‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 168 sur 254 · I. — Dieu · texte numérisé non relu

I. — Dieu

Le nom de Dieu entre dans un grand nombre de ces formules, sérieuses ou plaisantes : Par Dieu ! en est l'expression la plus ancienne et par suite la plus fréquente, celle de Vray Dieu ! ne se rencontre qu'au V livre.

Citons la formule archaïsante de par li bon Dieu et li bons homs ! (1. III, ch. ii), dans la bouche de Panurge, et la substitution euphémique Havre de grâce! (1. III, ch. xxxii), c'est-àdire port ou refuge de grâce, dans la bouche de Rondibilis.

On invoque en outre ou on proteste en disant :

Le bonjour Dieu! (1. I, ch. xvii), où l'expression bonjour a le sens de « jour de fête » (i), en sorte que Le bonjour Dieu! est synonyme de Fête Dieu! (2).

(i) Cf. Molière, Ecole des tnaris (aclc I, se 11): « Et ne porte noir qu'aux bons jours seulement ».

(2) Cette formule trouve son pendant dans /^ar le sainct jour Dieu! de la vieille farce du « Pont aux Asnes » et dans le Jour de Dieu! de Molière. Philibert Le Roux remarque à propos de ce dernier serment : ((Jour de Dieu! sorte de juron qui n'est en usage que parmi le petit peuple de

Rappelons ce passage d'un sermon de Maillart (cité par Samouillan, p. 219) : « On jure par Dieu, par la loi, par les saincts, par le soleil, par le wur, par le feu et autres choses semblables » (i).

Cor Dieu! Corps Dieu! très fréquent, ainsi que Le corps Dieu ! et Par le corps Dieu! (1. I, ch. xxvii, etc.).

Feste Dieu, Baijart! (1. IV, ch. lxvii), s'écrie en riant le sage « mesnagier » Vinet. C'était le serment favori de Bavard (2).

Pasques Dieu! (1. I, ch. xviO, juron des Parisiens.

Les plagues Dieu ! (1. I, ch. xvii), à côté de Les plages Dieu! de Pathelin (p. 73). Du Fail dit seulement (t. I, p. 156) : Plagues ! avec l'omission du nom sacré, procédé euphémique que nous étudierons plus loin.

Par la rate Dieu .' (1. 1, ch. xx), protestation du maître sorbonniste Janotus.

Je renie Dieu ! (1. I, ch. xvii), juron des Parisiens (3).

Serpe Dieu! (l. III, ch. xvii), exclamation de Panurge. Rabelais fournit lui-même les éléments pour comprendre cette formule: « Vous vous damnez comme une sarpe » (1. II, ch. xvii) et « Damné comme une serpe » (1. III, ch. xxii), ou « Damné comme une maie sarpe » (1. V, ch. xlvii), sont les pendants de: « Tu te damnes comme un viel diable » (1. IV, ch. viii).

Dans ces formules, serpe, ou plutôt serp, serait le cas-sujet de

Paris, et ce sont ordinairement les fermes, comme les harengères, beurrières ou autres crasseuses de cette nature qui s'en servent. Et communément, lorsqu'elles prononcent ce jurement en colère, elles ont coutume de mettre les poings sur les rognons, ce qui fait une plaisante scène ».

( I ) Le même serment, sous une forme latinisée, était la formule habituelle des écoliers. Cf. Mathurin Cordier (p. 110): « Per diem, tu non comedes mecum. Ha, vrayement, vous ne mangerez pas avec moy... », et Des Périers, nouv. lxiii.

{2) Voy. ci-Jessous la citation de Brantôme.

(3) La formule Par le sang Dieu, dont use Des Périers (p. 12) et que id'Amerval qualifie de picarde, en la modifiant quelque peu (fol. K vi v») ;

Par le sainct sang que Dieu me fit !

Puisqu'il faut jurer en Piquart...

e lit dans le « Débat du Laboureur, etc. » de Robert Gaguin (1490). Le •ndarme, parlant du laboureur et du prêtre, s'écrie (éd. Thuasne, t. II, : 359) :

Vertu de Dieu, comment ces deus me mordent I Saint sang Dieu, vecy grant resverie...

serpent., qui désigne le diable dans les Mystères (qualifié aussi faulx ou mal serpent), alors que cette forme abrégée, inconnue à l'ancienne langue, est usuelle dans le Midi (i).

