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Livre Quatrième

Comme dans tous les ouvrages d'imagination, les éléments réalistes jouent un grand rôle dans l'œuvre de Rabelais. Une foule de détails de la vie du xvi' siècle émaillent les pages de son roman, et plusieurs des personnages ou des épisodes de Gargantua ont été tirés de l'entourage immédiat de notre auteur, représentant ainsi des souvenirs de sa propre famille et de son petit pays du Chinonais.

C'est ainsi que le domaine assigné par Rabelais à Grandgousier, père de Gargantua, n'est autre que la Devinière, domaine de son père. Les opérations et les péripéties de la guerre picrocholine se déroulent sur un espace très restreint et dans la proximité même de Chinon (i).

D'autre part, les études de géographie rabelaisienne ont montré quelle connaissance Maître François avait non seulement du sol, mais encore des idiomes, des mœurs et des usages des différentes provinces de l'Ouest et du Sud-Ouest de la France.

Cependant, Gargantua et Pantagruel sont avant tout des œuvres d'imagination et, comme telles, imprégnées d'éléments factices. La fiction et la réalité s'y mêlent continuellement. C'est ce mélange même qui forme l'attrait du roman et lui donne une saveur particulière.

La réalité affleure partout, mais ne fait souvent qu'affleurer. Le naviguaige de Pantagruel et de ses gens à la recherche de l'oracle de la Dive Bouteille part de faits réels, mais, une fois sur mer, cette « croisière » prend aussitôt les allures d'un voyage imaginaire pour aboutir en pleine Utopie. Panurge, quand il expose sa misère, ne se contente pas des idiomes connus, il s'amuse à en forger d'artificiels. L'érudition réelle de

(i) Voy. Œuvres de Rabelais, éd. Lefranc, Introduction, p. lii et suiv.

l'auteur s'y complète même par toute une bibliothèque d'ouvrages de pure imagination.

Disposant des ressources linguistiques les plus vastes, Rabelais ajoute à son inépuisable lexique des vocables de son cru, originaux et pittoresques, qui se sont imposés à l'attention de ses contemporains et ont été souvent retenus par les écrivains ultérieurs. Ces créations verbales qui portent le cachet de son génie, méritent aussi de nous arrêter. Nous les étudierons dans leurs origines et dans leurs destinées à travers les âges.

La notation exacte des choses se reflète chez Rabelais jusque dans ces détails purement Imaginatifs. Ses noms propres, par exemple, ne sont pas forgés ou choisis au hasard, ils sont les porte-paroles mêmes du romancier, dont ils résument ou renforcent les intentions. Qu'on réfléchisse sur la valeur sémantique de la double série des noms que portent les maîtres et les pédagogues de Gargantua, les Tubal Holopherne et les Jobelin Bridé d'une part, les Epistemon et les Ponocrates de l'autre, pour en saisir le contraste frappant : c'est le travail rationnel, à la fois physique et intellectuel, qui se substitue aux efforts exclusivement mnémoniques de l'enseignement du Moyen Age.

Ajoutez-y cette galerie de personnages immortels qui vivent, qui s'agitent, qui grouillent dans le roman : ces géants émergeant de leur cadre légendaire et s'humanisant au fur et à mesure qu'ils prennent part à l'action ; ces rois, ces conseillers, ces guerriers, ces gouverneurs, ces moines, et vous comprendrez tout l'intérêt qui s'attache à l'étude de ces éléments imaginatifs.

Le comique, sous toutes ses formes — ou plutôt l'humour, si ce terme était de mise en parlant du plus français de nos écrivains — est l'âme même do l'œuvre rabelaisienne. Son roman n'est en somme qu'une satire générale des institutions héritées du Moyen Age sous le rapport à la fois social et intellectuel. Les grands problèmes qui agitent l'humanité — éducation, mariage, guerre, etc. — sont autant de scènes du meilleur comique, et l'œuvre tout entière est une

Ample comédie à cent actes divers,

La parodie (i) et le burlesque y reviennent constamment et

(i) La parodie des dieux de la mythologie (Descente dans l'Enfer, 1. Il, ch. XXX) n'en est que le pendant. Voy., sur le burlesque dans Ra-

y revêtent des aspects multiples. Rappelons-en les principaux: 1° Mélange du sacré et du profane. Très accusé dans les premières éditions, il a été ultérieurement atténué ou éliminé. Mais ce qui en reste était plus que suffisant pour exposer l'auteur aux foudres sorbonniques. S'il a supprimé, par exemple, le passage suspect d'hérésie touchant sainte Marguerite (1. I, ch. m), il a maintenu la critique de la croyance aux saints donneurs de maladies (1. I, ch. xlv), une des superstitions populaires les plus anciennes et les plus répandues.

Quant à la parodie des textes ou des cérémonies liturgiques, délassement du bas clergé aux époques de foi, elle remonte assez haut. Elle est déjà familière aux fatrasies du Moyen Age, qui travestissent le Pater, le Credo, le Confiteor (i). Les buveurs avaient une messe spéciale à leur usage, la Patenostre du oin, et une « Invitatoire (2) bachique » qui débute ainsi :

Hodie, quand le vin verres, Regardés où vous afferés Corda vestra...

