IV. — Jurons languedocions
Les jurons languedociens se présentent, 'chez Rabelais, sous des aspects divers et caractéristiques :
Sang de les cabres! « Sang des chèvres! » s'écrie Grandgosier (1. I, ch. vi), qui était peut-être un méridional : c'est une sorte de formule atténuée pour celle qu'on emploie généralement dans le Midi : Sandièus ! palsambleu I
Le juron toulousain Avalisque Satanas ! (1. V, Prol.) signifie: disparais, Satan! A Toulouse, abalisca, c'est disparaître
(i) Mabille, Choix de farces, t. II, p. 174. Cf. Satyre Ménippée, éd. Franck, p. 62 : « Et s'il est autrement, que les loups me puissent manger les jambes ! »
(2) Erreurs populaires et Propos vulgaires touchant la médecine, Bordeaux, 1579, II* partie, p. 204,
(3) Cf. Le Duchat : « Mau de pipe bous bire! Puissiez-vous tomber ivres-morts! imprécation usitée en Languedoc et en Gascogne, où l'on appelle mau de pipe, ivresse, parce que c'est le vin de la pipe ou du tonneau qui la produit ».
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SOUS l'effet d'un exorcisme. Doujat l'explique ainsi en 1638: « Abali, s'abali, disparaître s'évanouir, d'où vient ce mot si vulgaire Abaliscos, qui est une exécration ou imprécation par laquelle on désire que quelque chose s'anéantisse en telle façon qu'elle ne paraisse plus, répondant à ces termes français : fy, au diable! » (i).
Un terme d'imprécation assez commun au xvi' siècle est le toulousain lancy^ qui signifie « jet de foudre », ou, comme l'explique Doujat (1638), « la foudre quand il y a de la diablerie parmy ». On le rencontre deux fois chez Rabelais (1. II, Prol., et l. 111, ch. xxviii). Voici ce dernier passage; « Quand la neige est sus les montaignes, la fouldre, l'esclair, les lancU, le maulubec, le rouge grenat, le tonnoire, la tempeste, tous les diables sont par les vallées ».
Le terme maulubec n'est pas plus à sa place dans cette énumération, qui renferme exclusivement des noms de phénomènes météorologiques, que celui de lancij, à la fin du Prologue du second livre, au milieu d'un assemblage de termes de médecine populaire. Cette inconséquence a induit en erreur Cotgrave, qui traduit lancy par « esquinancie », erreur passée chez Oudin et Duez, et, par l'intermédiaire de ces derniers, chez Le Duchat (2).
Lancy n'a jamais désigné autre chose que la foudre, sens également familier à Des Périers (p. 65) : « Que le lansi vous esclatte ! » et aujourd'hui, en Gascogne, /mre/oa lanci, c'est faire le diable à quatre, et mal lanci ! est un juron toulousain au sens de « diantre! » littéralement « mauvaise foudre! » Q
Que mau de terre bous bwe! « Que le mal caduc vous tourmente ! » (1. II, Prol.), proprement le mal de terre, suivant cette explication de Laurent Joubert {W partie, p. 203) : « On appelle iiiau de terre le mal caduc en Languedoc, à cause qu'il jette par terre celui qui en est atteint pour robuste qu'il soit, comme
(i) Laurent Joubert ajoute, dans la Ile partie de ses Erreurs populaires (p. 21 5): « Avalir, en Languedoc, c'est se perdre et disparoir, de sorte qu'on ne le veoit plus, comme si le diable l'avoit emporté, ou qu'il fut abismé. Nostre vulgaire de Montpellier a ce mot fort fréquent en la bouche, et le dit quelquesfois en risée et familièrement ».
D'Aubigné s'en est également servi {Œuvres, t. H, p. 435) : « Habalisque ! comme disent les Provençaux et toute la Xcntonge ».
(2) On lit encore cette explication erronée dans l'édition de Des Périers par Lacour (t. I, p. cxvi : Lanci, esquinancie) et chez Godefroy. Cf. aussi Rev. Et. Rab., t. V, p. 226, où lancy est à tort défini par « élancement en général, sans désigner une maladie spéciale... ».
si on lui avoit donné un coup de masse sur la teste ». En eOet, le nom languedocien est mau de ier/'o, modifié par étymologie populaire en mau de (erreur, c'est-à-dire mal terrible, répondant à l'imprécation gasconne : Mal de terro bous hire! « Que la peste vous crève ! » (i).