V. — Jurements poitevins, tourangeaux, etc
La série rabelaisienne de jurons rustiques est assez curieuse. La Briefve Déclaration nous fournit l'explication des deux suivants : « Marmes, Merdigues, juremens des villageois en Touraine ».
Rabelais les met dans la bouche d' « un paovre homme villageois natif de Gravot (2), nommé Couillatris, abateur et fendeur de boys » (1. IV, Prol.). Lorsque Mercure lui présente une coignée d'or à la place de celle en bois qu'il avait perdue, le paysan tourangeau s'écrie : « Marmes ! ceste cy n'est mie la mienne... », et lorsqu'il prend en main la sienne, tressaillant de, joie, il clame : « Merdigues! ceste cy estoit mienne... ».
Ces jurons étaient et sont encore usuels dans le Poitou : « Marme ! interjection approbative, quelquefois affirmative et le plus souvent explétive » (Beauchet-Filleau) ; « oui, assurément, sur mon âme ! » (Favre). Dans un noël poitevin :
M'arme, y regardons derere... (3)
Le juron poitevin répond au limousin et périgourdin marmo ! par mon âmel (de armo, torme dialectale pour âme).
Chez Rabelais, par mon ame ! (1. Ill, ch. xxxviii) est une protestation habituellement solennelle, laquelle devient burles-
(i) Ajoutons cette remarque complémentaire : « A Toulouse, Mal de terre était employé comme imprécation ; c'est ainsi que cette locution motiva, pour sa part, la proclamation du 1 1 avril i534, des commissaires du Parlement de cette ville, contre les blasphémateurs : « Le pays, dit ce document, estant accablé de pestilence, stérilité et famine, défense est faite, pour appaiser l'ire de Dieu, de molgreer, renier, blasphémer le nom de Dieu..., faire imprécation sur aucun de mal de terre, de peste, etc. ». D'" Noulet, dans son édition d'Odde de Triors, Joyeuses Recherches de la langue Tolosaine (tSyS), Toulouse, 1892,
(2) Village du Chinonais, aujourd'hui hameau de la commune de Bourgueil.
(3) Lemaître et Clouzot, Trente Noels poitevins, p. 35.
que dans la bouche de Panurge (1. V, ch. xvi) : « Par Vame de ma braguette (i) eschauffée ! » La formule euphémique est Par mon ance ! (dans le Moyen de parvenir, éd. Royer, t. I, p, 304) qu'Oudin commente ainsi dans ses Curiosités (1640): « Par mon anse ! Jurement vulgaire de nos femmes pour ne pas dire par mon ame ! » (2)
Mçrdé, c'est-à-dire mère de Dieu! est un serment fréquent chez Rabelais : c'est l'exclamation que poussent les Parisiens consternés du déluge urinai de Gargantua (l. I, ch. xvii), les bergers de Gargantua, indignés de la conduite des fouaciers de Lerné (l. I, ch. xxv : « Mais, par la merdë, vous en pourrez repentir »), enfin les soudards de Picrochole, émerveillés des prouesses de G5'mnaste (1. 1, ch. xxxv) : « Par la merdë, c'est un lutin, ou un diable ainsi déguisé » (3).
On le rencontre fréquemment dans les anciens Noels poitevins (p. 74, 90 et 93) :
Merdy, on ne sait que c'est...
Morea, Merde, qu'est iquau ?
Qu'o fet si beau vere i*,..
D'une beaté mervouillouse Qui clamet, la Merdé, de grondes chouses.
Et ce juron est encore vivace dans le Poitou: « Merdé, par ma foi, mort Dieu » (Lalanne); « exclamation, mère Dieu ! » (Favre) (4).
Merdigue ! est une forme amplifiée, pendant du poitevin merdingue! mère Dieu ! (Favre) et du Par la mordongue, par la mort Dieu ! du Moyen de parvenir.
Pe le quaudé ! par le corps Dieu ! juron poitevin dans la bouche de Panurge (1. 111, ch. xxxvi).