Et se termine par :

Ecce bonum vinum, Venite potemiis .' (3)

travestissement plaisant de Venite adoremus, que Frère Jean répète en s 'adressant à ses compagnons.

2° Emploi burlesque des termes juridiques. Il est déjà fréquent dans la casuistique amoureuse et la poésie galante du xv' siècle, et Guillaume Coquillart notamment en a fait largement usage (4).

Mais c'est Rabelais qui a le premier appliqué cette nomenclature spéciale aux « Propos des bien yvres », où on lit des phrases comme : insinuer ma nomination, formule de exhiber, à côté de procuration, appellant et compulsoire de buvettes (5).

bêlais, la dissertation de Bamann, Die burlesken Elemente in Rabelais' Werk, Miinchen, 1904.

(i) Eero Ilvoncn, Parodie des thèmes pieux dans la poésie française du Moyen Age, Paris, 1914.

(2) C'est-à-dire chant aux matines.

(3) Le Roux de Lincy et Fr. -Michel, Recueil de Farces, Paris, 1837, t. I, n» 9.

(4) Notamment dans ses Droits nouveaux (composés vers 148 1), où les « termes juristes » reviennent fréquemment.

(5) Cf. r-etrait lignagier {l. IV, ch. lxvii), pour retrait, lieux d'aisance.

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Et cet emploi burlesque spécial est resté dans le domaine de la poésie bachique (i).

3° Cumul verbal. Ce procédé comique, si fréquent chez Rabelais, est également un héritage du passé, mais il présente des variétés inconnues à ses prédécesseurs. En voici le relevé :

Cumul d'épithètes. — Rabelais n'emploie pas moins de 300 épithètes pour désigner un organe en bon ou en mauvais état (1. III, ch. XXVI et xxviii), et 208 autres y sont données au fou Triboulet par Panurge et par Pantagruel (ch. xxxviii). Ces dernières séries rappellent les listes analogues qui accompagnent le sot dans les Sotties et les Mystères (2).

Cumul de verbes. — Le Prologue du Tiers livre en offre un curieux échantillon, où une soixantaine de verbes servent à décrire les diverses manières dont Diogène se met à rouler son tonneau (3). Cette kyrielle verbale est également familière aux Mystères, et tout particulièrement à celui de Saint-Quentin (4).

Cette tendance comique au cumul verbal aboutit, chez Rabelais, à de véritables inventaires ou répertoires, comme l'arbre généalogique de Pantagruel (59 ancêtres) et la bibliothèque de Saint-Victor (143 titres), ou encore à des énumérations d'une longueur inusitée, comme la liste des jeux de Gargantua.

Epistémon reconnaît dans l'autre monde 79 personnages et Frère Jean fait entrer dans la « Truye » 154 cuisiniers. D'autre part, 138 mets sont offerts aux Gastrolâtres les jours gras et tout autant les jours maigres. Finalement, 212 comparaisons servent à caractériser les parties internes et externes de

(i) Cf. A. Gasté, Jean Houx et le vau-de-vire à la fin du AF/e siècle, p. 73 et suiv.

(2) Voy, l'introduction que le regretté H. Châtelain a placée en tête de son édition critique du Mystère de Saint-Quentin, Paris, 1908, notamment les pages lu à lui. — Le « Monologue des Sotz » (Montaiglon, Recueil, t. I, p. 11 à lô) renferme une centaine d'épithètes sur 48 vers, et le « Nouveau Monologue des Sotz » [Ibid., t. III, p. i5 à 18) à peu près i5o épithctes sur fio vers; « Sotz glorieux et sotz cornus... ».

(3) Cf., sur cette litanie verbale, Rev. Et. Rab., t. IX, p. 285-286, et t. X, p. 428-429.

(4) Voy., dans le Mystère de Saint-Quentin, v. 4417 et suiv., une centaine de verbes destinés à rendre tous les supplices imaginables :

Hz seront ars en lus, F-scartclcs, mutiles, départis...

Carême-prenant, ses qualités intellectuelles et les divers actes de sa vie.

Certes, ces dénombrements, sous le rapport littéraire, ne sont plus que de simples curiosités du passé, mais leur valeur linguistique reste considérable. Ce sont elles qui donnent au lexique de Rabelais son caractère toufifu et inextricable, mais aussi sa richesse et sa fécondité. Ces procédés comiques, hérités du Moyen Age, ont été intentionnellement grossis par le grand écrivain, qui leur a souvent imprimé une portée satirique lui appartenant en propre. Mais en dehors de ces tendances générales, l'art de Rabelais présente un grand nombre de traits d'un caractère artificiel accusé, qui, tout en ayant des attaches dans le passé, ont acquis chez lui une physionomie à part.

La variété et le nombre de ces éléments factices exigent quelques points de repère et un groupement en rubriques distinctes.

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