‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 161 sur 254 · IV. — Formules hyperboliques · texte numérisé non relu

IV. — Formules hyperboliques

Finissons par quelques formules comparatives d'expression hyperbolique, servant à désigner le peu ou le grand cas qu'on fait d'une chose. Ce genre de formules présentait une grande variété dans l'ancienne langue. On n'en trouve que des traces isolées chez Rabelais et au xvi^ siècle.

Hyperboles négatives. — Elles servent à exprimer la non valeur, le néant. Très fréquentes en ancien français (i jet empruntant leurs formules aux sources les plus diverses, elle ne sont représentées ici que par trois comparaisons :

I" Tel disoit estre Socrates : par ce que le voyans au dehors et l'estimans par l'exteriore apparence,, n'en eussiez donné un coupeau d'oignon : tant laid il estoit de corps et ridicule en son maintien (1. 1, Prol.).

Un coupeau d'oignon, c'est la tête d'oignon. Rabelais renchérit sur l'ancienne expression de mépris un oignon, dont se sert à plusieurs reprises l'auteur de la Chronique de Bertrand Du- Quesclin (voy. Littré) :

17 186. Espaignols que je n'aime un oignons... 1433. ... vaillant un oignons.

et dans le Mistere du Vieil Testament (t. V, p. 280) :

Je n'en donroye deux ongnons,

Si n'y a autre pillerie...

alors que la vieille langue dit, avec le même sens méprisant, chief d'ail (2) et escaloigne (3).

20 Disans ne leur avoir faict bien qui fust à Vestimation d'un bouton (1. I, ch. l). — Je, dis Frère Jean, ne m'en soucie d'un bouton (1. III, ch. xxii).

(i) Voy. la dissertation de Dreyling, Der Ausdruck der iibeririebenen Verkltinerung in den Karlsepen, Marbourg, 1888.

(2) Idem, ibidem, p. 146.

(3) Idem, ibidem, p. 38.

Cette expression de mépris est fréquente dans les Chansons de gestes (i), Fabliaux, etc. Elle était encore usuelle au xv^ siècle où on la lit à la fois clans le Mistcre du vieil Testament (t. IV, p. 79):

Aucuns se donnent du bon temps, En jouant à jeux dissolus, Et, se leurs aigneaux sont toUus, Hz ti'y comptent pas deux boutons.

Ainsi que dans le Parnasse satyrique (p. 49): Par Fortune non prisant un bouton.

On la retrouve dans la Vie de saint Christophle de 1530 (Prem. journée, G m r*^) :

Tous vos outils ne sont que biffes, Vous ne vale:^ pas un bouton.

Enfin Robert Estienne cite cet exemple (1539) : « N'estimes quelqu'un non plus qu'un bouton de laine ».

3° Il ne s'en fauldra un pelet (1. III, ch. xii). — Je ne l'en estime un pelet moins (1. IV, ch. xxii).

Pelet, petit poil ; un pelet, un brin, un rien.

Expressions positives. — Pour indiquer approximativement le cas qu'on fait d'un avantage, on l'évalue hyperboliquement en chiffres ronds, procédé usuel dans l'ancienne langue, dont voici deux exemples tirés du Roman de la Rose :

249, N'en voudroie estre délivres

Par cin cens fois cens mille livres.

2386. Se tu n'en peusse traire

Fors seulement un biau salu, Si Veust il cent rrars valu.

Rabelais use fréquemment de pareilles formules :

Hz tombent tous plats comme poics devant tout le monde et apprestent à rire pour plus de cent francs (I. II, ch. xvii). — Du couraige j'en ay pour plus de cinquante J')-ancs (1. 11, ch. xxix). — Et croiray pour moins de ce^û francs (l. 111, ch. viii). — Ht si en ay veu [des {o\x%\ pour plus de di\ mille francs (1. Ill, ch. xlv).

Cette approximation hyperbolique n'a pas complètement disparu de la langue populaire de nos jours.

(i) Idem, ibidem., p. 27 à 3o.

Ce copieux relevé est loin d'épuiser le répertoire des comparaisons rabelaisiennes. Nous n'avons fait ressortir que les plus saillantes, en renvoyant, pour les autres, au bilan à peu près complet qui en a été dressé récemment (i). C'est un ensemble considérable dont on retrouvera plus tard un pendant réduit dans le Moyen de parvenir.

Rabelais a largement tiré parti de toutes les manifestations de la nature vivante. Quelques rapprochements traditionnels mis à part, la plupart de ses comparaisons lui appartiennent en propre. Sa préoccupation constante de s'inspirer de la vie, sous toutes ses formes, s'y révèle une fois de plus.

(i) Pierre de la Juilliére., Les Images dans Rabelais, p. 5 à Si : Comparaisons.

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