‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 162 sur 254 · TROISIÈME SECTION · texte numérisé non relu

TROISIÈME SECTION

Les serments et les jurons donnent au discours du mouvement et de la vie. Ce n'est pas tout à fait à tort que Frère Jean, le grand Jureur, appelle ces formules « couleurs de rhetoricque... ciceroniane ».

Mais ces brusques effusions d'un tempérament excité sont souvent portées à l'exagération, à la colère, au sacrilège. De là l'anathème des prédicateurs et la réprobation des législateurs et des moralistes.

Les Maillard et les Menot ont souvent fulminé contre les « jurements blasphématoires )),et Henri Estienne cite cette violente apostrophe du premier de ces prédicateurs : « O meschans, qui ne cessez de blasphémer par la chair, par le sang, par le corps, par la teste, par les playes, par la mort, en renonceant Dieu... Et vous, chrestiens infâmes, qui jurez par les playes du Christ, par le corps et par le sang, n'est ce pas la le lan.uage d'enfer (i) )).^

D'autre part, M.inot, dans son Carême prêché à Tours : « L'un prend Dieu par la barbe, l'autre par la gorge, un autre par la tête... J'ose dire qu'il y en a qui parlent avec moins de respect de la sainte humanité du Christ rédempteur que le boucher de la viande qui est sur son étal (2) ».

Le mal remontait d'ailleurs plus haut, et déjà Gautier de Coincy se plaint d'« un bobeiain vilain champestre »,

(i) Apologie pour Hérodote, éd. kiitelhubcr, t. I, p. loi et suiv., ainsi que les chapitres xxiv et xxv. Cf. Abbé Samouillan, Olivier Maillard, sa prédication et son tetnps^ Paris, 1S91, p. 21S et 336.

(2) Sermones quadragesimales, Paris, i53o, f" i32 : « Alia et blasphemia turpiloqua : velut les riifjians. Unus capiet Deum par la barbe.; alias per guttur. Sunt aliqui hodie loquentes de sancta humanitate Christi redeniptoris cum minori reverenlia quam macellerius in macello. Non est enim nunc turpium et rustrioruni iiegare Deum; sed nobilium, justitiariorum et ccclesiasticoruin, et eurum denique qui majores in populo sunt ».

Qui les angoisses et les plaies, Qui langue et gueule, ieux et cervele, Rate, poumons, visier, boële.

Juroit de Dieu à chasque mot (i ).

Et au début même du xvi' siècle, Eloy d'Amerval, dans sa Diablerie (1507), fait les mêmes reproches aux joueurs (fol. E II v°) :

Hz jurent Dieu, ses dens, sa teste, Son corps, son ventre, barbe et yeulx, Et le prennent par tant de lieux, Qu'il est haché de tous costez Comme chair à petis pastez.

Les sanctions légales se renouvelaient de roi en roi, mais elles restaient naturellement inefficaces. Le 12 mai 1478, Louis XI renouvelle l'ordonnance de saint Louis et de Charles VII contre les blasphémateurs, « qui regnyent, despitent et maugréent le très saint nom de nostre sauveur et rédempteur Jésus Christ, et jurent par dérision de sa très benoiste humanité, comme par le précieux sang, la chiere, le ventre, les yeux, la teste, les vertus, et autres exécrables et inhumains serments ».

Et, dans la Cronique du Roy François I^^, on lit (éd. Guiffrey, p. 47): « Le mercredi xxx^ jour du dict mois [mars 1525] fut crié à son de trompe de par le Roy nostre sire et la court de parlement de non jurer et blasphémer le nom de Dieu, de sa glorieuse mère ni de saincts et sainctes... »

Quant aux moralistes, il suffira de citer le fameux capitaine François de La Noue, qui, dans son premier des Discours politiques et militaires (1587), envisage les « juremens et blasphèmes » comme une des manifestations de l'impiété de son temps, à côté de l'athéisme et de l'usage de la magie (2).

(i) Miracles de la Sainte Vierge, éd. Poquet, Paris, iSSj, v. 620 et suiv. Ailleurs, vers i55 et suiv., on parle d'un bouvier de Soissons qui jurait :

Par les costez, par les mameles,

Par les poumons, par les boucles,

Ne par les denz Sainte Marie...