Teste Dieu plaine de reliques! (1. IV, ch. xx), juron de Frère Jean : « C'est un des serments du seigneur de la Roche du Maine, » ajoute la Briefve Déclaration. Brantôme nous en donne l'éclaircissement, à côté d'autres détails curieux qui rentrent dans notre sujet (2).

Ventre Dieu! (1. 1, ch. xxvii), juron de moine, répondant au limousin Ventre de Dieu! de la « FArce de Pathelin ».

Vertus Dieu! protestation fréquente chez Rabelais, aussi sous la forme En la vertus de Dieu! (1. III, ch. xxiii) ou Par la vertus de Dieu! (1. III, ch. xviii) (3).

Dans ces locutions, vertus a le sens de « miracles », qui est celui du latin ecclésiastique virtutes. Froissart, en parlant de l'oriflamme de Charles VI, dit dans le même sens (t. II, p. 196) : « Encores montra elle là de ses vertus », et Eustache Deschamps se demande (t. I, p. 27) :

Je me merveille d'un abus, Quant et pourquoy en commença A jurer Dieu et ses vertus.

Ne les grans sermens qu'on orra :

G'un chetis pour néant vourra Jurer Dieu et sa progenie,

(i) Dans du Fail, Eutrapel jure plaisamment (t. II, p. i55) Par la serpe de bois, et le Moyen de parvenir, en jouant sur l'homonymie avec serpe, outil de vigneron (p. 325), se sert d'une formule analogue : « Par la double triple manche de serpe ! ». Les paysans de Molière protestent encore par sarpeguié ! et sarpejeu ! c'est-à-dire « par la serpe de Dieu ! »

Voy. Livet. Lexique de Molière, t. II, p. 62-^-624: Jurons.

(2) Cf. Œuvres, t. II, p. 398 : « On appelloit ce grand capitaine [M. de la Trimouille] La vraye corps Dieu, d'autant que c'estoit son serment ordinaire, ainsi que ces vieux et anciens grands capitaines en ont sceu choisir et avoir aucuns particuliers à eux : comme Monsieur de Bayard juroit Feste Dieu Bayard ! Monsieur de Bourbon, Saincte Barbé ! le prince d'Orange, Sainct Nicolas ! Le bon homme Monsieur de la Roche du Maine juroit Teste Dieu pleine de reliques ! (où diable alloit-il trouver celuy là .^) et autres que je nommerois plus saugreneux que ceux-là ; mais il vaut mieux se taire ».

(3) Voici ce qu'en dit la Briefve Déclaration : « Ce n'est jurement, c'est assertion : moyennante la vertus de Dieu. Ainsi est il dans plusieurs lieux de ce livre. Comme à Tholose prechoit Frère Quambouis : Par le sang Dieu, nous fcusmes rachetez, par la vertus Dieu, nous serons saulvez ».

Par le sang de Fescang l'abbaie.

Par le serment du pillori,

Par le sang de Bruges aussi.

Par la mort dont Dieu vint à vie (i).

Suivons maintenant les vicissitudes qu'a subies le nom de Dieu et les déformations multiples destinées à en adoucir l'usage propre. Cette tendance à déiormer le nom sacré est déjà fréquente au xiii" siècle, tout particulièrement dans le Roman du Renart (2) et dans le Roman de la Rose, (v. 7387 : « Pa/' le cor6 Dé ))). En voici les aspects multiples :

BiEu. — Chez Rabelais cette déformation revient dans les formules suivantes :

Corbieu! (1. 111, ch. vu) et Par la corbieu! (1. I, ch. xxxiii), atténuation de Corps Dieu! ou corps de Dieu, formule familière aux écrivains des xv' et xvi' siècles (3).

Mort bleu! (1. I, ch. xlii), formule (4) qu'on lit dans la farce « Poud'acquest » (éd. Fournier, p. 64): « Sang bieu, morbieu, je tueray tout! ».

Les plagues bieu! (1. I, ch. xvii), variante à la formule non atténuée déjà citée.

