondance ou dont on honorait jadis les chefs des communautés juives. Ce fut à coup sûr un rabbin qui procura à l'auteur cette bizarre nomenclature, aussi bien que la kyrielle de îermes hébreux désignant les abstractions qui constituent la nourriture habituelle de la Quinte (ch. xx). Nous avons étudié ailleurs ces deux passages (i).

En dehors de cette double série, on ne rencontre, dans le roman, que des vocables isolés, par exemple : sela, certainement, terme qui vient à deux reprises dans la bouche de Panurge, la première, après une énumération scatologique (1. IV, ch. lxvii et 1. V, ch. xi) (2).

Formules. — En dehors des images et des comparaisons empruntées à la Bible, Rabelais a tiré nombre d'allusions des matières du Bréviaire, notamment des Psaumes, qui en constituent la partie principale. Plusieurs de ces formules — Miserere, Tu autem, etc. — par leur fréquence dans le milieu monacal, sont devenues d'une application profane et proverbiale (3).

Expressions. — La sainte Ecriture a laissé d'autres traces du génie hébraïque dans certaines exi-»ressions consacrées :

(i) Voy. Rev. Et. Rab., t. VI, p. '3oi à 307.

(2) Au XVI* siècle, d'Aubigné s'en est deux fois servi dans ses « Méditations sur les Psaumes » {Œuvres, t. II, p. i36 et 187) : « Ce qui se dit de toi, cité de Dieu, ce sont choses honorables. Selah ! »

(3) Nous les avons mentionnées dans la section de la parémiologie.

LANGUES ORIENTALES 3l

Ange de lumière, bon ange, en opposition à Sathan, l'ange des ténèbres : « Comment l'Ange de Sathan se transforme en Ange de lumière » (1. III, ch. xiv). Souvenir de VEpître aux Corinthiens (ch, XI, V. 14) : « Et non virum ipsf: enim Sathanas transfigurât se in Angelum lucis. »

D'Aubigné, en parlant de Sathan. dit également dans ses Tragiques (p. 193):

Quoi qu'il soit déguisé en Ange de lumière.

Vallée de larmes, souvenir des Psaumes (lxxxiii, 7), modifié chez Rabelais en vallée de misère (i) (1. IV, ch. viii et li).

Vague de Dieu (1. IV, ch. ix) est un hébraïsme modelé sur les locutions bibliques : harare-El, montagne de Dieu, c'est-àdire montagne très haute, et a/'/ôe-J?^, cèdre de Dieu, c'est-à-dire cèdre très élevé. Dans ces locutions, le nom de Dieu a la valeur d'un superlatif. Rabelais a dit aussi plaisamment belle cuisine deDieu{\.W,ch. x)et, ironiquement,;am&edeZ)(ea(l.IV,ch.L) pour une jambe de gueux toute pourrie d'ulcères (2).

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