III. — Jésus, la Vierge, les Saints
Le nom de Jésus est absent des formules imprécatives rabelaisiennes. D'ailleurs, notre auteur se sert plutôt de Jesuchrist ou de Christ.
Nous avons déjà montré que l'exclamation jarus! que Panurge pousse à plusieurs reprises pendant la Tempête, n'est que la prononciation parisienne du nom de Jésus (3).
Le nom de la sainte Vierge ne figure chez Rabelais que dans ces deux formules : Par la Vierge qui se rehrasse (4) (1. III, Prol.) et Par Nostre Dame de Rivière la belle Dame ! (1. IV, ch. xv), à côté de Sainte Dame! (1. II, ch. xx) (5).
Nous passerons rapidement sur les noms réels des saints (6) pour nous arrêter particulièrement sur ceux qui ne figurent pas dans le calendrier hagiologique.
On peut répartir en trois groupes les noms des saints invoqués dans les jurons et serments :
A. — Invocations pures et simples.
Ventre sainci Antoine! (1. Il, ch. 11), juron de Pantagruel. Par sainct Bon, je jurerois... (1. V, ch. xviii du Ms.), s'écrie
(i) Le breton diole trouve son pendant dans la forme picarde diaulc ou deaule qu'on lit dans le Mislere de Saint Quentin :
5585. Or allés, que tous les grans deaules... Vous puissent rompre les espaules !
Pour d'autres détails, voy. la dissertation de H. Wieck, Die Teiifel auf der ynittelalterlichen Mysterienb'ûhne Frankreichs, Leipzig, 1S87.
il) On lit diesbe chez Des Périers (nouv. xxvi) et ailleurs. Son pendant rustique guieblc se trouve dans Molière. On dit aujourd'hui dièbc dans le Maine, dieble à Rouen, etc.
(3) Voy. ei-dessus, t. II, p. 149.
(4) Voy. , sur cette cpithète, l'édition Burgaud des Marets, t. II, p. 504.
(5) Par contre, dans Pathelin, on proteste fréquemment : Par saincte Marie ! (p. 29), Par saincte Marie la g ente ! p. 79), Par saincte Marie la belle ! (p. 95),à côté de : Par la Mère Dieu précieuse ! (p. 29) et Par le savg Nostre Dame! (p. G4).
(6) Voy. sur leur fréquence, dans les vieux serments, la dissertation déjà citée de Toile, p. 38 à 44.
Frère Jean. C'est saint Bont ou Bonet, Sanctus Bonitus, évêque de Clermont en Auvergne (vers 710), patron des potiers, invoqué contre la goutte et la paralysie (i). Ce même nom de saint revient dans la « Farce du badin qui se loue » {Ane. Théâtre, t. I, p. 191) :
Demande un pasté de chappon.
Je m'y en voys, par sainct Boni
Je me donne à sainct Babolin, le bon sainct (1. III, ch. m), proteste Panurge. Le nom de saint Babolin est celui d'un abbé de Saint-i\laur-les-Fossés, mort l'an 660, et dont la châsse se trouvait au temps de Rabelais conservée dans la collégiale (2).
Par sainct Goderan ! (1. 1, ch. lviii), nom d'un évêque de Saintes, abbé de Maillezais de 1060 à 1073 (3).
Ventre sainct Jacques ! (1. I, ch. xxvii), répondant au Par sainct Jacques! de Marot (t. I, p. 25).
Par sainct Jean! (1. 1, ch. xii), Par sainct Jan! (1. II, ch. vi), d'où la formule abrégée In jan ! (1. IV, ch. lu), protestation d'Homenaz (4), déjà dans les vieilles farces (5).
Par sainct Rigomé (i. 111, ch. xxvii), serment de Frère Jean qui invoque un saint particulièrement vénéré en Poitou et en Saintonge (6). Les Poitevins juraient Sus le braz saint Rigomé! relique qu'on croyait conservée dans ce pays (1. IV, ch. xxxviii).