Reniguibieu ! (1. 1, ch. xxii, et 1. 11, ch. xvii), nom d'un jeu tiré du juron correspondant, formule parallèle à je renie bieu

(i) La formule abrégée Tudieu ! manque à Rabelais, mais on la lit chez Du Fail (t. I, p. io5) et dans Moliùre (Ecole des femmes, acte V, se. iv) : « Tudieu! comme avec lui votre Inngue cajole ». (2) 4641- Renart, fet il, par \c cuer be,

Tu m'a honi et gabé...

9349. Et vos, Tybert, où est le qeue ? Aie estes en maie veue :

Por le cuer bieu. qu'avez vos feti" 18177. Por la char bieu, ne savez vos...

(3) On la rencontre dans Coquillart (t. II, p. Sg), Marot (t. I, p. 22), Des Périers (p. SoC) : Par le corbieu !) et du Fail (t. I, p. •271).

(4) Des Périers remarque dans la préface de son Cjmbalum : (( Que si c ne te l'ay rendu de mot selon le latin, tu doibs entendre que cela a

esté faict tout exprès, affm de suyvre le plus qu'il me scroit possible les façons de parler qui sont en nostre langue françoise : laquelle chose cognoistras facilement aux formes de juremens qui y sont, quand pour me Hercle, per Jovcm... JF.depol, per Slygem, pro Jupiter, et aultres semblables, j'ay mis ceu.x là dont nos bons gallands usent, assavoir : morbieu ! sambieu ! je puisse mourir! comme voulant plustost translater et interpréter l'aflcction de ccluy qui parle, que ses propres paroles ».

(l. I, ch. xvii) et dont le premier élément est renaguer (1. III, ch. xxxvi), répondant au languedocien renega, limousin renaga, renier (i).

Ventre bieu! (1. IV, ch. lv), juron de Panurge, déjà attesté au xv' siècle, par exemple chez Coquillart (t. II, p. 14) (2).

Biset Bot. — Vraybis! vrai Dieu! formule fréquente chez Rabelais à partir du Tiers Livre, parfois renforcée: « Je vous jure le bon vraybis » (1. III, ch. iv), à côté de « Ouy, vraybis (l. IV, ch. l). On lit le même juron dans la Farce de Jennin : <( Ma mère la tiendra, vresbis, cependant que... », en même temps sa variante : « Et il aura donc, vraymis, un bonnadies de ma personne... » (3).

Vray bot! autre aspect du juron précédent, dans la bouche de Panurge (1. 111, ch. m). « Ce sont, dit Le Duchat, divers biais que Panurge prend pour ne point jurer Dieu, en soutenant des paradoxes » (4).

Bleu. — Cette variante qui est devenue, dans le langage populaire, la forme euphémique par excellence, semble inconnue à Rabelais, à part le juron d'Epistémon et de Frère Jean : verd et bleu! (1. III, ch. xvii), lequel semble être un adoucissement du serment vrai Dieu ! (5).

(i) Dans Pathelin, le drapier s'écrie: « Il a mon drap, ou je regnie bieu l )) et Pathelin de répondre... en limousin : Mère de Diou la Coronade, Par fyé, y m'en voul anar, Or, renague biou, outre mar t Et dans le Mystère de Saint Quentin (v. 4934) : « L'ung renaque [lire renague], l'autre renie... », comme, vers la même époque, dans la farce « Pou d'acquest » :

Jergny bieu, j'en viendray à bout!

Juron devenu en dernier ressort : Jarnibleu I

(2) La formule Sang bieu ! manque à Rabelais ; elle est par contre familière à l'auteur de la farce de Pathelin, à Coquillart (t. II, p. 37), à Marot (t. I, p. 247 : « Sang bieu ! velà de beaulx esbas »), à du Fail (t. I, p. 195 : Sang bieu de bois...) et à Des Périers (p. 325) : « Qu'a il dict? Par le sambieul » Ce dernier juron se lit dans Régnier (Sat. xiu).

(3) Ancien Théâtre, t. I, p. i85 et 366. Cf. Caquets de l'accouchée, ch. n : « Sainte Beuve n'en sçavez vous que cela? vramy! on en dit bien d'autres en nos quartiers «.

(4) Une troisième variante bille se lit dans Cholières (t. II, p. 2G4) : « Vertu bille, je vous tiens, seigneur Camille ! » et, sous la forme rustique guille, elle est fréquente dans le Moyen de parvenir, où on trouve : parguille ! (p. 363) et sanguille ! (p. 362).

