C. — Noms suivis d'un détail légendaire
Que le feu sainct Antoine vous arde! (1. I, ch. xiii, et 1. 11, Prol.), imprécation éclaircie par ce passage (1. I, ch. xlv) : « Ainsi preschoit à Sinays un caphart que sainct Antoine mettoit le feu aux jambes ».
Le feu saint Antoine désigne au Moyen Age l'érysipèle gangreneux (3) et répond au ?nal sainct Antoine d'une ballade d'Eustache Deschamps (4) et chez Villon (5).
Par le fardeau de sainct Christofle! (1. IlL ch. xxxvi), s'écrie Panurge, par allusion à la légende du saint portant le Christ. Cf. 1. III, ch. xxiii : « Chargé à son dos comme un beau petit sainct Christophle )>.
Par sainct Guodegrin, quifeust martyrisé de pommes cuy-
(i) Du Broc de Segagne, ouvr. cité, t. II, p. 262.
(2) « Charroux est une petite ville en Haut-Poitou..,, qui a eu grand renom au siècle passé [c'est-à-dire au xvi«] pour le regard des reliques qui estoient gardées dans le monastère de l'Abbaye située au milieu de la ville ». Voy. sur ces reliques, H. Glouzot, Rev. Et. Rab., t. II, p. i5i.
(3) Voy. ci-dessus, t. I, p. 46.
(4) Œuvres, t. VI, p. 233. On trouve une imprécation analogue dans V Ancien Théâtre (t. 1, p. 23o) et dans les Cent Nouvelles nouvelles (n" XXXVI).
(5) Par contre, la formule Par la sacre botte de sainct Benoist ! (1. IV, ch. xvi), juron de Krére Jean, fait allusion à la botte ou tonneau des Bénédictins à Bologne. Rabelais y revient ailleurs (1. I, ch. xxxix) : "... J'ai un estomac pavé, creux comme la botte sainct Benoist ». Comme botte a également le sens de « chaussure », Frère Jean jure burlcsquemcnt (i. V, ch. xlvii): Par la grand' bot inc, par le houjcau de sainct Benoist! Le pendant de ce juron parait chez du Kaïl (t. I, p. 161): Par ma bote fauve !
tes (1. I, ch. xvii), juron des Parisiens sauvé du déluge urinai de Gargantua, par allusion à un détail facétieux (que nous retrouverons plus bas, à propos du prétendu saint Pran) (i) de la vie de saint Chrodegand ou Godegrand, évoque de Metz et conseiller à la cour de Charles Martel (712-768), devenu plus tard le patron des débauchés et des ivrognes. Il figure comme tel chez Guillaume Coquillart (2).
D. — Noms facétieux de saints.
Passons maintenant aux noms des saints imaginaires qui figurent chez Rabelais à peu près exclusivement dans des formules imprécatives. Ce genre de saints est très nombreux au Moyen Age et le Recueil des poésies françaises des XV et XVP siècles pourrait, à lui seul, fournir une ample moisson.
Voici les noms qu'on relève chez Rabelais et qui rentrent dans le cadre de notre étude :
Saint Adauras. — « Non, non, dis ]e, par sainct Adauras^ car tu seras une fois pendu » (1. II, ch. xvii), s'écrie Pantagruel en s'adressant à Panurge. Suivant Le Duchat, Rabelais aurait forgé le nom de ce saint « comme le patron qui garantit d'être suspendu en l'air », c'est-à-dire ad auras, interprétation confirmée par la phrase qui suit : « Jesuchrist ne fus il pas pendu en Vair } »
Sainct Alipentin. — Pantagruel invoque ce prétendu saint, en voyant l'état piteux de l'Ecolier Limousin (1. II, ch. vi) : « Sainct Alipentin, corne my de bas, cjuelle civette ! Au diable soit le mascherabbe, tant il put! » Rabelais s'est ici souvenu d'un personnage de la Vie de Saint Christophle (1530) de maître Chevalet. On y parle souvent d'un chrétien de Damas du nom d'Alipantin, martyrisé par Danus, roi de Lycie. Dans la seconde journée de ce mystère, un bateleur débite à la foulé ce boniment (fol. Q v°) :
(1) Voy. ci-dessous Alipantin
(2) Œuvres, t. I, p. 1 14, L'éditeur Charles d'Héricault remarque au sujet de ce saint : « Son nom offroit un double calembour (grande godde, grand godet), et les derniers jongleurs, Coquillart et Rabelais, ne pouvaient manquer de faire de ce vénérable compagnon de Charles Martel le patron des paillards et des ivrognes ». Voy. en dernier lieu, sur ce saint, Rev. Et. Rab., t. Vfll, p. 36i (H. CIouzot\
36o ÉLÉMENTS PSYCHOLOGIQUES
Seigneurs, voici la pourtraicture Du glorieux sainct Alipantin, Qui fut escorché d'un patin, Le jour de Karesme prenant...