Par sainct Thibault! (1. II, ch. xiv, et 1. IV, ch. xii), serment
(i) Louis Du Broc de Segagne, Les Saints patrons des corporations^ Paris, 1887, t. I, p. 43.
(2) Rev. Et. Rab., t. VII, p. 273 (H. Clouzot).
(3) H. Clouzot, dans Rev. Et. Rab., t. II, p. lôB.
(4) C'est Cotgrave qui a le premier reconnu dans injan ! une abréviation de sai7it Jean (cf. dans le langage vulgaire, o'é pour sacré et Tredaine ! pour « Notre Dame 1 » ce dernier déjà dans l'Ancien Théâtre, t. II, p 32i). Les glossateurs de Rabelais — Moland, Marty-Laveau — y voient à tort une onomatopée répondant à hihan ! braiement de l'âne.
(5) Sous la forme Injan! (dans VAnc. Théâtre, t. I, p. i63) et Ingens! {ibid., p. 268), au sens de « certes » :
Ingens, oy, ma demoiselle.
Vous estes partout clere et belle ; à côté de (ibid., t. II, p. 295) :
Il ne fut oncques, par sainct Jehan, Plus loing d'une lieu et demye.
Le jurement affirmatif Ja» ! est fréquent dans l'Ancien Théâtre (t. I, p. 267), chez Des Périers (p. 74 et 209) et dans le Moyen de parvenir.
(6) D'Aubigné en fait mention dans son Baron de Fœneste (t. II, p. 465): « Ils disent que Saint Rigoumé guérit de la coulique ».
de Panurge. C'est le patron des maris trompés, chez Eustache Deschamps.
Deux de ces noms de saints — Quenet et Treignan — restés jusqu'ici inexpliqués, méritent une attention spéciale.
Ventre sainct Quenet ! lit-on trois fois chez Rabelais (1. I, ch. V et xvn ; 1. II, ch. xxvi). La formule est également fréquente chez du Fail (t. I, p. 51): « Par la vertu saint Quenet! » s'écrie un des personnages des Propos rustiques.
Le premier annotateur de du Fail, Assézat, s'est fourvoyé sur l'origine de ce saint : « Quenet est particulier à la Bretagne et est le nom Kent francisé ». Mais son émule, de La Borderie, qui fait justice avec raison de cette hypothèse en l'air, n'est pas plus heureux. Ayant à son tour découvert un saint Keneth (qui aurait vécu au vi^ siècle dans la Cambrie), il suppose que c'est là peut-être la source de saint Quenet: « Ceci, ajoute-t-il, n'est qu'une conjecture... » (i).
Chose curieuse ! Dès 1862, Paulin Paris avait indiqué la véritable origine de Quenet (2). Ce nom est tout bonnement le diminutif de Coisne, forme picarde de Cosme. En effet, entre les manuscrits conservés du Jeu de Robin et Marion, les deux picards donnent Saint Coisne^ le français Saint Cosme (3).
Par sainct Treignan! (1. IV, ch. ix) désigne le saint national de l'Ecosse, mentionné comme tel par Rabelais (1. II, ch. ix) et qu'un archer écossais invoque dans la iv^ des Cent Nouvelles nouvelles: « Or le laissez venir, par sainct Trignan! »
(i) La Borderie, dans son édition des Propos rustiques, p. 247.
(2) Dans l'article sur Adam de la Halle qu'il inséra dans le XX« tome de V Histoire littéraire de la France. Au cours d'une analyse du Jeu de Robin et Marion, il vient à parler du divertissement plaisant que les bergers de la pièce donnent aux spectateurs (p. 671). D'abord, dit-il, on choisit un des jeux
Qu'on fait as eslrines Entour le veille de Noël.
i( On le nomme Saint Coisne, je te viens adorer ! et Rabelais l'a rappelé dans sa nomenclature des jeux de Gargantua. Un des joueurs fait le rôle du saint ; chacun à son tour vient gravement s'incliner devant lui. En dépit de toutes les grimaces et des boulibnneries de saint Coisne, l'adorateur doit garder le plus grand sérieux sous peine d'amende. D'ordinaire le saint barbouillait son visage ou se livrait aux démonstrations les plus scandaleuses. De là le proverbe [ou plutôt le juron] également employé par l'auteur de Gargantua : Par le ventre sainct Quenet! »
(3) Voy. l'édition que (>h. V. Langlois a donnée du Jeu de Robin et Marion, p. 142.