(5) D'Aubigné se sert indifféremment de morbleu ! (t. II, p. 236) et de

BcEUF. — Cet autre adoucissement du nom de Dieu, complètement inconnu à la langue moderne, est par contre fréquent dans Rabelais, qui en renforce les diverses formules par le déterminatif de boys, destiné à rendre méconnaissable l'emploi du nom sacré. Voici ces formules :

Cor beuf ! (1. III, ch. xxx), juron de Panurge.

Mort beuf! (1. 111, ch. xxxvi), renforcé, par la mort beuf de boys (1. IV, ch. x), dans la bouche de Panurge et du Frère Jean (i).

Ventre beuf! (1. III, ch. xx), juron de Panurge, renforcé dans sa botiche (1. III, ch. vi) : Par le ventre beuf de boys!

Vertus beuf de boys! (1. III, ch. xx), juron de Pantagruel.

Le déterminatif rfe bois a, dans ces formules, un rôle simplement euphémique (2). Son pendant vulgaire moderne est Sabre de bois ! (3) à côté de Sabre bleu ! déformation de Sacré Dieu!

DiA. — C'est une amplification du primitif di (cf. />ardi.'), toujours renforcé chez Rabelais par les deux particules ma et ne :

Ma dia (1. IV, ch. xv) : « Je ne le veulx pas pourtant ma dia ».

Ne dia, qui figure à côté du précédent dans les premières éditions de Gargantua (1. 1, ch. xvii): « Ne Dia ! Ma Dia! ».

La Briefve Déclaration (1552) les commente ainsi : « Ma dia est une manière de parler vulguaire en Touraine, est toutesfois Grecque, (x.(x A''a^ non par Juppiter : comme Ne dia, vy; Aiâ, ouy par Juppiter ».

Cette indication étymologique remonte à Robert Estienne (1549) : nDia. Accusativus est Grœcus. Inde ouy dia. subaudita particula [loc, hoc est per Jovcm. Ita per Jovem ».

morbieu! (ihid., p. 3ii>. Dans la Comédie des Proverbes^ on proteste par (acte I, se. m) : Teste bleu!

(i) Trotterai, dans sa comédie Les Corrivaux (1612), s'en sert également (acte III, se. m): « Et le digne morbœuf! que ne sçai je qui c'est >>. On peut rapprocher une formule analogue du Moyen de parvenir (p. 234) : « Par la mort d'œuf! ».

(2) On pourrait aussi en rapprocher l'exclamation Par le corbeau de bois! (c'est-à-dire Par le corps de Dieu !) du Moyen de parvenir (p. i8o) et celle du Baron de Fatncste, dans d'Aubignc (t. II, p. 533) : « Cap de bûche ! me boila aussi estonnai que quand bous abez réduit ma prophétie en place ».

(3) Burgaud des Marets voit à tort, dans ventre bœuf de bois, un com pose de deu:: jurons : Ventre dû bœuf et sabre de bois. Le mot sabre est postérieur au xvi"' siècle (il manque encore à Cotgrave).

CRITERES PSYCHOLOGIQUES 349

L'ét5'mologie grecque a été généralement admise au xvi' siècle, et on la lit encore dans l'édition de Burgaud des Marets (t. 11, p. 379 et 533): « Ma dia, par Jupiter. C'est un juron grec... ».

La formule ma dia étant spéciale au patois tourangeau et inconnue ailleurs, cette origine grecque est un pur non-sens. Le français même ne possède, en fait d'héllénismes, que ceux qui avaient déjà passé en latin. Or celui-ci ignore fxà Ata. En réalité, il s'agit d'une expression foncièrement indigène, d'une formule romane qui répond au synonyme ancien italien ma dio ! ma die! mais (oui, bon) Dieu ! (i).

DiENNE. — C'est une amplification du précédent, Rabelais en fournit les formules suivantes :

Feston dienne ! (1. IV, ch. xvi), Fête-Dieu! juron du chicanou Rouge-Muzeau, répondant à Feste-Dieu! déjà cité, et à Par la f este Dieu! de la farce de Pathelin.