(2) « Quant au second vice — les juremens et blasphèmes — Tirrevcrcnce de Dieu l'engendre, et l'accoustumance le forme: et advient que la plupart de ceux qui s'en rendent coulpables, deviennent si stupides, qu'ils cuident que ce n'est qu'une faute très légère. Nos bons Rois du passé, comme sainct Louys et d'autres, ont fait des ordonnances pour

33o ÉLÉMENTS PSYCHOLOGIQUES

Ces éléments affectifs du langage présentent pour nous un véritable intérêt ethnique. Il n'y pas de peuple qui ne possède sa provision plus ou moins abondante et caractéristique de jurons et de serments, de jurons particulièrement. Brantôme a parfaitement saisi cette universalité et cette physionomie à part du sujet dans son morceau intitulé Serments et jurons espagnols (i).

Dans une œuvre aussi vivante que celle de Rabelais, dans un tableau aussi complet de la société française de la première moitié du XVI® siècle, les jurons ne pouvaient manquer de tenir leur place. Aussi les rencontre-t-on à chaque pas dans la bouche des personnages les plus divers.

Frère Jean qui « n'est point bigot », mais au contraire « joyeux, délibéré, bon compaignon » (l. I, ch. xl), est aussi et surtout un terrible jureur. Dès qu'il ouvre la bouche, le juron ne se fait point attendre : on dirait qu'il est inhérent à sa nature.

Voici, par exemple, comment il interpelle les moines chantant

les supprimer, combien que je cuide qu'alors il n'eust que quelques gens débauchez qui jurassent beaucoup. Depuis, ceste peste s'est introduite parmi la Noblesse^, et spécialement entre les gens de guerre, qui aux voyages passez d'Italie en rapportèrent, ce dit on, les grands blasphèmes : mais depuis quarante ans, le desboïkiement est venu, qui va tousjours en augmentant, de sorte que les petis enfans, de sept ou huit ans, sçavent desja abuser du nom de Dieu. Les païsans aussi, qui sont les plus esloignez des courts et des citez, où les corruptions séjournent, suyvant la route commune, despitent le ciel aussi bien que les soldats, lesquels entre tous emportent le pris de ceste iniquité. Somme, de quelque costé qu'on se tourne, on n'oit retentir que reniemens de Dieu. Voilà comment le mauvais exemple et l'incorrection ont donné persévérance à ce détestable vice ».

(i) Œuvres, t. VIII, p. 179 à 201 : « Kn quoy je treuve les Espagnols plus divers et plus changeans qu'aucunes nations que j'aye pratiquées... Il n'y a gueres peuple de quelque nation que ce soit, qui ne s'en ayde fort vilainement [c'est-à-dire de jurements et blasphèmes]. Les François s'en accommodent aussi bien que les autres, et mesmes les Gascons, voire plusieurs hYancimans [Français du Nord], et surtout les soldats et adventuriers de guerre, ainsi qu'en courroit le temps passé le proverbe : « Il jure comme un adventurier ou comme un sergent qui prend et tient son homme au collet ». Les lansquenets jurent estrangcment aussi. Bref, tous s'en aydent et principalement les Italiens ; car ilz prennent Dieu, la Vierge Marie et tous les sainctz et sainctes, par le haut, par le bas, par le mitan, que c'est chose fort abhorrablc. Ceux qui en ont pratiqué le pays en confirmeront mon dire ».

des litanies au lieu de repousser l'assaut de l'ennemi (l. I, ch. xxvii) : « Vertus Dieu, que ne chantez vous: Adieu paniers, vandanges sont faictes? Je me donne au diable s'ilz ne sont en nostrc clos, et tant bien couppent et seps et raisins qu'il n'y aura parle corps Dieu de quatre années que halleboter dedans. Ventre sainct Jacques, que boirons nous cependant, nous aultres pauvres diables?... ».

Il blasphème atout instant, à tort et à travers, jusqu'à provoquer l'étonnement de son entourage (1. 1, ch. xxxix) : « Comment dist Ponocrates, vous jurez, frère Jean .^ — Ce n'est, dist le moine, que pour orner mon langage; ce sont couleurs de rhetoricque ciceroniane ».

