‹ La langue de Rabelais (volume 2)Chapitre 174 sur 254 · PROCÉDÉS SECONDAIRES · texte numérisé non relu

PROCÉDÉS SECONDAIRES

Ventre SUS ventre! (l. III, ch. xii), juron comique de Panurge, rappelle au sens libre celui des Fourberies de Scapin (acte II, se. VI): « Ah, tête, ah, ventre! que ne le trouvé-je à cette heure ! »

N'oublions pas non plus, dans les atténuations, les noms des maladies graves ou plaisantes qui servent d'imprécations : Leur Jiebvre quartaine! formule ancienne et fréquente chez Rabelais (1. I, ch. XXXIX, etc.), qu'on lit dans les Cent Nouvelles nouvelles, dans Coquillart et Marot; tes maies mules! (1. III, ch. xxviii),/e maufin feu de ricqueracque!... (1. II, ProL), etc.

Cette dernière imprécation désigne chez Rabelais un mal que Cotgrave rend par érysipèle. C'est plutôt l'appellation burlesque d'une maladie particulièrement grave à cette époque et à laquelle notre auteur fait allusion au début même de son Gargantua.

Comme on le voit, dans la masse des documents humains que renferme le roman rabelaisien, les jurons et les serments ne sont pas les moins caractéristiques. Chaque classe, chaque profession, chaque ordre, jure suivant le milieu auquel il appartient.

S'agit-il de la soldatesque? Lansquenets et Suisses, Gascons et Aventuriers trahissent chacun leur tempérament et le langage de leur terroir. S'agit-il de personnages typiques? les jurons d'un Pantagruel, d'un Frère Jean ou d'un Panurge rappellent et leurs origines et leur manière de vivre. Les géants enfin, comme des êtres relégués dans la passé, font revivre les vieux Jurements, ceux du Moyen Age.

Et c'est, ainsi que, sous le rapport du langage affectif, comme sous beaucoup d'autres, Rabelais fournit des renseignements de la plus haute valeur, d'une abondance et d'une complexité qui rappellent la vie même dont ils reproduisent la fidèle image.

Voilà les traits épars de ces multiples éléments psychologiques. Ils constituent, dans leur immense diversité, un ensemble à la fois varié et pittoresque. Seule en approche la langue métaphorique de Montaigne, dont on a pu dire avec raison (comme de celle de Rabelais) qu'elle est une création perpétuelle.

bleu! s'il y a quelque chose de vilain, ce ne sont point mes juremens, ce sont vos actions, et il vaudroit mieux que vous jurassiez, vous, la tête, la mort et le sang, que de faire ce que vous faites » {Comtesse cfEscarbagnac, se. vin).

Les deux grands écrivains s'inspirent également de la réalité ambiante, mais l'horizon de l'auteur des Essais est singulièrement borné si on le compare au champ presque indéfini de la vision rabelaisienne. Et ces multiples impressions ont toujours trouvé chez Rabelais une expression verbale inépuisable. Aux souvenirs du passé, aux images tirées des langues anciennes et modernes, il a ajouté la répercussion linguistique d'innombrables sensations nouvelles.

Pour ses comparaisons, notre auteur ne dispose pas d'un domaine moins vaste. Comme ses images, elles embrassent l'homme, la vie, la nature, sous ses aspects les plus divers.

Nous avons tâché d'explorer ces richesses de la langue de Rabelais, en essayant de discerner ses réminiscences littéraires de ses propres acquisitions.

Quant aux serments et jurons, ils forment un groupe considérable, où le critère ethnique et social va de pair avec le tempérament national ou professionnel des personnages correspondants.

Si l'on y ajoute la curieuse et abondante provision des proverbes et dictons, on obtient une mine d'une fécondité incomparable, aux filons nombreux et variés. Ce sont ces traits ps3'chologiques qui contribuent à donner à la pensée et à l'expression de Rabelais cette allure mouvementée, cette vie débordante qui distingue à un si haut degré le style du grand écrivain.

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