‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 167 sur 254 · VI. — Réminiscences littéraires · texte numérisé non relu

VI. — Réminiscences littéraires

Quelques-unes de ces formules sont de simples souvenirs de l'Antiquité ou du xMoyen Age, se rattachant soit à la mythologie et aux romans de chevalerie, soit aux Mystères et à la farce de Pathelin.

Voici celles de la première catégorie :

Vertu de Stijx! (1. IV, Prol.), s'écrie Jupiter, en entendant la terrible exclamation de Couillatris ; et, sous une forme burlesque, dans la bouche de Panurge (1. III, ch. xvii) : « Je jure Stijx et Acheron » (i).

La formule primitive est par Styx ! (1. V, ch. xii), alors que vertu de Styx! {\. Il, ch. viii)est un mélange burlesque d'idées chrétiennes et païennes.

Jupiter me confonde de safouldre trisulque ! (1. II, ch. xxxii), réminiscence du trisulcuin telum Jovis d'Ovide.

Par Jupiter Pierre! {\. V, ch. viii), formule burlesque analogue à celle qui précède, jouant sur le nom du père des dieux et celui du premier apôtre (2).

En arrivant dans l'île de Ruach (1. IV, ch. xliii), l'interlocuteur jure pai' Vestoile poussiniere, c'est-à-dire par la constelhtion des Pléiades, et cela (suivant la remarque de Johanneau)

veu le peuvent affirmer, encore aussi comme il appert par un petit collibet rithmé tellement quellement, faict de ce temps, que j'ay veu parmi les papiers de nostre maison, qui dit les sermens de quatre roys :

(^uand la Pasque Dieu deceda, Par le Jour Dieu lui succéda, Le Diable m'emporte s\n tint près, Foy de gentilhomme vint après •.

(i) La Briefve Déclaration l'explique ainsi : « C'est un paluz en enfer, selon les poètes, par lequel jurent les dieux, comme escrit Virgile, VI, /l^^ncide, et ne se parjurent... Lisez ce qu'en a escrit Serviuson lieu dessus allégué ».

(2) Cf. ailleurs (1. I, ch. xi.ii) : « ... il le doibt, sus peine d'excommunication trisulce... ».

parce que le lever c!e cette constellation passait chez les anciens pour exciter les vents et tempêtes (i).

Sont tirées des vieux romans de chevalerie ou des Mystères les formules :

Par Mahon ! (1. Il, ch. xxix), serment de géant (2) qu'on entend encore à Montpellier : pev Mahoum! (Mistral). Le grand Soliman, suivant Brantôme (t. I, p. 327) « faisoit serment sur son grand dieu Mahom » (3).

Ventre Maliotn ! juron que Rabelais met dans la bouche d'un Turc (l. II, ch. xiv), pendant burlesque de Ventre Dieu !

Je renie Mahom, Juron facétieux de Hans Carvel, orfèvre au service d'un prince musulman (l. 111, ch. xxviii) (4).

Par Golfarin, nepveu de Mahon ! (1. II, ch. xxix), autre serment de géant.

Par ma barbe! (l. 11, ch. xv), juron de Panurge qu'on lit également dans le Prologue du V® livre : souvenir du Moyen Age lorsque la barbe était tenue en très grande estime et que les chevaliers juraient solennellement sur elle. De pareils serments se rencontrent souvent dans les vieux romans et jusque dans la Chanson de Roland (5), où il est mis généralement dans la bouche des Sarasins :

Li Amirax en a sa grant barbe jurée...

lit-on dans l'histoire en vers de la troisième croisade par Ambroise (6). Ce serment revient aussi dans les Fabliaux et dans le Roman du Renart. Dans Don Quichotte, Sancho Panza jure également sur sa barbe (ch. xviii) : Para mis barbas ! (7)

(i) Dans Pathelin (éd. Jacob, p. G6), le drapier jure par le sainct soleil qui roye (rayonne), autre réminiscence pagano-chrétienne.

Dans la « Farce de Calbain », la femme jure {Ancien Théâtre, t. II, p. i56): « Par le jour qui luyt l » et dans le Menteur de Corneille (acte V, se. in) : « Je jure les rayons du jour qui nous éclaire ».

(2) Dans les Miracles de Nostrc Dame, les païens jurent par Mahom, par Mahomet. Voy. la dissertation citée de Busch, p. 29, 3o et 56.

(3) Comme juron burlesque, l'expression reparaît dans le Virgile travesti de Scarron (éd. Fournier, p. 157):

Par Mahom, c'est grand' pitié d'elle !

(4) Cholières s'en est souvenu (éd. Jouaust, t. Il, p. lit"'): «. Je renégîte Mahon ».

(5) Voy. les témoignages dans la dissertation citée de Toile, p. 9-10. Cf. Nyrop, Storia dell Iipopca Jrancese nel medio evo, p. 68 note.

(6) L'Estoire de la Guerre sainte (i 190-1 192), éd. G. Paris, v. 5993.

(7) On pourrait ajouter ici, comme dérivant des traditions populaires,

La farce de Pathelin a fourni à Rabelais quelques formules isolées: Tout est frelore, bigot! (1. IV, ch. vni) et l'exclamation Caryinary, cari/rnara! (1. I, ch. xvii), que poussent les Parisiens surpris par le déluge urinai de Gargantua.

le juron de Pantagruel {1. III, ch. viii) : Par la dive oye Guenet, qu'on met généralement en rapport av^ec la légende de saint Guenolé (Burgaud des Marets). Dans la Mayenne, sainte Guenette désigne une sainte imaginaire qui a pour fonction de fesser les vieilles filles qui ont coiffé sainte Catherine (Dottin). Mais ce rapprochement n'est pas sûr et le sens reste à déterminer.

Nous allons étudier maintenant ce qui constitue le fonds même de ces formules spéciales. Dieu et le diable y figurent comme personnages essentiels, à côté de saints et d'autres éléments secondaires. Des raisons d'ordre psychologique — telles la piété en ce qui concerne Dieu et la crainte superstitieuse en ce qui touche le diable — ont entraîné la déformation du nom divin ou démoniaque. Cette tendance euphémique, déjà ébauchée en ancien français, s'accuse particulièrement à partir du xvi' siècle et plusieurs de ces déformations trouvent dans le livre de Rabelais leur premier témoignage littéraire.

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