Le saint que Panurge adjure, portait en Ecosse le nom de saint Ringan (i), prononciation vulgaire locale de saint Mnian, le patron national du pays. Rabelais connaît à la fois ce nom (2) indigène {Ringuan figure dans le premier des baragouins de Panurge, 1. II, ch. ix) et celui plus fréquent de saint Treignan, résultat de l'agglutination (fréquente (3) dans les noms de saints). De là également saint Trignan (dans les Cent Nouvelles nouvelles et chez Marot), invocation placée dans la bouche d'archers écossais.
Bien plus, dans le Sommaire de l'origine, description et merveilles d'Escosse de Jehan de Montier (Paris, 1538, f° 1 1 r°), on lit: « ... le fleuve où gist le corps de Sainct Treignien », avec cette note marginale : Sanctus Ninianus.
Ajoutons que les Ecossais passaient pour grands jureurs : Juj^a coumo un Ecossès, est un dicton narbonnais (4). Le brelare higod! qu'on lit à la fois dans Villon et dans le poème « Le Passetemps d'Oysiveté » (1489) de Robert Gagnin (5), est de l'écossais. L'anglais Lord répond à l'écossais Lard, d'où brelare, c'est-à-dire bij our Lard.
B. — Noms géographiquement déter.minés.
Par sainct Ferreol d'Abbeville (I. IV, ch, xi), jurement de moine (6).
(i) Cf. Jamieson, Scotisli Dictionary, t. X, p. 356 : « Ringan. The vulgar prononciation of the name Ninian ». On y cite un document d'Aberdeen de ib^b, où le nom est écrit Ringand.
(2) Cette constatation a échappé à M. Ker (cf. Rev. Et. Rab., t. I,
(3) Par exemple son homonyme, Sanctus Anianus, saint Aignan, évêque d'Orléans, est devenu saint Taignan ou Teignan, c'est-à-dire un saint qui guérit la teigne, saint et guérison également imaginaires et redevables à un jeu de mots.
Voy., sur ce procédé fréquent dans l'hagiologie vulgaire, Henri Estienne, Apologie pour Hérodote, t. II, p. 3i2, et Joseph Schàtzer, « Herkunft und Gestalt der franzosichen Heiligennamen », dans les Ronianische Forschungen, t. XXII (igoS), p. 89. Celui-ci allègue, entre autres cas d'agglutination, 5. Tellier, à côté de Saint Ellier (Maine), rertet de Sanctus Hilarius, et S. Taille, pour Saint Ail (Lorraine), reflet de Sanctus Agilus. Cf. aussi Mélusinc, t. IV, p. 507.
(4) Revue des langues romanes, 1S82, p. 16. j5) Ed. Thuasne, t. II, p, 41b.
(6) Cf. H. Estienne {Apologie, t. II, p. 3 1(1): « Les uns disoient que Sainct Ferreol es: le plus habile du monde à garder les oies ».
Ce martyr de Vienne, Dauphiné, est encore considéré comme le patron des animaux domestiques (i).
Par sainct Fiacre de Brye (1. II, ch. xi), à côté de « Je vous jure l'espine de saint Fiacre en Brye » (l. III, ch. xlvii), protestation de Panurge, en invoquant la relique de ce saint conservée dans la cathédrale de Meaux.
On pourrait y ajouter : Par le cligne veu de Charrons (1. IV, ch. vu), protestation de Dindenault, que Calvin mentionne dans son Traité des reliques^ et qu'explique V Alphabet de V auteur français (2).