Commentaires
Parmi les commentateurs, Rabelais a souvent feuilleté la longue paraphrase de Nicolas de Lyra, mais plutôt pour s'en moquer. Cet exégète et théologien franciscain, né en 1270 à Lyre (en Normandie) et mort à Paris en 1340, s'est rendu célèbre par ses Postillœ, ou petits Commentaires, sur toute la sainte Ecriture, qui parurent à Rome, en 1471, en cinq volumes infolio. Après avoir joui de la plus haute considération, l'œuvre de Lyra, à cause de sa prolixité, s'attira la défaveur des humanistes qui le criblèrent de railleries.
Erasme, dans son Eloge de la Folie, joue plaisamment sur son nom, en rappelant l'épigramme grecque : L'âne devant la lyre.
Mais les torts cette fois sont du côté des humanistes. Le fond du commentaire, bien que n'étant pas original, est solide : l'essentiel pour de Lyra est le sens littéral, même quand il adopte une interprétation mystique. C'est la méthode également de Raschi de Troyes (1040-1105), le modèle et la source de l'éru-
(i) Pour d'autres variantes, voy. l'ouvrage cité de J. Trénel, p. 451. (2) Nous reviendrons sur cette expression dans la section consacrée aux images rabelaisiennes.
dit franciscain, auquel Luther est redevable de ses connaissances exégétiques : « Raschiet les Tossaphistes (i), nous dit Renan, firent Nicolas de Lyre, Nicolas de Lyre fit Luther » (2). C'est là le sens des vers souvent cités :
Si Lyra non lyrasset, Lutherus non saltasset.
D'autre part, M. Saury considère les Postillœ comme « le seul monument d'exégèse chrétienne vraiment important depuis l'époque des Pères » (3).
Les frères Gréban, dans leur il/ {/s^ère de laPassion (vers 1450), ont souvent utilisé les commentaires de Lyra sur les Evangiles (4).
Rabelais, en citant de Lyra, lui prête des détails burlesques qui, naturellement, ne se trouvent point dans son commentaire. Rappelons celui-ci (1. II, ch. iv) : « Dont povez bien croire ce que dict Nicolas de Lyra sur le passage du Psaultier où il est escript : « Et Og regem Basan », que le dit Og, estant encore petit, estoit tant fort et robuste qu'il le falloit lyer de chaisnes de fer en son berceau ».
Le Psaultier de Lyra a été traduit en moyen français dès la fin du xv" siècle (vers 1490) et voici le passage de cette version auquel Rabelais fait allusion : « Le Prophète dit que Dieu le créateur a frapé et mis à mort pour les enfans d'Israël grans roys et fors, c'est assavoir Geon, roy des Amorriens, et Og, roy de la cité de Basan ». Et c'est tout.
Mais, dans son commentaire sur le Deutéronome (III, 11), il est réellement question du lit de fer ou plutôt (suivant Lyra) du berceau de ce roi-géant, longde neuf coudées et large de quatre (5).
Un exemple d'exégèse moralisée, tel que les affectionnait de Lyra (ses trente-cinq livres de Moralia en font preuve) se trouve dans le x' chapitre du Gargantua^ à propos du symbolisme de la couleur blanche (6).
(i) Glossateurs talmudistes, disciples de Raschi.
(2) Les Rabbins français du commencement du XI V^ siècle, 1877, p. 434 (XXVIJe tome de l'Histoire littéraire de la France).
(3) Des études hébraïques et exégétiques au Moyen Age che^ les chrétiens d'Occident, Paris, 1867, p. 12.
(4) Voy. Emile Roy, Le Mystère de la Passion en France, ]!'• partie, p. 207 à 229: « La Passion d'Arnoul Gréban et les Postillce de Nicolas de Lyre ».
(5) Voy. ce passage dans Rev. Et. Rab., t. VIII, p. 2G3.
(6) Cf. Plattard, ibid.j p. 27S-279.
Sources secondaires.
Rabelais mentionne en passant quelques autres sources en matière d'érudition biblique.
Invoque-t-il les ialmudistes , c'est-à-dire les rabbins (1. III, ch. xLiv) — « comme disent les Talinudistes en sort n'estre mal aulcun contenu, seulement par sort estre, en anxiété et doubte • des humains, manifestée la volonté divine » — il le fait d'après saint Thomas d'Aquin (i).
Parle-t-il de la Cabale, il en fait une mention vague (1. II, Prol.) ou ironique (1. III, ch. xv), en dissertant longuement de « la caballe monasticque en matière de beuf salle ». En réalité, dans son roman, « Cabalistes de Sainlouand » (l. I, ch. viii), « Mussaphis de S. Ayl » (I.IV, Prol. Auteur), « gros Rabi:s guaillardetz » (1. IV, ch. xLv), comme les ialmudistes cités ci-dessus, désignent tout bonnement les moines. Cf. aussi 1. II, ch. x : « Tous les principaulx Regens des universitez, comme Jason, Philippe, Dece, Petrus de Petronibus et un tas d'aultres vieulx Rabanistes (2) ».
Ailleurs, dans deux autres passages (1. III, ch. xiv et xxiii), les Caballistes sont associés aux Massoreth^, et ce dernier nom mérite de nous arrêter un instant.
Rabelais en donne lui-même cette définition : « Massoreths, interprètes et glossateurs entre les Hebrieux ». Les massorètes étaient en fait de simples grammairiens qui notaient les divergences de vocalisation ou d'accentuation du texte biblique et qui groupaient en séries parallèles les noms divergents. En les qualifiant d'exégètes, l'auteur de Pantagruel leur donne une importance exagérée. Leur travail purement statistique a été certes fort utile et a préparé l'exégèse, mais n'en est pas une, Aben- Ezra, que Rabelais cite précisément comme massorète, compare ces statisticiens des versets, des mots et des lettres de la Bible, à « des gens qui se borneraient à compter les pages d'un traité de médecine sans apporter d'autre remède à leur malade » (3). C'est cet Aben-Ezra, savant rabbin espagnol (m. 11 74), c'est
(i) Voy. le commentaire de Le Duchat.
(2) Ancienne variante de rabbin : « Il faut dire rabaniste et non pas rabinistc, au sentiment du savant Père Recared » (Richelet, 1680). Cette forme remonte à rabban, variante de rabbin.
(3) Cité par Richard Simon, Histoire critique du Vieux Testament, Paris, i685, 1. I, ch. xxiv à xxvii : « De la iMassore ». Cf. spécialement les pages i3i à 137.
Joseph Kimchi de Narbonne (m. 1240) — le « Raby Kimy » de Rabelais — qui sont de véritables commentateurs, l'un et l'autre continuateurs de l'illustre Raschi de Troyes (m. 1105) (i).