Frandienne ! (l. I, ch. xvii), dont on peut rapprocher le languedocien « tout lou franc jour de Dieu » ou <(. tou lou franc Dieu dôu jour », c'est-à-dire toute la journée, rappellant le juron rabelaisien déjà cité : le bon jour Dieu ! On a récemment proposé la leçon sandienne (2), laquelle se lit effectivement chez du Fail (t. I, p. 118): « Par le sang dienne..., il faut parler des choses plus grandes et hautes ».

Mort dienne! (1. IV, ch. xiii) : « Par la mort dienne! (dirent adoncques les diables)... faisons lui peur (3) ».

GuoY. — Cette déformation est d'origine dialectale. On dit encore en Anjou : Nom de goué! nom de Dieu ! (Verrier et Onillon). Pour en saisii^ le développement, rappelions, d'une part, la forme intermédiaire gué, dans morgue! et morguenne ! (les deux

(i) Cf. Gotgrave: « Madia (instead oî se m'aist Dieu), so God help me! — Madiennel A cholered old wives oath, importing so much as mon Dieul ou par mon Dieu ! »

(2) Voy., dans la Revue de l' Université de Bruxelles de 1905, l'article « Notes sur quelques jurons français ».

(3) De même dans le Moyen de parvenir (p. 4 ,) : « Parday, Jean, men amy, mordiénne, ils sont menteurs ». Ce juron est cité par Madame de Sévigné (Lettres, no 2Gb) : « Le maréchal de Grammont s'écria tout haut : Mordiénne, il a raison ! »

Vertu dienne ! manque à Rabelais, mais on le lit chez du Fail (t. I, p. i5i) : « Vertu dienne! comme il m'a incontinent... touché là! » Le Moyen de parvenir a, en outre, Chedienne ! (p. 287), c'est-à-dire tête de Dieu 1

35c ÉLÉMENTS PSYCHOLOGIQUES

dans Molière), ce dernier répondant au mordienne de Rabelais (i); et d'autre part, les jurons rustiques: Jarnigué ! (2) et l'amigoy ! {^) morgue! et morgoi! (4) par gué ! (Molière) et pa/'goi ! (5) sangué ! et sanguoi ! (6)

Estienne Pasquier s'était complètement mépris sur l'origine de cette forme euphémique guoy, en y voyant le reflet du germanique Got, Dieu (7).

Les formules citées par Pasquier se retrouvaient surtout dans la bouche de la soldatesque. On lit dans une chanson de Francarcher de 1562 (Le Roux de Lincy, t. 11, p. 273) •

Le franc archer chez son hoste arriva : Vertu, tnorgoy, jernigoy (8), je te tue. Tout beau, monsieur, nos oisons sont en mue. Il l'appaisa d'une soupe à l'oignon ; Viragon, vignette sur vignon.

(i) Le juron, si fréquent dans le Nord de la France, Mort de Dioiisse ! se prononce Mort de Gousse ! en Normandie (Méïusine, t. IV, p, ii5).

(2) Dans Ch. Nisard, Etude sur le langage populaire,, p. 334.

(3) Gotgrave donne ces deux articles : « Jarnigoi, a nickname for a swaggering and swearing soldier — Jarnigoy\ as much as^e renie Dieu, an old and rustical blasphemy ».

(4) Dans le Moyen de parvenir (p. i35) et dans la Comédie des Proverbes (acte I, se. VI).

(5) Dans le Moyen de parvenir (p. 269)

(6) Ces deux derniers dans Cyrano de Bergerac (voy. Méïusine, t. IV, p. 114).

(7) « Il n'est pas que les pitaux de village, pour couvrir leurs blasphèmes, n'ayent autrefois composé des vocables, où ce mot de Goi est tourné en Goy : car quand ils dirent Vertugoy, Sangoy, Morgoy, ils voulurent, sous mots couverts, dire tout autant que ceux qui disent Vertudieu, Sangdieu, Mortdieu. Encore en firent ils un plus impie, quand ils dirent Jarnigoy, qui est tout autant comme s'ils eussent dit, je renie, etc. Comme les paroles se tournent avec le temps en abus, nous ne pensions point mal faire usant de ces mots corrompus non entendus : toutefois il y va de l'honneur de Dieu ». — Recherches de la France, 1. VIII, ch. 11.

Cette prétendue origine germanique, admise dans le Trésor de Borel, a été tournée en ridicule par le Père Garasse dans ses Recherches des Recherches, Paris, 1G22, p. 40G (passage cité dans Livet, Lexique de Molière, w" juron).

