CHAPITRE PREMIER LANGAGES ARTIFICIELS
Les parlers forgés de toutes pièces ou en partie ne sont pas rares dans la littérature antérieure à Rabelais.
Le premier échantillon d'un langage artificiel se lit dans le Jeu de saint Nicolas (xii' siècle). La conversion générale des .Musulmans excite le mécontentement de leur idole Tervagant qui exhale sa colère dans un jargon soi-disant arabe :
Palas aron ozinomas, Baske bano tudan donas, Gehe amel ela orlay, Berec hé pantaras tay (i).
Un exemple d'un pareil langage, qui se prétend « sarrazinois », se rencontre dans le xxxiii" des Miracles de Nostre Dame :
Premier Païen. Sabando bahe fuzaille, Draquitone baraquita, Arabium malaquita, Hermès zalo.
Deuxième Païen. Jupiter, Maquit, Apolo, Perhegatis (2).
Ce prétendu sarrazinois, dans lequel les seuls mots intelligibles sont des noms mythologiques (dont les écrivains du Moyen Age ont fait par ignorance autant d'idoles mahométanes), trouve son pendant dans l'hébreu non moins fantaisiste de la Passion de Semur :
Omncs Judœi cantant :
Abraam atarom dodarem natabrom,
Samuel gerrom Fanuel.
Gorgaïas engrote fasias barbette,
Drusias marmote Raguel (3).
(i) Ed. iVlonmerquë et Fr. Michel, p. 207.
(2) Ed. Gaston Paris et Ulysse Robert, t. VI, p. bj.
(3) Emile Roy, Les Mystères de la Passion en France du XIV" au XVI' siècle, hijon, 1903, p. loo.
Voy., en outre, la dissertation de Kurt Baldcnwerper, Die Anwendiing
Quelques noms propres bibliques caractL-risent seuls la provenance du morceau. Ces prétendus chants de la Synagogue (i) — la Passion en renferme cinq autres — constituaient l'élément burlesque du Mystère, à côté des cantiques français et des chansons profanes.
Les auteurs du Mistere du Vieil Testament^ pour peindre la confusion des langues, ont mis des paroles inintelligibles dans la bouche des maçons et des charpentiers chargés de bâtir la Tour de Babel :
Gaste Boys. Oriolla gallaricy,
Breth gathahat mirlidonnet,
JuiJamag alacro bruet,
Mildafaronel adaté.
Cul Esventé. Bianath, acaste folleur,
Huidebref abastenyent.
Pille Mortier. Rotaplaste a la casie
Emy maleth a lacastot (2).
Dans une farce de 1542, Colin JiU de Thevof, le maire Colin annonce à son père qu'il a fait prisonnier un pèlerin :
Je croy que c'est ung Sarrazin, Car il parle barragonnoys...
Ce pèlerin emploie un langage qui rappelle plutôt le turc de Molière :
Got fadracot garare vestud my, Touffe du lain mistrande (3).
André de la Vigne, dans ses Complaintes et Epitaphes du Roy de la Basoche (1501), qui ne comptent pas moins de 647 vers en grande partie allitérants, forge, pour pleurer le roi défunt, tout un vocabulaire d'assonances (4).
Ce genre de langages se rencontre chez Rabelais sous des aspects divers. Nous allons discerner les baragouins ou langa-
fremder Sprachen in den Mysterien des Mittelalters, Halle, 19 10 (traductions du grec, hébreu, latin macaronique, patois) et l'étude de Gustave Cohen, « Rabelais et le théâtre » {Rev. Et. Rab., t. IX, p. i à 72, notamment les pages 41 à 43,(qui traitent de baragouins scéniques").
(i) On peut en trouver le pendant dans la Ville Macaronnée de Folango Cversion française de 1606, éd. Jacob, p. 1 18-1 19).
(2) Ed. Rothschild et Picot, v. 6861 et suiv.
(3) Ancien Théâtre, t. II, p. 399.
(4) Montaipl'^n, Recueil, t. XTII, p. 383 à 41 3.
ges de pure fantaisie et les jargons ou idiomes des classes spéciales.