Pendant la terrible tempête qui assaille Pantagruel et ses gens, le moine ne cesse de pester contre la piteuse contenance de Panurge, et celui-ci de l'implorer (1. IV, ch. xix) : « Ne jurons poinct, dist Panurge, mon père, mon amy, pour ceste heure; demain tant que voudrez ». Mais comme le vilain ne fait que se lamenter, il fait exploser l'exaspération difficilement contenue du moine qui s'écrie: « Par la vertu du sang, de la cliaù\ du ventre, de la teste, si encores je te oy pialler, coqu au diable, je te gualleray en loup marin : vertus Dieu, que ne le jettons nous au fond de la mer ? »

Frère Jean fournit la meilleure illustration au dicton cité par Henri Estienne {Apologie, t. II, p. 74) : « On souloit dire : U jure comme un abbé ou il jure comme un prélat ».

Il y a chez Rabelais sous ce rapport une scène du plus haut comique. C'est lorsque Panurge, mis en présence du sceptique Trouillogan, réplique par un juron à chacun des dires équivoques du philosophe. Embarrassé de plus en plus par ce pyrrhonisme, il s'écrie (1. III, ch. xxxvi) : « ... si j'osasse jurer quelque petit coup en cappe, cela me soulageroit d'autant. Or bien, patience... ».

Et sentant la patience lui échapper : « Page, mon mignon, tiens icy moii bonnet, je te le donne sauves les lunettes, et va en la bassecourt jurer une petite demie heure pour moi. Je jureray pour toy, quand tu voudras ». Enfin, il éclate « Par la chair, je renie; par le sang, Je renague ; par le corps, je renonce. Il m'eschappe ».

Les Parisiens ne laissent non plus rien à désirer sous ce rapport. Menacés par le déluge urinai de Gargantua, ils poussent des jurons à n'en plus finir (l. I, ch. xvii): « Les Parisien^ sont

par nature et bons jureurs et bons juristes », remarque malicieusement l'auteur.

Tout le monde jure d'ailleurs dans son livre: «... les assistants jurèrent chascun les saints de sa paroisse » (1. 1, ch. xvii) ; l'Ecolier Limousin (1. 11, ch. vi) invoque son patron saint Marsault, et le gascon Gratianauld proteste par (1. III, ch. xlii) saint Arnault ; le médecin Rondibilis jure/>a7' les ambles de son mulet (1. III, ch. xxxi). Frère Jean, par le froc qu'il porte (1. IV, ch. x) oupar le trou Madame {\. IV, ch. xxxix); Panurge, par ses lunettes orientales (i) (l. V, ch. xvi), et ainsi de suite.

Le sacré et le profane, le blasphème et la gaudriole se côtoient ainsi sans cesse dans Rabelais et rendent son œuvre plus saisissante et plus vivante.

Tâchons d'en classer les aspects multiples suivant un certain nombre de considérations générales (2).

(i) Ces lunettes orientales désignaient un instrument d'observation astronomique, invente' par les Arabes : c'est ce que Rabelais appelle ailleurs (1. IV, ch. v) besicles d'A/ricque.

(2) C'est De l'Aulnay qui a le premier donné, dans son édition de Kabêlais (Paris, 1837, p. 664 à 670), une liste de « jurons et imprécations ». On en trouve une autre, moins complète, dans la Revue des traditions populaires de 1906. et dans le Glossaire de l'édition Marty Laveaux, au mot par. Ce sont là d'ailleurs des énumérations pures et simples.

Consultez, à titre de comparaison, pour l'ancien français, Du Cange, y' juramenlum, et les dissertations suivantes : Konrad Toile, Das Beteuern und Beschwôren in der altromanischen Poésie mit besonderer Berucksichtigiing des Fran^ôsischen, Erlangen, i883. — Richard Busch, Ueber die Beteuerungs und Beschwôrungsjormeln in den Miracles Nostre Dame par personnages, Marbourg, iSgfi. — Rudolf Zôckel, Die Bcteurungsformeln im Fram^osischen, Berlin, igoS.

Voy., quant aux parlers populaires, les notes publiées par la Mélusinc, t. III et suiv.

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