(i) Cf. Moyen de parvenir, p. G3 ; « Le colonel Galati, le racontant au roy, en juroit et affermoit la vérité, le protestant sur sa braguette ». Dans les Propos rustiques de du l'ail, ch. xi, un paysan jure : Par mon cotin t
(2) Villon, V. 1062, se sert de la même exclamation provinciale, marmes! à propos de la demeure des deux dames de Poitou, à Saint Géneroux, dans les Deux-Sèvres.
(3) Des Périers met le même juron dans la bouche d'un paysan poitevin, qui, ayant vu de près le roi, s'empresse de le faire savoir à ses compères pique-bœufs (p. 189): « La mairdé \ j'ay veu le roay d'aussi près qu'iquou chein (c'est-à-dire que ce chien)... ».
(4) L'interprétation par « mort Dieu » (Lalanne) ou par « merci Dieu » (Marty-Laveaux) est erronée: c'est mèr<? Dieu qui en est l'expression proprement dite, répondant au dauphinois la Mare Dié !
Par Nettre Dene ! par Notre Dame ! fait à son tour PVère Jean (1. IV, ch. xxvii). en se servant d'un serment lyonnais (i).
Deu Colas, faillou! (1, IV, ch. vi), s'écrie Dindenault, le marchand de moutons, trahissant ainsi son origine lorraine. L'explication qu'en donne la Briefoe Déclaration — « Sont motz Lorrains, de par sainct Nicolas, compaignoni » — n'est pas tout à fait exacte. Le sens propre est plutôt : « Diantre, Nicolas, mon fiUot! ». Deu est une simple interjection, et faillou est le diminutif du messin fail, fils (aujourd'hui plutôt feil et feillou).
Fy ! forme rustique pour foy (1. I, ch. v): « Par ma fy^ ma commère » ; et (ch. vu) : « ... une de ses gouvernantes m'a dict jurant sa fy ». On rencontre ce juron à la fois en picard (Cotgrave), en manceau (Dottin), en limousin, etc., à côté de la forme parallèle ^/?gMe (2) (1. III, ch. lu: Par ma figue!) qu'on trouve dans le Bas-Maine, en Berry et en Languedoc (3).
La formule amplifiée figues dioures, figues d'or, pour foi d'or, appartient également à un patois du Midi (1. IV, ch. lu): « Sansornin l'aisné (4), qui guardoit les guaiges, nous juroit figues dioures (son grand serment) qu'il avoit veu... ».
Son équivalent français par ma foy ! (1. II, ch. xxvii) alterne chez Rabelais avec celui de : Foy de Christian ! (1. I, ch. xl) ou foy de gentilhom,me ! (1. II, ch. m). Ce dernier subit, dans la bouche de Panurge (1. IV, ch. vu), la modification burlesque de foy de piéton !
Rappelons, à propos de foy de gentilhomme, un passage de Brantôme, dans sa vie de F'rançois I", où il s'agit des serments de quatre rois, à savoir Louis XI, Charles VIII, Louis XII et François 1" (5),
(i) Cf. Des Périers, p. 36 : << ... la dena Toiny m'a dit... ».
(2) Cotgrave cite aussi la forme ma fique ! qu'on entend en Saintonge et en Languedoc. Autres formes euphémiques : Ma finte ! dans le Moyen de parvenir, p. SyS, encore vivace dans le Centre, et Par ma ûgue ! (dans VAnc. Théâtre, t. VIII, p. 260).
(3) Cette dernière formule se lit également chez Des Périers (p. 37 : « Ma figue ! vous estes un bon faiseur d'enfant ») et chez Molière (Malade imaginaire, acte I, se. 11).
(4) Il était de Cahusac.
(5) Œuvres, t. III, p. 82 : « Il a aimé, révéré et craint son Dieu sans le jurer ni le blasphémer oncques, car il ne juroit que foy de gentilhomme: et tel estoit son serment, comme ceux de son temps qui l'ont
Roger de Collerye en cite une variante, sous le titre « Epitheton des quatre Roys ».
Suivant Menot, les nobles comptaient, entre autres privilèges, celui de jurer : « Dicunt nobiles qu'il n'appartient à villain de renoncier Dieu ».