PROCÉDÉS SECONDAIRES 36S
Nom d'un petit bonhomme! ou Nom d'une pipe! Nom d'un petit chien, etc. (i).
Il est oiseux de chercher les raisons de ces substitutions. La vérité est que ces expédients sont parfaitement indifférents par rapport à leur fin, à savoir : éviter l'emploi irrévérencieux des noms sacrés (2).
Si l'on en tient compte, il n'est pas alors difficile d'expliquer la formule analogue : Pasques de soles ! dont se sert Panurge (l. II, ch. xiv) ainsi que Frère Jean (1. V, ch. xv).
Les opinions des commentateurs sur l'origine de cette formule sont plutôt bizarres (3). C'est tout simplement, à notre avis, la variante de Pasques de Dieu. La substitution de sole (poisson) à Dieu est de la même nature euphémique que celle de l'exemple précédent.
Un autre mode de substitution consiste à remplacer les termes religieux par des synonymes plus ou moins approchés. C'est ainsi que Panurge dira (1. II, ch. xxi) : « Non feray, par mon sergent » (4), c'est-à-dire par mon serment (5); ou bien Frère Jean jurera Par ma soif! (l. III, ch. xxvii), voulant dire Par ma foi! (6).
Un exemple significatif est asne pour ame, dans trois passages du Tiei's livre (ch. xxii et xxiii), équivoque qu'on lit ultérieurement chez Tahureau et dans le Moyen de parvenir. Cet
(i) Une formule analogue se lit déjà dans le Moyen de parvenir (p. 4o5) : « Et par la double fressure de mon petit chien (j'ay quasi juré comme un connestable, et pris Dieu par tout ; mais je me suis retenu par votre exemple) ».
(2) Suivant Bôkemann (^Fran\. Euphemismus, p. 21), le peèit poisson désignerait Jésus, et cela « parce qu'au Moyen Age un poisson était l'emblème du nom de Christ {i'/,^-^i =. ItToyç XptTTÔç Qsoù Atôç lur-fip) ».
Rappelons encore, dans la Comédie des Proverbes (acte III, se. vn) « Vertuchou ! quel chenault I »
(3) Le Duchat l'explique par « Pâques de dimanche », et Burgaud des Marais, en adoptant cette explication, y voit le reflet du breton sol basq ; Moland l'interprète par « Pâques de soleil » (d'après le latin sol) et iVIarty-Laveaux, par « Dimanche des Rameaux... »
(4) Leçon des premières éditions.
(5) Leçon des éditions ultérieures. Cf. 1. V, ch. xxviii : « Par le dict serment de boys qu'avez faict... ».
(6) Un véritable jeu de mots se trouve dans « Je n'y fauldray par lapathium acutum de Dieu » ;1. III, Prol.) : le nom latin de la patience, plante amère, est lapathium, qu'on prononçait lapation, d'où l'homonymie avec la passion de Dieu.
adoucissement est assez transparent dans cette formule d'une comédie de Pierre Trotterel, Les Corrioaux (acte IV, se. ii) :
Par mon asne, Hilard, je vous jure et proteste Que vous estes bien fin...
Chez Rabelais, il ne s'agit donc pas d'une équivoque frisant le blasphème, mais tout simplement d'une substitution euphémique analogue à par mon ance! Le par mon asne! de Trotterel prouve que asne pour ame a tout d'abord été employé dans les serments, d'où il a passé dans le style facétieux (i).
Encore une manière d'atténuer la formule tout en la citant, c'est d'en demander la permission, de s'en excuser, en ajoutant da jurande (2) (sous-entendu veniam). On l'explique généralement comme un souvenir de la Grammaire de Donat, le livre de chevet des écoliers du xvi° siècle. Dans celle-ci le maître, demandant à l'élève d'énumérer les adverbes qui servent à affirmer, lui dit : Da [exempta] afjirmandi,jurandi,..
:?" — Par omission.
Je renie la chair, la mort et le sang!... (l. I, ch. xxxiii), jure le capitaine Merdaille, en se gardant d'ajouter le nom sacré.
Par la chair, je renie; par le sang, je renague ; par le corps, je renonce! ([. 111, ch. xxxvi), fait à son tour Panurge, exaspéré par les réponses équivoques de Trouillogan.
Par ta vertus du sang, de la chair, du ventre, de la teste ! (1. IV, ch. xix), proteste Frère Jean indigné du « piollement » de Panurge (3).
(i) Voy. Rev. Et. Rab., t. X, p. 452, et Rcv. du XVI^ siècle, t. I, p. 491 3493.
(2) Gargantua, en pleurant la mort de Badebec (L II, ch. m), s'écrie : « Ma femme est morte, et bien, par Dieu {da jurandi), je ne la ressusciteray pas par mes pleurs », et Panurge à propos de Nazdecabrc (1. III, ch. XX): « Par Dieu, da jurandi, je vous festoyray d'un bancquet dé nazardes... ". De son côte, Frère .lean (1. IV, ch. x) : « Vertus Dieu, da jurandi, pourquoy plustost ne transportons nous nos humanités en belle cuisine de Dieu ? »
Gholières s'est également servi de la formule (t. II, p. 238): « Par bicu {da jurandi), jcvay vous culbuter par derrière )>.
(3) Cette dernière formule se lit souvent chez Molière. En voici deux exemples : « Par la mort ! par la tête ! par le ventre ! si je le trouve, je le veux échiner » (Fourberies de Scapin, acte II, se. vi). — « Eh, ventre-