Puis voicy le dévot image Du glorieux martir sainct Pran, Qui fut jadis bouillii en bran Et lapidé de pommes cuictes.
Et par ses glorieux mérites, Je le maintiendray devant tous ; Il guérit les chatz de la touz.
Quant ilz y ont dévotion.
11 est d'autant plus probable que Rabelais s'est inspiré de ces vers burlesques que « bouillu en bran » s'applique à la détresse comique de l'Ecolier Limousin (i), et que « lapidé de pommes cuites » lui sert dans un autre passage pour saint Godegran.
Sainct Andouille. — Figure parmi les jurons poussés par les Parisiens (1. I, ch. xvii) : « Quelque nombre d'iceulx... commencèrent à renier et jurer... Pasques Dieu, le bon jour Dieu, le diable m'emporte, Foy de gentilhomme, par sainct Andouille... » (2).
Sainct Balletrou. — Frère Jean, indigné de la cruauté des Chats fourrés, proteste (1. V, ch. xv du Ms.) par la Feste (3) ^e sainct Balletrou, saint facétieux dont ce vaurien de Panurge précise ailleurs la signification (1. II, ch. xxvi): « Ma seule braguette espoussetera tous les hommes, et sainct Balletrou, qui desdans y repose, decrotera toutes les femmes (4) ».
Sainct Foutin. — « Par sainct Foutin VApostre! » (1. I, ch. xvii), juron des Parisiens.
Les vertus de ce saint sont faciles à préciser. D'Aubigné, dans la Confession de Sancy, a consacré tout un passage à ce singulier patron, qui paraît avoir été l'objet d'une dévotion réelle, dans difTérentes provinces (5).
(i) Les frères Parfaict, dans leur Histoire du Théâtre français (Paris, 1745, t. III, p. i3), en citant ce même passage, renvoient déjà à Rabelais.
(2^ On lit un nom de saint analogue, sainct Boudin, dans la « Farce d'un pardonneur » {Ane. Théâtre, t. H, p. 58).
(3) Il faut lire sans doute Teste.
(4.) Il rappelle un saint analogue « pour la foy de Billouart » que Marot invoque dans un de ses coq-à-1'ânes Un « sermon joyeux de sainct Billouart » figure en tcte d'un manuscrit des poésies de Molinet. Cf. Petit de Julleville, Répertoire du théâtre comique, p. 287.
(5) D'Aubigné, Œuvres (t. II, p. J23) : « Mesraement les instituteurs
CRITÈRES PSYCHOLOGIQUES 36l
Sainct Fredon. — « Pleust à Dieu et au benoist sainct Fredon... » (1. V, ch. xxviii), proteste Panurge, par allusion au Frère Fredon, c'est-à-dire au moine diseur de messes, qui ne répond que par monosyllabes à ses questions scabreuses.