(8) On rencontre le dernier de ces jurons dans Guillaume Bouchet, avec le sens de soldat qui jure (Serces, t. IV, p. 109): « Si nos gens de guerre estoicnt aussi asseurés que ce soldat, vous ne verriez point tant de vanterie que font ces jarniguois, qui font trembler le salé jusque dans les celiers », — Et avec sa valeur primordiale, dans le Moyen de par-

CRITÈRES PSYCHOLOGfQUKS 35 I

Voici les formules rabelaisiennes correspondantes :

Sambreguoy ! double déformation de Sang Dieu ! dont la forme intermédiaire Sambre Dieu se lit déjà dans une lettre de grâce de 14 13 (i).

Rabelais met le juron dans la bouche d'un faquin. (1. III, cb. xxxvii): « Ouy, par le sambreguoy... », et, sous une forme renforcée, dans celle de Panurge : Par le sambre guoy de boys (1. III, ch. xviii) et Par le sainct sambreguoy (1, III, ch. xviii) (2).

Quelle est l'origine de cette formule } On a émis sur son compte les hypothèses les plus fantaisistes.

Suivant Le Duchat, jurer par le sainct sambreguoy ^ « ce pourroit bien être proprement jurer parle sang du saint prépuce : sambreguoy , c'est du sang de brague... », et un commentateur récent s'est rallié à cette interprétation (3).

Dans le jurement ancien /)ar le sam,bre Dieu, comme dans la formule moderne, par la sambleu ou palsambleu des paysans de Molière, sambre Dieu et sambleu sont de simples déformations de sang Dieu. De même sambreguoy en représente un autre aspect, répondant au languedocien sambrieu, doublet de sambleu, palsambleu ! La formule complète Sainct sambregoy ! répond à celle de sainct sang bieu ! qu'on lit dans la « Farce

venir (p. 3 16 : « Le vent s'est tourné, et jernigoy de la vetture ») ainsi que dans la « Farce du Cuvier » (Fournier, p. 194) :

Je regny goy ! la matière

Ni les mots ne sont point honnestes.

^(i) Cf. Du Gange (v« similare) : « Jehan Froidet dit ces paroles Sambre Dieu, il a esté besoing que le ribaut s'en soit aie, par la Sambre Dieu, je l'eusse tué »,

Don Garpentier y avait ajouté cette note : « ... juramenti formula Par la Sambre Dieu, id esx per faciem Dei; sambre enim ex fréquent! mutatione / in r, pro samble, faciès, vultus ». Cette hypothèse, malgré son manque de base (l'ancienne langue ignorant un semble avec le sens de visage), a été admise par De l'Aunaye et par Burgaud des Marets.

(2) Théophile Gautier s'en est souvenu, dans son Fracasse (t. II, p. 116) :« Sainsambreguoy !... voilà un drôle qui n'est pas manchot ».

(3) « De sainct breguois à sainct Braguois ou saint de braguette, il n'y a pas loin. Le Duchat devrait être dans le vrai, en voyant là un juron

par le sang du saint Prépuce ». D'. Brémond, Rabelais médecin. Tiers //

livre, p. 79. — Quant à sansbreguoy de boys, Le Duchat ajoute : « Ici 7

il semble qu'on donne entendre la figure en bois du Saint qui a pour niche la braguette ».

de Jeninot » (i), et antérieurement clans le Mystère de Sainct Quentin, v. 487 : « A saint sang bleu, quel merdaille ! »

La déformation de sang en sambre rappelle celle du diable en diantre (2), et l'ancienne formule par le sambre Dieu est devenue un refrain dans une chanson populaire satirique de l'Ouest (5).

Ventre guoy ! (1. lll, ch. xii), juron de Panurge, qu'on lit également dans La fausse Agnès de Destouclïes (acte II, se. 11) : « Crachez des vers tout votre soûl ; mais par la ventregoi^ ne gesticulez pas ».

Vertus guoy ! Vertu goy ! formule fréquente chez Rabelais, laquelle, suivant Philibert Le Roux (17 18), était encore vivace au commencement du xviii' siècle: « Vertugoy, jurement paysan et parisien, dit autant que morbleu! vertubleu ! ».

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