Sainct Gris. — Sang sainct Gris ! (1. IV, ch. ix), s'écrie Xenomanes; par sainct Gris! (1. V, ch. xxviii), proteste à son tour Frère Jean. Le même juron se trouve dans les Propos rustiques de Du Fail sous ces deux formules (éd. La Borderie, p. 52 et 78): Par la vertu sainct Gris! (i) et Ventre sainct Gris! Cette dernière exclamation, qu'on lit également dans Marot, devint, comme on sait, le serment favori d'Henri IV (2).
de nos cérémonies n'ont pas eu honte des plus anciennes pièces de l'Antiquité, puisque l'on adore le Dieu des jardins en tant d'endroits de la France. Tesmoing Sainct Foutin de Varailles, en Provence, auquel on dédie des parties honteuses de l'un et de l'autre sexe formées en cire... Il y a un autre Sainct Foutin à la ville d'Auxerre, et un autre en un bourg nommé Vuedre, aux marches de Bourbonnois. Il y a un autre Sainct Foutin en bas Languedoc, diocèse de Viviers, appelé Sainct Foutin de Cruas. Voilà comme nos Docteurs ont apporté le paganisme avec nous... ».
Dans le glossaire de l'édition Réaume et Caussade, on lit : « Foutin (sainct). Altération de saint Fotin ou Photin ». C'est là à coup sûr le point de départ, mais le rapprochement obcène a de bonne heure prévalu, comme le montrent ces vers cités dans Eustache Deschamps (t. IV, p. 280 et 281) :
Et vont souvent au baron saint Foutart... C'est ce qui fait le mal de saint Foutin...
(i) Dans les Baliverneries (éd. Assézat, t. I, p. i5i) on lit « Vertu saint Gris d'hiver î... », par allusion à une des acceptions vulgaires du mot gris: « Il fait ^n'5, c'est-à-dire il fait grand froid » (Oudin).
(2) On rencontre le même prétendu saint dans la Condamnation de Banquet^ (éd. Jacob, p. 3i5) et dans plusieurs farces du commencement du xvi" siècle, par exemple dans la « Farce de Calbain » :
M'amour et m'amyette, Souvent et f'y regrette, Ha ! par la vertu sainct Gris.
On le lit également dans la Vie de saint Christophe (i53o) du maître Chevalet, dans ce dialogue (Seconde journée, fol. X 3 v°) :
La folle. — Car je suis bonne pèlerine. Qui, pour avoir le picotin.
M'en vueil aller à sainct Trotin, Où je gaigneray le pardon.
Le fol. — Je sçay bien que nous aurons noyse, \'entre sainct Gris, comme tu poyses, Oncques ne portay tel fardeau.
On a fait les suppositions les plus singulières sur l'origine de ce nom de saint.
Le Duchat rapporte à cet égard une anecdote, suivant laquelle saint Gris serait le nom populaire de saint François, à cause de la couleur de la robe des Franciscains. De l'Aulnaj^e et Assézat y voient une corruption de saint Graal ; La Borderie, une altération de Christ en Cri (i); Nyrop, une déformation pour saint Denis (2).
On pourrait plutôt rapprocher le nom de Saint Agri, reflet vulgaire de Sanctus Agericus, ou encore Saint Cricq (Haute-Garonne) et Sen Cric (Pau), en Gascogne et dans les Landes, reflet vulgaire de sanctus CyiHcus (3), patron de Nevers ; mais il vaut peut-être mieux avouer qu'on ignore encore l'origine de ce nom de saint antérieur à Rabelais et à du Fail.
Sainct Hurluburlu. — Invoqué par Frère Jean (1. V, ch. xv) dans l'Edition du V^ livre, auquel le Manuscrit substitue, comme nous l'avons déjà relevé: Feste de sainct Balletrou. Ce nom de saint bizarre se lit aussi clans le Prologue de ce même livre: « Car je vous jure mon grand Hurluburlu... ».
C'est l'équivalent approximatif de « saint Etourdi », et le mot hurluburlu lui-même n'est pas antérieurement attesté (4).
Saincte Mamye. — « Par saincte Mamye, nous sommes baignez par rys D (l. 1, ch. xvii), juron des Parisiens, dont on peut rapprocher celui de saincte Nytouche (1. I, ch. xvii), c'est-àdire N'y touche, qu'invoquent dans leur détresse les soudars de Picrochole massacrés par Frère Jean (5).
Sainct Picault. — « Par sainct Picault, respondit Panurge, nous ne ferons rien qui vaille » (l. 111, ch. xxix). On lit ce prétendu nom de saint dans le Roman de Jehan de Paris à l'occasion de la rencontre des rois de France et d'Angleterre (6).
(i) Forme qu'on lit effectivement dans le Moyen de parvenir, p. 244 : « Par via cry, eh ! de qui voudriez vous que je fusse jaloux ? » Mais elle n'est que l'adoucissenient de croix (comme />' pour/o>^).
(2) Grammaire historique, t. I, p. 147.
(3) Schiitzer, travail cité, p. 27 et Gi.
(4) Voy. Rev. Et. Rab.,i. VII, p. 333 et 460.
(5) Le nom de cette dernière sainte se lit, sous la lorme saincte Mytouche, c'est-ji-dire Mie-touche, dans VAncien Théâtre (t. II, p. 436) et dans VOvide bouj/on de Richer (1662, p. 463).
(6) Éd. Montaiglon, p. 40 : « Où allez vous en ces marches ? — Certes, dit le roy, je m'en vois marier en Espaigne à la fille du roy du pays. — En bonne heure, par sainct Piquault. dit Jehan de Paris ».
Cette invocation est fréquente chez les écrivains du xvi' siècle postérieurs à Rabelais sous la double forme saint Picault et saint Picot. On la trouve dans une comédie de Larrivey (i), dans les Apres disnées de Cholières (2) et dans le Moyen de parvenir (3). D'Aubigné la cite deux fois, sous sa forme habituelle, dans la Confession du sieur de Sancy (4) et, sous sa forme gasconne, dans le Baron de Fœneste (5). Cette dernière variante n'est que la transcription de la forme française d'abord attestée dans le Roman de Jehan de Paris et dans Rabelais.
Quelle en est l'origine ? Les BoUandistes citent, le jour du 13 mars, un martyr de Nicée portant ce nom; mais son rapport avec le saint de Rabelais est plutôt problématique (6).
Sainct Vit. — Par sainct Vit! (1. I, ch. xvii), juron des Parisiens, au milieu d'une kyrielle de même acabit, qui figure dans les premières éditions de Gargantua et disparaît de l'édition définitive de 1 542 et des suivantes (7).
(i) Le Morfondu^ acte II, se. v : « O quel masque affamé ! Par saint Picot ! il a l'air d'un brave poltron ».
(2) Ed. Jouaust, t. II, p. 262 : « Par saint Picaut ! vous estes exorbitamment incrédule ».
(3) Ed. Jacob, p. igS : « Par sainct Picot, tu nous la bailles belle ».
(4) Œuvres, t. II, p. 299 : « ... le Duc lui respondit : Par saint Picaut, mon Maistre, voici qui est encore assez bien joué ».
(5) Ibidem^ t. II, p. 601 : « Cap sant Pigot, bous en donnez de vonnes à nos prouves prescheurs »,
(6) Le Duchat le tire de l'allemand bei Gott, ce qui est purement fantaisiste et on est surpris de voir répéter cette étymologie absurde par les derniers éditeurs de d'Aubigné (dans leur Glossaire). De l'Aulnaye rappelle finalement le normand picaud, dindonneau, mais le dindon n'était pas encore importé en France au temps de Jean de Paris.
(7) On lit ce curieux passage dans VHexaméron rustique (1670) de La Mothe le Vayer, à propos de l'intercession de quelques saints particuliers (p. 225) : « Quand on parla de saint Longis et Raboni, venus vraisemblablement de deux mots de l'Evangile, l'un Grec, l'autre Hébreu ; sur quoy l'on dit et peut-être trop gaillardement quelque chose du Sanctus Vitus, invoqué dans l'Anjou de même que ces deux premiers par deçà ». — Le saint Rabouni est encore « invoqué par les vigneronnes d'Issoudun maltraitées par leurs maris, pour les radoucir » (Comte Jaubert).